Air France ou l’exception française du ciel

Air France A380-861 F-HPJA By: Christopher Griner - CC BY 2.0

Comme pour le versement des dividendes, ce n’est pas à l’État de gérer en direct les entreprises privées au prétexte qu’il lui octroie des aides.

Par Michel Albouy.

En France on sait faire des exceptions, notamment dans le domaine culturel, mais pas que. Ces exceptions sont d’une façon générale motivées par notre volonté d’aller à l’encontre des forces du marché et la protection de notre modèle social avancé que tout le monde nous envie. Suite à la crise sanitaire liée au Covid-19, un nouveau secteur économique est en train d’entrer dans le monde merveilleux des exceptions françaises ; celui du transport aérien. 

Comme tout le monde le sait, les confinements décidés dans la plupart des pays ont conduit à clouer les avions au sol, plus personne ne pouvant voyager. La France et sa compagnie nationale n’a pas échappé à cette politique et à ses effets sur l’économie réelle. C’est ainsi qu’Air France qui était déjà fragilisée avec des coûts salariaux supérieurs à ses concurrents se retrouve dans une situation particulièrement difficile.

Intervention de l’État pompier

Chez Air France 8000 postes, voire plus, seraient menacés selon les syndicats. En même temps, l’État pompier (mais qui n’est pas le seul actionnaire de la compagnie) a décidé qu’il fallait sauver la compagnie qui porte le pavillon tricolore. C’est ainsi que via la voix du ministre de l’Économie Bruno Le Maire a proposé de débloquer 7 milliards d’euros en faveur de la compagnie nationale. 

Mais comme toujours avec l’État, cette aide est assortie d’une condition : « Il y aura des ajustements nécessaires, mais je souhaite et je demande à Air France qu’il n’y ait pas de départs forcés. Je crois que c’est ça la ligne rouge importante, qu’il n’y ait pas de départs contraints » (France Inter, 18 juin 2020).

On retrouve bien ici la logique interventionniste de notre ministre. C’est au moins une constante chez lui. On l’avait déjà remarqué avec l’interdiction faite aux entreprises privées de verser des dividendes si celles-ci bénéficiaient du chômage technique.

De l’argent contre les licenciements

Ainsi, l’État (c’est-à-dire en fait les contribuables) va débloquer de l’argent et estime donc qu’il ne faut pas de licenciements, ou en langage administratif de « départs forcés ». La compagnie va devoir se conformer à cette exigence politique si elle veut bénéficier des aides de l’État. À noter que ce donnant-donnant, qui n’en est pourtant pas un, est très bien vu par nos concitoyens.

En effet, il parait évident et normal que si une entreprise est aidée par l’État elle doit se conformer à ses exigences. Mais cela n’est pas aussi simple. En effet, Air France n’a pas qu’un seul actionnaire.

Comme le montre le graphique ci-dessous, l’État français n’est actionnaire qu’à hauteur de 14 %, comme l’État néerlandais. Le reste du capital, soit 72 % est aux mains d’actionnaires privés, dont 18 % à des compagnies aériennes étrangères.

Passons sur le fait que l’État ne pourra pas en faire autant pour toutes les entreprises privées touchées par sa gestion de la crise sanitaire du Covid-19 et que les autres actionnaires ne seront pas mis à contribution. La condition posée par l’État de ne pas recourir à des « départs forcés » aura un impact à long terme sur la viabilité de la compagnie aérienne. Et c’est cela le plus grave.

En ne permettant pas à l’entreprise de s’adapter à la nouvelle donne du transport aérien suite à la crise sanitaire, l’État poursuit une politique à très court terme, alors qu’il est censé être un acteur stratège à long terme ; c’est du moins ce qu’il prétend.

L’État va fragiliser Air France

En bloquant la variable de l’emploi, l’État va in finefragiliser à moyen et long terme Air France qui est comparativement en sureffectifs par rapport à ses concurrents. Toutes les entreprises doivent s’adapter aux conditions des marchés, mais pas Air France. Telle est la leçon de notre ministre de l’Économie.

Or chez Air France, un sureffectif de 1800 postes a été identifié chez les hôtesses et stewards, selon le syndicat SNGAF, et environ 1800 postes seraient visés par la direction dans les fonctions supports, avait indiqué en mai un administrateur salarié d’Air France. 

Enfin, chez Hop!, filiale régionale d’Air France particulièrement menacée par la refonte du réseau court-courrier du groupe, le secrétaire du comité social et économique (CSE), redoute la suppression de la moitié des 2700 postes actuels. Mais grâce à Bruno Le Maire et à l’argent du contribuable (qui ne vole pas uniquement sur Air France), tout cela n’arrivera pas !

Une chose est d’aider temporairement des entreprises, notamment par des emprunts garantis par l’État, voire des aides directes temporaires, et une autre est, sous prétexte du versement d’une aide financière de 7 milliards d’euros, de faire la politique industrielle d’une entreprise privée. En effet, la compagnie qui va bénéficier de ces subsides va devoir se conformer aux exigences de monsieur Le Maire, ce qui n’améliorera pas sa viabilité à long terme.

L’État mauvais gestionnaire

Comme pour le versement des dividendes, ce n’est pas à l’État de gérer en direct les entreprises privées au prétexte qu’il lui octroie des aides.

Du reste, ce dernier oublie un peu vite que les entreprises cotisent via leurs impôts et taxes diverses aux finances de l’État et qu’il est dans ses missions de protéger la nation et ses entreprises.

Mais dire cela ne signifie pas qu’il doive se substituer aux organes de direction des entreprises privées. Dans le cas d’Air France, l’État est déjà au conseil d’administration et c’est là qu’il doit faire entendre sa voix, pas à la radio sur France Inter.

Avec ses déclarations depuis le début de la crise sanitaire, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire signe une nouvelle fois sa logique interventionniste. Décidément le Covid-19 est un puissant révélateur de la pensée de nos dirigeants politiques. 

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