Du point de vue libertarien, voter aux municipales ne changera rien

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OPINION : pourquoi les libéraux ne doivent pas céder aux sirènes du clientélisme électoral.

Par Marius-Joseph Marchetti.

Le second tour des élections municipales approchant dangereusement, et le clientélisme reprenant sa course habituelle, il me semblait normal d’écrire ce billet pour mettre quelques points au clair. Si certains libéraux et libertariens jugent que la course électorale est une stratégie payante, cela n’est pas mon cas, que ce soit du fait de ma connaissance relative en économie ou de ma vision de l’éthique. 

Je souhaiterais apporter au lecteur un petit exemple qui illustrera, à mon sens, le caractère éminemment inefficient et illégitime que le vote peut avoir : le jour J, celui des élections, je peux décider de mettre le bulletin de mon choix dans l’urne, et ainsi choisir une des listes qui candidate à la mairie.

À première vue, tout un chacun me dirait que j’ai tout de même un certain choix (même si aucun ne correspond vraiment à mes idées), et que dans le cas des élections municipales, ces divergences idéologiques n’ont pas leur place, car ces élections concernent avant tout une gestion pragmatique de la ville (d’où des alliances contre-nature). 

Le point de vue éthique

Il est ici temps de couper court à toute ambiguïté, et de répondre à ces affirmations communes en posant tout d’abord une question : quel est, originellement, le rôle du vote ?

Il est, comme le disait si bien le philosophe Alain, non pas l’exercice d’un droit, mais l’outil permettant, en théorie, la protection de tous les droits imprescriptibles de l’Homme :

« Voter, ce n’est pas précisément un des droits de l’Homme ; on vivrait très bien sans voter, si l’on avait la sûreté, l’égalité, la liberté. Le vote n’est qu’un moyen de conserver tous ces biens. L’expérience a fait voir cent fois qu’une élite gouvernante, qu’elle gouverne d’après l’hérédité, ou par la science acquise, arrive très vite à priver les citoyens de toute liberté, si le peuple n’exerce pas un pouvoir de contrôle, de blâme et enfin de renvoi. Quand je vote, je n’exerce pas un droit, je défends tous mes droits. Il ne s’agit donc pas de savoir si le résultat cherché est atteint, c’est-à-dire si les pouvoirs sont contrôlés, blâmés et enfin détrônés dès qu’ils méconnaissent les droits des citoyens. »

Faisons ici un aparté, pour rappeler que tout droit qui nécessite un financement ou un acte non consenti par autrui n’est pas un droit, mais un privilège1.

« Les emplois, la nourriture, les vêtements, la récréation, les maisons, les soins médicaux, l’éducation, etc, tout cela ne pousse pas sur les arbres. Ce sont des produits de l’action humaine ; des biens et des services qui ont été créés par quelqu’un. Qui sera là pour les fournir ? […] Si certains ont le droit de vivre aux dépens du travail des autres, cela veut dire que ces autres-là sont dépouillés de leurs droits, et condamnés à travailler comme esclaves des premiers. » –  Ayn Rand, Capitalism : The Unknown Ideal

Compte tenu de ces deux faits, à savoir que :

La défense du vote est compromise, au moins d’un point de vue éthique. De plus, le vote (du moins celui de certains individus) semble davantage être motivé par l’obtention d’une contrepartie que par la bataille des idées (et peut-être cela est-il plus visible encore lorsque l’électeur est plus proche du futur décideur public).

Pourquoi donc nos contemporains condamnent-ils les relations de marché, qui ne se manifestent qu’en vue d’un bénéfice mutuel, et louent dans le même temps le marchandage politique, où il y aura forcément des perdants, et que, in fine, la société s’en trouvera appauvrie ? 

Le point de vue de l’efficience

Qu’en est-il du point de vue strictement efficient, c’est-à-dire de la capacité du vote à apporter un véritable changement ?

Reprenons notre exemple, mais sans tout ce fatras éthique, utopique et idéaliste (nous connaissons le dégoût de certains de nos contemporains pour les arguments d’ordre moral et éthique). Ne peut-on pas défendre la notion d’un vote utile, apte à nous permettre d’atteindre nos objectifs ?

Je répondrai ici que non, en reprenant notre exemple très simple : le Jour J, j’arrive au bureau de vote. Je me retrouve face à un assortiment de listes, listes composées de personnes défendant des idées diverses (et des redistributions politiques tout autant diverses).

Prenant un bulletin en main, je le glisse dans l’urne. Ce faisant, ma voix compte comme un. C’est normal, c’est le principe du vote. Si on me force à voter, et que personne ne correspond, peu ou prou, aux idées que je souhaite défendre, l’utilisation de mon bulletin de vote pourrait même être une dégradation de ma condition initiale. Et ne prenons même pas en compte le temps que je perds à dégrader volontairement ma situation !

Prenons un autre exemple, illustré par l’écriture de ce billet-même. En l’écrivant, et en le faisant publier, je ne serai certainement pas lu par grand-monde, et encore moins approuvé.

Soyons pessimistes : compte tenu de la portée du média, je dirais que, probablement, quelques centaines de personnes seront d’accord avec moi. Cependant, comparé à l’efficacité d’un vote en vue de promouvoir l’ensemble de mes idées (ce qui n’arrive que peu souvent, sinon jamais), j’ai la capacité de les formuler pleinement, de les défendre, de les communiquer à autrui et de potentiellement les faire changer d’avis.

