« Vite ! Les nouvelles tyrannies de l’immédiat ou l’urgence de ralentir » de Jonathan Curiel

Photo by Marc-Olivier Jodoin on Unsplash - https://unsplash.com/photos/NqOInJ-ttqM — Marc-Olivier Jodoin,

Comment en sommes-nous venus à consommer nos vies à toute allure ? Et quelles répercussions cela a-t-il non seulement sur nos modes de vie, mais aussi sur le fonctionnement de nos sociétés ?

Par Johan Rivalland.

La vitesse à laquelle une information chasse l’autre, cela nous frappe tous, est un constat bien connu et depuis longtemps. Mais notre vie elle-même est devenue aujourd’hui une sorte de course après le temps, mus que nous sommes par l’immédiateté, les technologies de l’information et de la communication, les chaînes d’information continue ou encore les réseaux sociaux, qui accompagnent à présent abondamment nos vies et nous submergent continuellement.

Le problème est que cette immédiateté s’est aussi imposée à nos politiques, qui semblent constamment mus par la dictature de l’urgence, les réactions ou manifestations quasi-instantanées des réseaux sociaux, l’impatience des mesures et des résultats. De même que dans le monde de l’entreprise, où la réactivité prime de plus en plus souvent sur le long terme. Mais comment en sommes-nous arrivés là, s’interroge l’auteur, Jonathan Curiel ?

Alors que le progrès, depuis des décennies, vise à « gagner » du temps, à en libérer, on a désormais toujours l’impression d’en manquer, d’en repousser les limites, tel Sisyphe avec son rocher.

L’impression que le temps nous échappe

Nous n’avons pourtant jamais eu autant de temps libre. Nous travaillons moins qu’il y a un siècle. Notre espérance de vie a considérablement progressé. Et notre productivité est bien meilleure. Il est donc paradoxal que nous éprouvions autant le sentiment de manquer perpétuellement de temps, que celui-ci nous échappe. Une accélération du temps, motivée par le culte de l’instant, qui s’est transformée en véritable aliénation. Au point de devenir esclaves du présent et de négliger à la fois le passé et la construction du futur.

Les politiques et décideurs eux-mêmes sont saisis et soumis à l’immédiat, dont ils ne parviennent plus à se départir, légiférant sans arrêt dans l’urgence, plutôt que de s’attacher aux grandes orientations et aux choix de société dont dépend l’avenir, multipliant les lois de circonstance et se soumettant au règne de l’émotion plutôt que de se fonder sur la véritable connaissance.

C’est là que se situe le paradoxe de la période récente : le fait ne vaut plus grand-chose. Censé être indiscutable et à l’origine de la vérité, le fait n’intéresse plus beaucoup. Il s’est fait détrôner par l’émotion et le buzz, soutenus par la toute-puissance des réseaux et s’inscrivant parfaitement dans le monde de l’immédiateté. Le phénomène de foule participe de ce mouvement : on se bouscule et on fonce tête baissée lorsqu’il y a de l’émotion ou du buzz.

Si l’auteur apporte de nombreux exemples en la matière, je lui reprocherais en revanche de citer toujours un peu les mêmes : Trump, Bolsonaro ou Johnson pour l’étranger, Sarkozy un peu plus que les autres pour la France. Comme si nos autres politiques n’étaient pas tout aussi critiquables sur ce plan. Et il me semble surestimer la capacité des politiques, en prenant le temps, à prendre de bonnes décisions. L’absence de réalité des vraies « réformes », même dans le temps, justifiant à mes yeux l’attente de décisions plus rapides, rien ne montrant que les concertations à rallonge et réflexions de long terme débouchent sur de quelconques résultats ou réformes véritables. Comme dans le cas de notre système de retraite.

Un éloge bien partisan de la lenteur

Je ne suis pas non plus l’auteur lorsqu’il déplore que la vitesse soit devenue le cœur de l’économie mondiale. Il cite les Amazon, Uber, Deliveroo, Waze, Facebook, Twitter, Instagram, TripAdvisor, Booking, etc.

Il me semble que ces entreprises répondent à de vrais besoins et – bien qu’appréciant tout comme lui La lenteur de Kundera (je n’ai pas été interpellé par le livre de Jonathan Curiel tout à fait par hasard) – je suis moi-même content de pouvoir profiter parfois de leurs offres (je n’ai d’ailleurs jamais autant lu que depuis que je fréquente Amazon et je n’aurais probablement pas acheté le livre de Jonathan Curiel sans cela). Et libre à chacun de ne pas être client de ces entreprises. Il me semble qu’il est plus facile de rejeter l’esprit de ces sociétés lorsqu’on est citadin actif dans un pays riche bien pourvu en commerces et services que lorsqu’on se trouve dans une région rurale ou plus mal desservie, ou encore que l’on a du mal à se déplacer en raison de l’âge ou d’un handicap, par exemple. Personnellement, je trouve que ces services sont très intéressants et s’ils rencontrent une si forte demande, c’est bel et bien qu’ils répondent à de véritables besoins.

