Eau du robinet et pesticides : Générations Futures sème la peur

Eau du robinet by Centre d'Information sur l'eau (CC BY-ND 2.0) — Centre d'Information sur l'eau, CC-BY

Après les pesticides perturbateurs endocriniens dans l’alimentation et dans l’air, voici donc les pesticides dans l’eau du robinet.

Par André Heitz.

La peur du Covid-19 s’estompe, l’orage médiatique reflue (quoique… le 18 juin 2020, Le Monde a ainsi mis en ligne pas moins de six articles sur l’infusion d’Artemisia annua, présentée un temps comme remède miracle), des pages de médias et du temps de cerveau se libèrent pour les marchands d’une autre peur, celle des pesticides.

Un gloubi-boulga anxiogène à propos de l’eau du robinet

Générations Futures, une petite entreprise incorporée sous forme d’association loi 1901, a donc publié le 17 juin 2020 un douzième « rapport » sobrement qualifié d’« EXPPERT » (pour EXposition aux Pesticides PERTurbateurs endocriniens).

Après les pesticides perturbateurs endocriniens (allégués) dans l’alimentation de septembre 2018, dans l’air de février 2020, voici donc les pesticides (bis) dans l’eau du robinet.

Le scénario est bien rodé. En bref : fabriquer de la bouillie pour les chats susceptible d’entrer dans la chambre d’écho médiatique, grâce surtout à des journalistes complaisants et amis, et d’être amplifiée sur les réseaux sociaux.

Qu’importe les doses

Un ingrédient indispensable est évidemment la présence de résidus de pesticides sous forme de traces dans la matrice analysée. Les notions de danger (une propriété intrinsèque d’un agent) et de risque (l’effet en cas d’exposition) sont ignorées.

Qu’importe que la trace soit infinitésimale, pourvu qu’elle soit quantifiable avec les instruments actuels. Qu’importe qu’elle n’ait aucune incidence sanitaire démontrée, pourvu qu’on puisse alléguer au moins des incertitudes.

Dans le cas de l’air, le Collectif Sauvons les Fruits et Légumes de France avait ainsi calculé que le tapage médiatique – fondé sur 2,5 nanogrammes de pesticides par mètre cube d’air en moyenne – impliquait une inhalation de moins d’un milligramme de pesticides sur une vie de 90 ans (et à supposer que les pesticides soient constamment présents dans l’air).

Dans le cas de l’eau, il n’y a aucune indication. Toute la gesticulation est fondée sur le fait qu’une analyse de l’eau aura détecté un résidu ou un métabolite de pesticide à un niveau au moins égal à la limite de quantification. Celle-ci est souvent de 0,02 microgramme/litre. C’est un morceau de sucre de 6 grammes dilué dans… 100 piscines olympiques de 3000 mètres cubes.

Des statistiques à triturer

Il faut aussi des données statistiques que l’on pourra triturer pour obtenir le résultat souhaité : une situation qui sera déclarée avec aplomb « préoccupante » ou « inquiétante », avec suffisamment de chiffres pour donner le tournis et obtenir l’enfumage adéquat. Générations Futures écrit donc dans sa communication sur son site :

« Surtout, notre travail d’analyse des données montre clairement que les résidus de pesticides retrouvés au robinet sont

  • majoritairement des perturbateurs endocriniens suspectés : 56,8 % des quantifications de résidus de pesticides (et 49,2 % des molécules).
  • Les CMR sont aussi très présents : 38,5 % des quantifications de résidus de pesticides (et 25,4 % des molécules).
  • Au total les résidus de pesticides étant CMR et/ou PE suspectés représentent plus des trois-quarts des quantifications de résidus de pesticides : 78,5 % des quantifications de résidus de pesticides (et 56,8 % des molécules).
  • Ces données montrent clairement que des pesticides sont fréquemment retrouvés dans l’eau du robinet en France (dans 35,6 % des analyses les recherchant) et que parmi les résidus retrouvés, les molécules CMR et/ou suspectées PE représentent plus des trois-quarts des quantifications individuelles de pesticides (et plus de la moitié pour les seuls PE) ! »

Ces 35,6 % (en réalité 34,6 %…), c’est selon le « rapport » détaillé que peu de gens liront 8835 analyses sur 25 566 analyses comportant une recherche de pesticides (pour 273 447 prélèvements effectués en France en 2019).

