Macron : enfin seul, enfin roi

macron_president_louvre by French Embassy in the U.S(CC BY-NC 2.0) — French Embassy in the U.S, CC-BY

La façon du président de vouloir nous rendre amicales les administrations qui prélèvent taxes et cotisations et les dépensent selon les fins sociales du moment confirme qu’il s’inscrit dans l’État dévorant que nous traînons depuis 1945.

Par Nathalie MP Meyer.

Rappelez-vous : le 15 mai 2017, la nomination d’Édouard Philippe à Matignon avait dû être retardée de plusieurs heures. En cause, le choix de son directeur de cabinet.

Tout à l’ivresse de sa récente victoire présidentielle qui le poussait à se montrer plus jupitérien et plus maître des horloges que jamais, Emmanuel Macron pensait pouvoir placer facilement son ami et directeur de la CNAM Nicolas Revel auprès du futur Premier ministre. Mais ce dernier résiste et impose finalement son propre ami Benoît Ribadeau-Dumas.

La rupture entre les deux hommes était-elle déjà consommée en pointillés à ce moment-là, avant même que le quinquennat n’ait vraiment démarré ? Si l’arrivée au gouvernement d’Édouard Philippe flanqué de Le Maire et Darmanin a parfaitement joué son rôle d’arme de destruction massive de la droite, la suite de l’histoire n’a pas tardé à révéler les malentendus latents au sein du duo exécutif.

Rappelez-vous à nouveau : alors que le Premier ministre devait donner son traditionnel discours de politique générale à l’Assemblée nationale le 4 juillet 2017, Emmanuel Macron n’a pu s’empêcher de lui voler la vedette en prononçant la veille un long discours tout d’envolées philosophico-printanières devant le Parlement réuni en congrès à Versailles.

Comme si déjà il ne se résolvait pas à s’effacer devant les prérogatives du chef du gouvernement ; comme s’il voulait se placer définitivement en surplomb de tout et montrer urbi et orbi combien toute action entreprise ne sera jamais que l’expression de sa volonté et la conséquence du cap que lui, Président, ambitionne de donner à la France.

Mais de son côté, Édouard Philippe aussi veut exister, jusqu’à devenir la caricature désolante de la psycho-rigidité technocratique. Car c’est lui qui a eu soudain l’idée catastrophique et furieusement impopulaire dans la France « périphérique » d’imposer une baisse de la limitation de vitesse sur les routes secondaires de 90 à 80 km/h – mesure coercitive parfaitement inutile en matière de sécurité routière et complètement décalée au regard des réformes dont le pays a dramatiquement besoin depuis quarante ans.

C’est lui également qui s’est arc-bouté férocement sur le maintien de la hausse des taxes sur les carburants qui a achevé de précipiter la France dans la révolte des Gilets jaunes, y compris contre l’avis du Président qui avait prévu de revenir dessus dès son discours du 27 novembre 2018 sur la programmation pluriannuelle de l’énergie – hausses qui ont finalement été annulées une dizaine de jours plus tard, non sans nous offrir en prime un joli petit cafouillage supplémentaire entre Matignon et l’Élysée.

Emmanuel Macron voulait un exécutant docile et discipliné, un simple « collaborateur » comme disait Nicolas Sarkozy en parlant de son propre Premier ministre François Fillon, pas un importun par trop indépendant. Or malgré une bonne entente sur le « dépassement des clivages » entre la droite et la gauche et sur la place éminente et indépassable de l’État, Édouard Philippe persistait à suivre un cap gouvernemental pas totalement en phase avec celui du Président de la République.

Pas étonnant dès lors que la solution soit venue de Nicolas Sarkozy dont on ne doute guère qu’il maîtrise à fond tous les ressorts de l’hyper-présidence. Selon Les Indiscrets du journal Le Point du 11 juin dernier, l’ancien Président aurait conseillé à Emmanuel Macron de mettre la suppression du poste de Premier ministre au menu de son programme présidentiel pour 2022 et de nommer entretemps à Matignon un fidèle peu susceptible de lui faire de l’ombre.