De même, contrairement à l’auteur, je n’ai rien contre l’accélération prodigieuse des progrès techniques, le capitalisme, la productivité, les marchés, la mondialisation, ou encore la société de consommation ou ce qu’on en dit. Bien au contraire. Et pourtant, je n’avais pas de téléphone portable avant… 2019. Cela ne manquait pas d’étonner, mais il s’agissait simplement pour moi de ma liberté. Personne ne trouvait rien à y redire, de même que je me réjouissais que l’immense majorité de ceux qui en ont un en semblent globalement ou la plupart du temps parfaitement heureux. Question de choix. Je ne suis d’ailleurs toujours inscrit sur aucun réseau social à ce jour, sans pour autant ignorer leur mode de fonctionnement ou être un homme du XIXe siècle. Là aussi, je me sens parfaitement libre. Plus que l’auteur, manifestement et je comprends parfaitement tous les aspects négatifs et avilissants qu’il en décrit. Tout en en voyant aussi le positif… Je n’ai jamais dévoilé autant, au passage, mes secrets. Mais rassurez-vous, je n’irai pas plus loin, de toute façon cela n’intéresse personne.

La solution : consommer moins ?

Je ne me réjouis pas, par ailleurs, et contrairement à l’auteur, de la montée en puissance de ceux qui souhaitent « consommer moins » (ou que les autres consomment moins). Si cela les rend heureux, tant mieux, mais je me garde de tout jugement de valeur. Et surtout de donner des leçons aux autres.

Jonathan Curiel critique d’ailleurs « les théoriciens du libéralisme économique » (Smith, Hayek, Mises), accusés de « placer eux aussi le présent et l’immédiateté au cœur de la machine économique et de la décision des acteurs économiques ». Pourquoi eux ? Je ne vois vraiment pas, mais passons… Et qu’est-ce qui lui permet d’affirmer que les théories néo-classiques (qu’il semble assimiler au libéralisme) « nient le temps historique » ? J’aurais aimé en savoir davantage… Mais un peu plus loin, il fait référence à « l’État-providence, symbole du temps long, de la prévision et de la préparation de l’avenir ». Il est certain que je ne suis plus du tout l’auteur. Même si je respecte bien entendu parfaitement sa liberté de le penser.

L’urgence d’agir tout de suite en faveur de l’écologie, face au temps long, ne pouvait bien évidemment pas échapper également au raisonnement de l’auteur. Des pages y sont naturellement consacrées. Avec des questions qui ne sont pas neutres sur le plan des conséquences potentielles. Mais libre à lui, là encore, de défendre son point de vue et ses convictions, que je respecte, sans être obligé de les partager.

Le culte de l’instant

Égotisme, dictature de l’instant dans des médias obsédés par le sensationnel, le buzz et l’émotion, selfies avec ou sans stars, téléréalité, etc. Nombreux sont les maux que dénonce l’auteur, certainement à raison. Mais doit-on pour autant tout remettre en cause, interdire, réglementer, régenter ?

Une grande partie du livre est ensuite consacrée à décrire la société du spectacle dans laquelle nous vivons, et en particulier l’univers de la télévision, auquel Jonathan Curiel appartient de par ses fonctions professionnelles, mais sans qu’il les évoque.

Avènement des séries, règne de la légèreté et du rire permanent, au détriment du sérieux et des analyses de fond, recherche du « bon client » médiatique à inviter sur les plateaux de télévision, afin qu’il y fasse sensation et fasse parler de la chaîne, politique spectacle, avènement de l’instant et de l’information qui chasse l’autre. Autant de symptômes d’un certain mal-être, selon l’auteur, révélateurs du pessimisme des Français quant à l’avenir, débouchant sur une recherche plus rassurante du mouvement permanent et du culte de l’instant présent.

L’urgence de ralentir

Il est urgent de ralentir, semble en substance nous dire Jonathan Curiel. Il est temps de redonner du sens à nos vies, de ne plus s’inscrire dans l’urgence permanente et incontrôlée.

Il oppose deux catégories d’individus : « ceux qui sont soumis à la frénésie de l’instant, dans une sorte de servitude volontaire, qui feignent parfois de vouloir y échapper pour mieux l’étreindre […] composée d’urbains, d’élites bénéficiant de la mondialisation, d’actifs inclus dans le système économique » et ceux qui sont ancrés dans les territoires, passent du temps à se rendre sur leur lieu de travail, se sentent laissés pour compte et se réunissent sur le bord de la route ou sur les ronds-points avec leur gilet jaune, semblant faire signe aux autres de ralentir, les suppliant de les voir et de ne pas les écraser.

Sans prescrire un retour au passé, mais semblant compter sur un rôle de l’État en la matière (je ne vois pas très bien comment), Jonathan Curiel en appelle à changer d’état d’esprit, à ne plus se laisser enfermer par les technologies et le rythme trépidant de nos modes de vie, à se déconnecter au moins partiellement, à ouvrir les yeux collectivement pour prendre de nouveaux chemins davantage tournés vers la réflexion, la nuance, la recherche d’une certaine lenteur, à ne plus s’avouer vaincus face au culte de l’instant, à consacrer plus de temps et de vraies relations aux autres.

Un ouvrage écrit avant l’épisode du confinement et dont le message, qui aura eu l’occasion d’être médité par beaucoup à cette occasion, est résumé par la conclusion suivante :

Prendre le temps de savourer un bon repas, prendre le temps d’admirer un beau paysage, prendre le temps de lire, prendre le temps de discuter, prendre le temps d’être avec ses proches, prendre le temps d’écouter de la musique, prendre le temps d’observer un tableau, prendre le temps de voyager, prendre le temps de se perdre dans la ville, prendre le temps de marcher. Prendre le temps. C’est encore possible. Pour mieux vivre.

 

Jonathan Curiel, Vite ! Les nouvelles tyrannies de l’immédiat ou l’urgence de ralentir, Plon, février 2020, 352 pages.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.