Municipales : l’éternel retour des petites combines politiques

Gérard Collomb by Parti socialiste 2010 (CC BY-NC-ND 2.0) — Parti socialiste, CC-BY

Il semble qu’on assiste plus au renforcement d’un clivage entre jeu politique local et paysage politique national qu’à un retour au traditionnel clivage droite gauche.

Par Nathalie MP Meyer.

Les élections municipales 2020 sonneraient-elles la fin du « en même temps ni de droite ni de gauche » sur lequel Emmanuel Macron avait fondé toute sa stratégie d’accession au pouvoir et signifieraient-elles une repolitisation à droite concernant aussi bien l’électorat en général que le parti présidentiel ?

À voir les résultats du premier tour du 15 mars qui font la part belle à la droite classique, et à voir les alliances ponctuelles qui se sont formées récemment entre La République en Marche (LREM) et Les Républicains (LR) en vue du second tour du 28 juin prochain – à LyonBordeauxTours et Strasbourg notamment – on pourrait facilement le croire.

L’idée que nous serions en train de revenir à la structuration gauche/droite de la politique française semble d’autant plus plausible que c’est exactement le schéma qui se dessine à Paris, commune ô combien symbolique !

Là où Emmanuel Macron avait raflé 35 % des voix au premier tour et presque 90 % au second lors de la Présidentielle 2017 et là où sa liste européenne « Renaissance » était arrivée largement en tête en mai 2019 par rapport à la liste socialiste de Raphaël Glucksman, l’affrontement municipal actuel se déroule de façon assez inattendue entre la maire sortante PS Anne Hidalgo (qui s’est associée aux écologistes pour le second tour) et la maire LR du 7ème arrondissement Rachida Dati.

Empêtrée dans une cavalcade de déboires plus ou moins cocasses sur fond de candidats sans relief, LREM en est réduite à faire de la figuration sans conviction dans la capitale en la personne de l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn.

Mais à tirer tous les fils qui tissent cette élection, il semble qu’on assiste plus au renforcement d’un clivage entre jeu politique local et paysage politique national qu’à un retour au traditionnel clivage droite/gauche – auquel un parti mal en point comme LR aimerait évidemment croire pour retrouver ses couleurs d’antan au niveau national.

Municipales, premier tour : record d’abstention

Le premier fil qui se présente à nous est celui de la participation. Maintenu en pleine crise sanitaire du Covid-19 (avec l’assentiment de tous les partis, notons-le), mais assorti de recommandations contradictoires sur la nécessité d’aller voter pour faire vivre la démocratie tout en restant chez soi pour se protéger, le premier tour du 15 mars 2020 s’est soldé par une abstention record de 55,4 % des inscrits :

Cela représente entre 20 points (2014) et 35 points (1983) de plus que lors de toutes les élections municipales depuis 1965. Difficile, dans ces conditions, de tirer des enseignements très pertinents du scrutin.

Aux municipales, vote anti-Macron ou absence d’ancrage local ?

Le second fil concerne le rôle essentiel de l’histoire municipale et de l’ancrage local des candidats dans la victoire finale. Si la droite est sortie du premier tour avec une belle avance aussi bien en voix qu’en villes, c’est surtout en vertu de la prime au sortant qui est venue couronnée en 2020 le fait que la droite classique avait été la grande bénéficiaire des élections municipales de mars 2014.

Or à cette époque, Emmanuel Macron était encore inconnu du grand public. Ce n’est qu’à partir de 2015, une fois nommé ministre de l’Économie par François Hollande, qu’il commencera à faire parler de lui avec les fameux « cars Macron ». Et ce n’est qu’en 2016 qu’il commencera à dessiner les contours de LREM.

Difficile, dans ces conditions, de faire la distinction entre le vote sanction anti-Macron – qui a incontestablement eu sa part dans le contexte Gilets jaunes, réforme des retraites, cafouillage autour du Covid-19 – et l’absence d’antécédents municipaux des équipes LREM.

Aux municipales, dégager certains maires ?

Le troisième fil consiste à observer que la prime au sortant n’empêche pas l’expression d’un certain dégagisme. À Lille, par exemple, Martine Aubry (PS) a finalement décidé de se lancer pour un quatrième mandat contrairement à ses déclarations antérieures.

Officiellement, pour contrer la politique antisociale d’Emmanuel Macron. Mais officieusement, il s’agirait de faire barrage aux écologistes avec lesquels elle n’a pas signé d’accord d’entre-deux tours, contrairement à sa collègue Hidalgo.

Il n’empêche que nombreux sont les Lillois qui, sans être le moins du monde écolos ou macronistes, voteront sans état d’âme pour la liste EELV (arrivée deuxième) ou la liste LREM (troisième) à seule fin de se débarrasser d’une maire qu’ils ont assez vue et dont ils apprécient moyennement l’autoritarisme et le sectarisme.