Ce billet, bien que n’étant pas une méthode optimale pour défendre mes idées, reste cependant un moyen plusieurs dizaines fois supérieur en comparaison d’un vote respectant mes préférences. Voyez-vous, chers lecteurs, où je souhaite vous amener ? L’expression des idées d’un individu peut l’être d’une manière bien plus efficiente. 

L’argument de la gestion pragmatique de la ville est tout autant fallacieux, pour toute personne ayant connaissance du théorème de l’impossibilité du socialisme, exposé par Ludwig von Mises dans son ouvrage Socialisme.

En l’absence de vrai prix se dégageant des évaluations subjectives des consommateurs et des producteurs et exprimées sur un marché, tout planificateur ne peut que naviguer dans le noir. Combien doit-il y avoir de bus, où, à quels horaires ? Jusqu’où la ville doit-elle s’étendre ? Quels commerces doivent émerger et à quels endroits ?

Ces questions ne peuvent obtenir de réponse sans engendrer de conflit dans le cadre régalien de propriété publique. Les prix sur un marché libre ont une fonction épistémique. Ils fournissent de la connaissance aux acteurs, en leur montrant ce qui doit être produit et ce qui ne doit pas l’être.

Ce qui a causé la chute des économies planifiées, à savoir l’impossibilité de calcul économique, est ce qui caractérise tout autant une politique de la ville qui est, dans les faits, incapable d’atteindre les objectifs prescrits. Les bulletins de vote ne fournissent aucune connaissance sur l’utilité ordinale des agents, c’est-à-dire sur l’échelle de leurs préférences.

Que retenir de tout cela ?

Je ne vous dis très certainement pas que vous devriez tous vous mettre à écrire pour diffuser au mieux vos idées. Si vous le souhaitez, certes, vous pouvez le faire. Ce sur quoi je souhaite attirer le lecteur, c’est qu’il existe des moyens éminemment plus efficaces pour diffuser des idées, défendre des causes, et atteindre des objectifs, que le mécanisme du vote, ne serait-ce qu’à cause du théorème de l’électeur médian2, le Paradoxe de Condorcet, et l’impossibilité d’agrégation des préférences soulevée par le Théorème de Arrow.

Et ceux-ci seront de plus probablement plus éthiques et légitimes. Tous les changements sociaux ont d’abord été produits par des changements dans les idées des individus3.

Je souhaite également faire remarquer qu’en accaparant et en monopolisant la prise de décision dans de nombreux domaines, le système de vote limite notre alerte, cette vigilance caractéristique des individus agissants, et nous prive de la possibilité de découverte d’opportunités permettant de répondre plus correctement aux fins, aux objectifs, de tout un chacun.4

En limitant notre alerte, le système de vote nous prive de notre capacité à imaginer des solutions sans lui. 

  1. Les prix ne pouvant être compensés par de fallacieuses constructions mathématiques en système à double-équation, ou de prix basé sur des critères strictement objectifs de coût de production connu des planificateurs. Sur ce sujet, cf Don Lavoie, Rivalry and Central Planning, sur les débats avec Oskar Lange et Abba Lerner, notamment.
  2. Pierre Lemieux, L’économie des défaillances de l’État, 2008 : « Ce théorème de l’électeur médian explique pourquoi les partis politiques tendent vers le centre, et pourquoi la démocratie préfère les solutions médiocres : éducation médiocre, système de santé médiocre, etc. Et notez bien que tous les électeurs à part l’électeur médian sont insatisfaits : ils préfèrent une autre politique et c’est pour limiter les dégâts qu’ils ont voté pour la moins pire de celles qui leur étaient proposées. Il semble donc que l’intérêt général défini par les urnes s’identifie soit à des politiques incohérentes et instables, soit au pouvoir de l’électeur médian. On a le choix entre la tyrannie d’une majorité instable ou la tyrannie de la minorité d’extrême-centre. »
  3. David Hume : « c’est uniquement sur l’opinion que le gouvernement est fondé, et cela s’applique tant aux gouvernements les plus despotiques et militarisés qu’aux plus libres et populaires. »
  4. Israel Kirzner, Entrepreneurship, Choice and Freedom : « … the restriction of economic may inhibit individuals from discovering opportunities they might have noticed had they been free to exploit them. Loss of freedom may thus lower individual and social achievement without anyone’s realizing what has been lost or not achieved. A free society is fertile and creative in the sense that its freedom generates alertness to possibilities that may be use to society ; a restriction on the freedom of a society numbs such alertness and blinds society to possibility of social improvement. By the very nature of the damage such restriction wreaks, its harmful effects on social welfare may not be able to be noticed, measured, or specified. » Nous fournissons au lecteur la traduction suivante : « … la restriction de la liberté économique peut empêcher les individus de découvrir des opportunités qu’ils auraient pu saisir s’ils avaient été libres de les exploiter. La perte de liberté peut donc réduire les réalisations individuelles et sociales sans que personne ne se rende compte de ce qui a été perdu ou non réalisé. Une société libre est fertile et créative dans le sens où sa liberté génère une vigilance aux possibilités qu’elle peut utiliser ; une restriction de la liberté d’une société engourdit cette vigilance et lui masque la possibilité d’une amélioration sociale. De par la nature même des dommages qu’une telle restriction provoque, ses effets néfastes sur le bien-être social peuvent ne pas être remarqués, mesurés ou spécifiés ».
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