Aussitôt suggéré, aussitôt fait par le Président et aussitôt accepté par le nouveau Premier ministre ! À peine nommé, Jean Castex choisissait comme par hasard Nicolas Revel comme directeur de cabinet et le soir même au 20 heures de TF1, il s’empressait d’assurer publiquement à Emmanuel Macron :

« Je ne suis pas ici pour prendre la lumière mais pour avoir des résultats. » (Jean Castex, TF1, 3 juillet 2020)

Autrement dit, outre qu’il n’a pas omis pas de dire qu’il était fils d’une institutrice du Gers et élu local d’un village de la France profonde, informations censées lui conférer une proximité populaire à laquelle sa formation d’énarque et son parcours purement administratif ne font pas spontanément penser, il se présente comme un pur technocrate dont la mission consiste uniquement à faire advenir la politique décidée par le Président.

Ainsi que je l’écrivais dans un portrait que je lui avais consacré alors qu’il venait d’être appelé à Matignon pour endosser le rôle de « Monsieur Déconfinement » (avril 2020), Jean Castex a d’abord été le « Monsieur Santé et Hospitalisation » de Xavier Bertrand, le « Monsieur Social » de Nicolas Sarkozy puis le « Monsieur Sports et JO » d’Emmanuel Macron. À l’instigation d’Édouard Philippe, il a même failli être aussi « Monsieur Intérieur » en remplacement de Gérard Collomb et « Monsieur SNCF » en remplacement de Guillaume Pepy.

Eh bien, le voici maintenant propulsé au rôle de confiance de « Monsieur Exécution » du président de la République. Un poste qui ne manquera pas de lui convenir parfaitement car Jean Castex se définit essentiellement comme un haut-fonctionnaire entièrement dévoué au service de l’État :

« J’ai été formé pour être serviteur de l’État donc lorsqu’on m’appelle je me dois d’être présent. »

Qui dit service de l’État dit évidemment État et qui dit Macron dit évidemment que tout le « penser printemps » que le Président a vanté tant et plus pendant sa campagne électorale et au début de son mandat ne peut que passer par notre triple État providence, stratège et nounou, certainement pas par les initiatives incontrôlées des individus forcément irresponsables qui composent la société.

À cet égard, le choix de Nicolas Revel comme directeur de cabinet poussé par Emmanuel Macron est particulièrement révélateur. Exactement comme Castex, quoique venant de la gauche alors que le nouveau Premier ministre vient de la droite, Revel, fils de Jean-François mais tellement différent, est un pur produit de l’ENA et de l’administration.

Directeur de cabinet de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris puis Secrétaire général adjoint de l’Élysée en même temps qu’Emmanuel Macron entre 2012 et 2014 (mandat Hollande), il rejoint ensuite notre sublime Sécu comme directeur général de la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) où il s’active notamment à mettre en place le tiers-payant généralisé avec la ministre de la Santé de l’époque Marisol Touraine (PS).

Impossible de coller de plus près à notre modèle social puissamment collectiviste, puissamment déresponsabilisant et puissamment inefficace !

Dans la prétendue nouvelle étape du quinquennat qui se dessine ces jours-ci, c’est en réalité le Macron qui clamait à des entrepreneurs quelque peu abasourdis « votre amie, c’est l’Urssaf » que l’on retrouve.

Le Président a beaucoup parlé de nouveau monde et il a souvent dit qu’il croyait en l’innovation et à l’ambition personnelle, mais sa façon de vouloir nous rendre amicales les administrations qui n’ont d’autres fonctions que de prélever taxes et cotisations sur les forces productives du pays et celles qui ont pour mission de les dépenser selon les fins sociales du moment est la confirmation absolue qu’il s’inscrit totalement dans l’État dévorant que nous traînons depuis 1945, avec nulle idée d’en sortir. Du « gaullisme social », pour le dire comme Jean Castex sur TF1 vendredi soir, autrement dit dirigisme et dépenses publiques.

Avec l’annexion de Matignon réalisée sans avoir à changer la Constitution grâce à la docilité annoncée de Castex et Revel, voilà Emmanuel Macron enfin seul maître à bord d’un État qu’il souhaite dominateur et stratège de tout. Ça promet.

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