Nul doute que ce dégagisme est également pour partie à l’œuvre dans la percée de Rachida Dati face à la sortante Anne Hidalgo et dans la piteuse troisième place de la liste LREM sponsorée par le sortant Gérard Collomb à Lyon – lequel a cherché à sauver les meubles en faisant alliance avec les équipes de Laurent Wauquiez (LR) au motif officiel de faire barrage aux Verts arrivés en tête au premier tour.

Difficile, dans ces conditions dictées par des situations locales très particulières, de distinguer ce qui relève d’une adhésion à un corpus politique précis, aussi bien de la part des électeurs que des élus, de ce qui relève d’un banal sauve-qui-peut purement politicien.

Où est passé le Rassemblement national ?

Une quatrième perspective nous oblige à constater que le paysage politique local qui se dessine à l’occasion de ces élections municipales masque l’existence du Rassemblement national (RN) qui est pourtant devenu une force majeure de notre vie politique nationale. On peut le déplorer, mais il serait négligent de ne pas en tenir compte. La remarque vaut d’ailleurs aussi pour le parti présidentiel.

Le premier tour de l’élection présidentielle de mai 2017 a placé en tête LREM avec 24,0 % des voix et le RN avec 21,3 %. Deux ans et quelques manifs de Gilets jaunes plus tard, les élections européennes de mai 2019 ont donné l’avantage au RN avec 23,3 %, suivi de près par LREM avec 22,4 % des suffrages.

Or selon différentes analyses des résultats du premier tour (ici et ), le RN aurait obtenu moins de 5 % des voix. S’imaginer qu’on vient d’assister en quelques mois à une recomposition spectaculaire du vote des Français en faveur de la droite classique (et, dans une moindre mesure, de la gauche) est évidemment absurde.

Droite, gauche : même programme ?

Enfin, et ce sera un cinquième détricotage, il faut reconnaître que sur le plan des idées politiques, la pelote droite gauche est particulièrement embrouillée.

À écouter certains membres de LREM, dont son délégué général adjoint (ex-UNEF et ex-PS) Pierre Person, la politique présidentielle n’aurait pas donné assez de gages clairement estampillés « gauche » pour décrocher des alliances avec le PS ou EELV, ce qui ne laisserait à LREM qu’une sorte de pis-aller en direction de la droite.

Au PS, même son de cloche :

« C’est la rançon de la droitisation du gouvernement depuis les européennes. À partir du moment où Édouard Philippe a été la partie visible du régime et a mené une politique très libérale et sans contrepartie à gauche, ça rendait toute alliance impossible. »

On se demande de quelle politique « très libérale » il est question. De la réforme des retraites dans sa dimension de suppression des régimes spéciaux, j’imagine, car pour le reste, on a vu plus libéral. Et de toute façon, la réforme en question semble s’être perdue dans les sables du Coronavirus.

Comme après la crise des Gilets jaunes, ne surnagent aujourd’hui que dépenses publiques à tout va, tourbillon de la dette, subventions et remises en selle écolos aux frais des contribuables d’aujourd’hui et de demain. Cette « non-droitisation » est tellement évidente, que même au PS, certains s’en étonnent :

« Le paradoxe, c’est qu’En Marche passe des accords avec la droite à la veille d’un coup de barre à gauche et écologiste. »

Mais comme de son côté, la droite se montre plus étatiste que jamais, on ne peut que s’interroger sur ce qu’il reste de différence entre la droite et la gauche hormis certains aspects sécuritaires et sociétaux.

Si, donc, il semble très approximatif de parler d’un retour au clivage droite/gauche au profit de la droite classique, il n’en demeure pas moins que les élections municipales 2020, bien que locales et bien que marquées par les circonstances particulières de l’épidémie de Covid-19, revêtent aussi une certaine importance au niveau national qui ne sera pas sans impact sur la droite :

Outre qu’elles vont aboutir à l’élection d’environ 500 000 conseillers municipaux qui vont marquer durablement la vie dans nos territoires, elles ont aussi l’effet de sélectionner les grands électeurs qui renouvelleront la moitié des sénateurs lors des élections sénatoriales de septembre prochain.

Aujourd’hui, le Sénat penche à droite sous la houlette de son Président LR Gérard Larcher (voir schéma ci-dessous) et il complique notablement la vie du gouvernement, lequel vient justement de perdre sa majorité absolue à l’Assemblée nationale (mais il bénéficie encore du soutien du Modem).

Toute la question consiste à savoir si les accords LR-LREM profiteront aux premiers ou aux seconds. À une époque pas très éloignée, le président des Républicains Christian Jacob rejetait catégoriquement l’idée de nouer des accords municipaux avec LREM car il considérait que cela reviendrait à faire battre les candidats LR aux élections sénatoriales.

Depuis, les ambitions personnelles des uns et des autres sont passées par là…

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