Y a-t-il lieu de s’inquiéter ?

L’agriculture se pratique dans de nombreuses régions et au-dessus de nombreux captages, et les analyses peuvent rechercher des centaines de molécules (ainsi, en moyenne 478 sur 54 prélèvements à Paris) à des doses, répétons-le, infinitésimales.

Les chances de trouver au moins un pesticide dans un prélèvement – de nature à incrémenter le compteur de Générations Futures – sont vraiment très grandes. Ce chiffre d’un tiers des prélèvements reflète en fait l’excellente qualité de l’eau distribuée aux Français – et le sérieux des contrôles.

Notons incidemment que l’on ne recherche pas, par exemple, les résidus de médicaments qui, à l’aune de l’activisme anti-pesticides, seraient tout aussi préoccupants.

Les chiffres de Générations Futures sont aussi « merveilleux ». Ainsi, il y a 9088 « occurrences » de perturbateurs endocriniens suspectés, mais près de la moitié (47 %) sont le fait d’une substance, le métolachlore, de surcroît interdit depuis 2003, donc un polluant « historique ». De même, on a pointé 91 molécules perturbatrices endocriniennes, mais 26 n’ont été trouvées que dans un prélèvement.

Les médias « accrochent » encore, mais bon nombre sont nuancés

Si, par exemple, Libération a excellé dans l’à-plat-ventrisme sur cette affaire en ne relayant que la prose de Générations Futures dans le plus pur style Pravda, l’AFP et nombre de journaux à sa suite ont mis les allégations anxiogènes en perspective.

Néanmoins, c’est souvent sous un titre accrocheur, tel « Des résidus de pesticides cancérogènes dans l’eau du robinet » pour Ouest-France. Mais cela vient notamment avec :

« De son côté, cité par l’AFP, le ministère de la Santé se veut rassurant. En 2018, précise-t-il, 90,6 % de la population a été alimentée en permanence par de l’eau respectant les limites de qualité réglementaires pour les pesticides. La quasi-totalité des situations de non-conformité « ont été limitées en concentration et/ou dans le temps, ne nécessitant pas une restriction de l’usage de l’eau du robinet pour la boisson. » »

Posons la question autrement : avez-vous connaissance d’une alerte à la pollution de l’eau du robinet pour cause de dépassement des limites de résidus de pesticides ?

Une eau de qualité pour l’immense majorité des Français

À propos de limites, il est souvent fait référence – notamment par les « pisseurs de glyphosate » – à la valeur de 0,1 microgramme par litre pour un pesticide (et 0,5 pour le total). Il s’agit d’une norme de qualité, et non de potabilité, laquelle est définie par une valeur sanitaire maximale (Vmax – par exemple 900 microgrammes/litre dans le cas du glyphosate… 9000 fois plus élevée que la norme de qualité).

Légende : NC0 : présence de pesticides à des concentrations supérieures aux limites de qualité et inférieures à la Vmax sur une période n’excédant pas 30 jours cumulés sur une année, sans jamais dépasser la valeur sanitaire maximale (Vmax) ; NC1 : idem mais sur une période de plus de 30 jours cumulés sur une année ; NC2 : présence d’au moins un pesticide à une teneur supérieure à la valeur sanitaire maximale (Vmax), quelle que soit la durée de dépassement – la population doit être informée de ne pas utiliser l’eau distribuée pour la boisson et la préparation des aliments, y compris la cuisson (hormis le lavage des aliments).

