« Démocratie, le Dieu qui a échoué » : une traduction française

Hans-Hermann Hoppe

Hans-Hermann Hoppe ne croit pas en la démocratie. Voici pourquoi.

Par Marius-Joseph Marchetti.

Lancé dans la lecture de ce monument de la philosophie libertarienne qu’est Démocratie, le dieu qui a échoué (du premier chapitre plus précisément), écrit par l’économiste Autrichien1 Hans-Hermann Hoppe, et traduit par les soins de Stéphane Geyres et Daivy Merlijs, votre humble serviteur relève le défi de vous en faire la retranscription, courte, mais la plus fidèle possible. La traduction ne concerne pour le moment que le premier et le onzième chapitre, mais ne doutons point que les autres arriveront prochainement. Je ne prendrai guère le risque de vous annoncer de manière claironnante que le chapitre que nous traitons aujourd’hui est le plus important de tous, même si les points soulevés dans celui-ci laissent à penser que c’est le cas. 

Ce premier chapitre de Démocratie, le Dieu qui a échoué, traite de la notion de préférence temporelle. Pour les habitués de l’économie autrichienne, celle-ci fait sens, et l’on pense immédiatement aux économistes Friedrich Von Hayek et Murray N. Rothbard. La notion de préférence temporelle est habituellement mentionnée dans la théorie autrichienne des cycles économiques. Pour rappel, c’est bien souvent le taux d’intérêt qui est grandement utilisé, et qui est qualifié de « prix du temps » (ou préférence temporelle, dans le cas qui nous intéresse). Même si Hans-Hermann Hoppe ne parle pas à proprement parler de taux d’intérêt, il reste pleinement et irrévocablement dans les pas de ses prédécesseurs.

Une leçon d’économie

Ici, la notion de préférence temporelle est utilisée dans une approche plus globale : en vue d’expliquer l’émergence progressive d’un processus de civilisation. Ce processus de civilisation s’explique par l’abaissement du coût au renoncement au présent dans le but d’acquérir des biens futurs (d’où l’importance des taux d’intérêt dans la théorie autrichienne des cycles). Plus clairement, tous les individus ont une indubitable préférence pour le présent, et cette préférence sera d’autant plus stimulée si le fruit de leur labeur se voit être confisqué2 des criminels, qui sont des parasites.]. Nous sommes donc en plein dans la théorie du capital de Bohm-Bawerk avec la notion de « détour de production » (c’est-à-dire l’utilisation de quantités produites mais non consommées en vue de les allouer à la formation d’un capital plus productif, et permettant ainsi de produire des quantités plus importantes à terme). L’histoire du capital et l’histoire de la civilisation sont une seule et même histoire. Le propos de l’auteur réside dans cette terrible affirmation que les violations constantes et institutionnalisées3 de la propriété privée sont un frein, voire peuvent entièrement contrebalancer le processus de formation du capital, et donc de civilisation4 avec une préférence pour le présent qui se trouve dès lors accentuée. 

Hans-Hermann Hoppe se lance par la suite dans une distinction entre la démocratie et la monarchie qui, même s’ils sont tous deux des ordres étatiques néfastes, influent sur le taux de préférence temporelle de manière radicalement différente. La monarchie, en tant que « régalien de propriété privée », préserve un niveau de préférence temporelle tel que le processus de civilisation ne s’en trouve pas trop entravé, car le royaume étant la propriété personnelle du roi et de sa famille, celui-ci est fortement incité à ne pas mener de politiques risquant d’en déprécier la valeur. Il est incité à protéger les institutions de la propriété privée, étant donné qu’il est lui-même, en quelque sorte, un détenteur privé. La monarchie crée donc deux classes distinctes de citoyens, d’un côté le roi et ses agents, et de l’autre les citoyens-contribuables qui le financent. La démocratie, en tant que « régalien de propriété publique », affecte bien plus sévèrement la préférence temporelle, et cela car la démocratie entraîne un système de gouvernance où gouvernants et gouvernés ne sont plus clairement distinguables. De plus, le régalien en démocratie souffre en quelque sorte d’une « tragédie des biens communs », car tout gouvernant est incité à consommer à outrance les ressources du pays le plus rapidement possible étant donné qu’il ne sera pas définitivement sur place. Il maximise son revenu courant au détriment de la valeur des actifs du pays.