Selon ce document, qui porte sur l’année 2016, les situations de non-conformité pour cause de dépassement de la VMAX, quelle que soit la durée, ont concerné 10 unités de distribution d’eau ou 0,05 % et 7000 habitants, soit 0,01 % de la population.

Il s’agit là, bien sûr, des situations graves, bien que les limites de sécurité soient fixées de manière très protectrice. Mais cela a le mérite de souligner une autre supercherie de la gesticulation de Générations Futures : des statistiques sur les prélèvements ne disent rien sur les populations affectées.

Le pouvoir magique des « faibles doses » et des suspicions

Oui, mais, dira-t-on, l’analyse de Générations Futures porte sur les pesticides classés CMR – cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques – et suspectés d’être des perturbateurs endocriniens.

Pour ce faire, on a utilisé la base de données de l’Union européenne pour les premiers et, pour les seconds, la base de données TEDX (The Endocrine Disruption Exchange). Celle-ci, tenue par un groupe militant, a un gros avantage : une substance peut être « suspectée » et incluse dans la base de données dès lors qu’aura été repérée une étude scientifique, même foireuse, qui fait l’affaire. Elle comporterait plus de 1700 substances.

Les perturbateurs endocriniens ont aussi un pouvoir magique comme l’exprime la déclaration de M. François Veillerette, co-fondateur de ce qui allait devenir Générations Futures et présentement directeur et porte-parole de cette entité :

« Étant donné le potentiel d’action à faible dose sur le long terme des perturbateurs endocriniens, Générations Futures considère ces données comme inquiétantes car elles attestent d’une exposition continue à des faibles doses de ces PE par l’eau de consommation. Nous interpellons donc le gouvernement […]. »

Les faibles doses, et l’« effet cocktail », dont nous aurons curieusement été épargnés dans la communication de Générations Futures (et même dans le « rapport »)… ce sera pour une autre fois.

Contre les pesticides de synthèse et pour le biobusiness

En résumé :

« Le temps n’est donc plus aux tergiversations mais à une action résolue pour sortir les agricultures françaises (sic) et européennes de leur dépendance aux pesticides de synthèse. »

Vous aurez bien lu : « … de synthèse »… C’est que l’agriculture biologique utilise aussi des pesticides (chut, il ne faut pas le dire !) – mais ils ne sont pas qualifiés « de synthèse ».

Pourtant, le sulfate de cuivre (un perturbateur endocrinien suspecté selon la base de données TEDX…) est issu d’une réaction chimique, le spinosad est produit en fermenteurs, l’huile de paraffine est issue de la pétrochimie et les pyréthrines « naturelles » (suspectées…) sont produites à partir de cultures dans des pays en développement avec le concours obligé de fongicides de synthèse. Et l’huile de neem est un génotoxique et un perturbateur endocrinien avéré (mais pas selon la base de données TEDX…).

C’est qu’il y a une idylle entre Générations Futures et le biobusiness comme le documente le site Alerte Environnement ou l’évoque brièvement M. Erwan Seznec dans « Les salades de Générations Futures ». Le premier, en dénigrant l’agriculture conventionnelle, « roule » pour le second, qui finance le premier… échange de bons procédés ?

Une « action résolue » ?

Générations Futures nous fait la grâce de détailler le cas des dix molécules les plus quantifiées : sept ne sont plus approuvées, quelquefois depuis longtemps, et sont donc des polluants historiques ; deux vont passer à la trappe et le dernier est autorisé jusqu’en 2025.

Ces dix molécules représentent 78 % des « occurrences » (sachant toutefois qu’elles peuvent être accompagnées par d’autres).

Les dix premières molécules « préoccupantes » aux dires de Génération Futures représentent 70 % du total des occurrences et 90 % des occurrences des molécules « préoccupantes ».

Moyennant quoi il faut « une action résolue » pour sortir des (de tous les) pesticides… « de synthèse ».

Que ne ferait-on pas pour contribuer à la prospérité du big-business de l’agriculture biologique…

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