Dettes et guerres : les fruits de l’État

Hans-Hermann Hoppe se lance ensuite à d’autres comparaisons du même ordre. Sous les monarchies, les dépenses publiques dépassaient rarement les 5 % du produit intérieur brut, où le taux d’emploi public avoisinait les 2 %, et où le roi ne pouvait que difficilement s’endetter (à des taux prohibitifs, car il n’engageait que sa fortune et non celle de ses sujets) ou recourir à la création monétaire. L’ère du républicanisme démocratique est tout autre : celle-ci se caractérise par l’explosion des dettes publiques et des impôts, ainsi que des dépenses publiques (en moyenne entre 45 % et 50 %), un taux d’emploi public entre 15 % et 20 %, lorsque ce n’est pas plus, et la fin de l’étalon-or (et donc la création monétaire sans limite). 

La dernière distinction abordée par l’auteur, est celle qui concerne la portée et l’importance des guerres. Là où les guerres dynastiques n’impliquaient pas les populations civiles et où la conscription était coûteuse et donc limitée, l’ère des guerres démocratiques renversa de nouveau cette situation. La conscription devint obligatoire et bon marché, et avec la confusion entre gouvernants et gouvernés, les guerres ne sont plus simplement réalisées en vue d’étendre le territoire, mais en vue d’imposer des vues idéologiques qui entraînent toute la nation et le crédit du pays. Les guerres devinrent totales, et les nations commencèrent à s’emplir d’animosité envers leurs pairs, puisque le slogan officiel est que, désormais, « Nous sommes l’État ».

Nous en avons fini avec ce bref résumé des idées abordées par Hans-Hermann Hoppe dans ce premier chapitre de Démocratie : le Dieu qui a échoué. Nous espérons avoir retranscrit avec justesse les propos de l’auteur, et avoir suscité chez vous l’envie d’explorer en amont les travaux du philosophe et économiste autrichien.

  1. Autrichien, de l’école autrichienne d’économie
  2. On peut d’ailleurs faire un parallèle, comme le fait l’auteur, sur les niveaux très hauts de préférence temporelle [pour le présent
  3. Si un individu lambda peut se protéger contre des voleurs ordinaires, il ne peut cependant rien faire contre la rapine des hommes de l’État.
  4. On peut en effet faire un parallèle entre les effets d’une hausse de la préférence temporelle pour le présent liée aux attaques contre la propriété privée et la réduction de l’incitation à innover condamnée par les propos de Henri Lepage dans son livre Demain le capitalisme : « La matrice des droits de propriété détermine ainsi l’amplitude de la divergence entre la “rentabilité privée” et la “rentabilité sociale” de chaque acte d’innovation. Plus la divergence est grande — c’est-à-dire plus le “gain personnel” est faible par rapport à son apport social — moins l’individu est motivé pour courir les risques associés à l’effort d’innovation. La société se prive ainsi de “gains” dont elle aurait pu bénéficier si elle s’était montrée plus généreuse dans le partage de la plus-value. À l’inverse, plus l’écart se réduit, plus le nombre d’individus motivés croît, ce qui accroît d’autant la capacité de “gains” de la société. Jusqu’au jour où, en raison précisément du rapprochement  entre “coût/profit privé” et “coût/profit social”, la capacité d’innovation devient telle que la société entière est en mesure de générer des gains de productivité suffisants pour faire face aux besoins d’accroissement de la production créés par l’accroissement de la population. À ce moment-là, on sort du fameux “cycle malthusien”. »
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