La fin du Covid-19 annonce-t-elle la fin du jacobinisme ?

Emmanuel Macron By: Jacques Paquier - CC BY 2.0

Circonstances sanitaires, France périphérique et pratique jacobine risquent bien de provoquer un effet de casse-noix contre le président de la République à moins de deux ans de la prochaine élection présidentielle.

Par Jonathan Frickert.

L’Europe connaît-elle son moment hamiltonien ? En profitant de la crise économique et sociale succédant à la pandémie de SARS-Cov2, Emmanuel Macron a réussi à arracher à sa partenaire allemande un grand plan de relance financé par une dette mutualisée.

Le mot n’est pas sans rappeler la reprise en 1790 par le tout jeune gouvernement américain des dettes contractées par les États américains au moment de la guerre d’indépendance et menée par le premier secrétaire au Trésor de l’histoire des États-Unis Alexander Hamilton.

Mais outre le caractère heureusement timoré du projet annoncé le 18 mai, le fédéralisme européen est loin d’être le garant des libertés contre la pression populaire qu’envisageait Hamilton dans des circonstances bien différentes, mais le volet européen d’une pratique qui caractérise le chef de l’État depuis son élection.

Or, circonstances sanitaires, France périphérique et pratique jacobine s’entrechoquent et risquent bien de provoquer un effet de casse-noix contre le président de la République à moins de deux ans de la prochaine élection présidentielle.

Le retour de la puérilité en politique

Il serait le futur sauveur de la droite. Le président de la région Hauts-de-France, ancien maire du Touquet, ministre de Nicolas Sarkozy, challenger déclaré de Marine Le Pen sur ses terres et candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2022, Xavier Bertrand a été au cœur d’une passe d’armes remarquée avec le chef de l’État.

Au cœur de cette joute, une drogue bien connue des économistes : l’argent public, et en l’espèce un plan de relance, national cette fois-ci.

Lundi soir, le préfet du Pas-de-Calais appelle celui qui avait refusé Matignon en 2017 pour lui annoncer que le chef de l’État sera à Étaples le lendemain pour annoncer un plan de relance du secteur automobile de 8 milliards d’euros. Un secteur durement touché par la pandémie de SARS-Cov2 et revenu sur le devant de la scène avec la suppression de 4600 emplois annoncée par Renault.

Seulement voilà, si la présence d’Emmanuel Macron est annoncée, le président de la région n’est pas convié, contrairement à ce que demande l’usage républicain, et ce alors que la région dispose d’une compétence régionale.

Xavier Bertrand, qui s’était déclaré favorable à une réouverture rapide des bars et restaurants, semble avoir été victime d’un président de la République reprenant son costume d’homme politique.

Justifiant cet « oubli », le préfet évoque un format allégé des interventions présidentielles et une liaison étroite des deux hommes, mais le parallèle avec leur rencontre lors d’un hommage au général de Gaulle, le 17 mai dernier, a rapidement été évoqué. Ce jour-là, la consigne avait été donnée aux invités de retirer les masques chirurgicaux. Tous ont obéi. Tous, sauf un : Xavier Bertrand dans un moment immortalisé par plusieurs photographes et qui a fait le tour des sites d’actualité.

Ces simples enfantillages sont sans doute l’illustration d’un début de campagne présidentielle. Deux ans avant le scrutin, et sous l’effet de la gestion désastreuse de la pandémie par l’exécutif, la distribution de la prochaine élection du locataire de l’Élysée commence doucement à se dessiner.

Après le Trump tropical, le Trump médical ?

Entre les hommes et les circonstances se noue une relation très étroite. S’il est régulièrement dit que les hommes d’exception naissent des circonstances, ces dernières sont elles-mêmes le produit des actions individuelles.

C’est du moins ce que pensait un des fondateurs et doctrinaires du parti conservateur britannique Benjamin Disraeli, et à moins de deux ans des élections à la magistrature suprême, la gestion de la crise sanitaire par Emmanuel Macron semble produire des circonstances propres à faire émerger les visages de ceux qui feront la prochaine élection présidentielle.

Qui sera le Christophe Mercier de 2022 ? La perspective d’une candidature similaire à l’antagoniste principal de la dernière saison de Baron noir inquiète l’Élysée. Ce personnage de professeur de SVT au discours ultra-démagogue du thriller politique de Canal + a pris la place du Coluche de 1981 dans l’imaginaire des conseillers élyséens.

Depuis 40 ans, l’idée d’une candidature hors voire antisystème n’est plus la cocasse fantaisie qu’elle était autrefois. L’eau a coulé sous les ponts. Le succès de l’humoriste Beppe Grillo en Italie, la victoire de l’acteur anticorruption Volodymyr Zelensky en Ukraine et même celle de Donald Trump, fantasque magnat de l’immobilier, montrent que la perspective n’est plus une affaire de fiction.

À l’Élysée, les noms circulent. Outre Philippe de Villiers et un Éric Zemmour dont la candidature a été envisagée dans un roman de politique-fiction sorti en 2015, les équipes présidentielles évoquent d’autres noms plus baroques : la journaliste d’investigation Élise Lucet partage la liste avec Cyril Hanouna et Jean-Marie Bigard, ce dernier ayant lui-même évoqué l’idée la semaine dernière après avoir soutenu la candidature de Marcel Campion à la mairie de Paris et ses 0,45 % des suffrages au premier tour.

Mais une autre candidature, plus en accord avec la période que connaît le pays, est également dans les têtes.

Suivant la comparaison récurrente entre la crise sanitaire et la débâcle de 1940 initiée par la communication présidentielle, certains ont naturellement cherché leur De Gaulle.

C’est le cas du professeur Didier Raoult dont les airs de maverick ont largement contrasté avec l’ambiance d’union nationale des dernières semaines.

Après le Trump tropical, connaîtra-t-on un Trump médical ? Si la principale figure médiatique de l’IHU de Marseille a démenti toute ambition politique lors de son entrevue avec David Pujadas la semaine dernière, sa participation à la nouvelle revue du philosophe Michel Onfray laisse imaginer une influence sur la vie politique des prochains mois.

Toujours dans le domaine médical, une autre personnalité, bien plus conventionnelle, a également su éclater au grand jour à l’occasion de la pandémie.

L’homme aux trois casquettes

Le confinement a ravivé la question de l’échelon le plus adapté à l’endiguement de l’épidémie et, par voie de conséquence, braqué les projecteurs sur les régions les plus touchées. C’est donc naturellement que la région Grand Est a retenu durant deux mois l’attention des médias.

Territoire le plus touché de métropole avec l’Île-de-France, la région correspondant à l’Austrasie mérovingienne comprend en son sein un des principaux foyers du pays : Mulhouse. Deuxième ville de la région par sa densité, la cité du Bollwerk a connu à ses dépens un regain d’intérêt avec l’installation d’un hôpital militaire visant à soutenir ses services hospitaliers largement saturés.

C’est ainsi que le président de la région a attiré les caméras. Outre son mandat régional, Jean Rottner est également médecin urgentiste et ancien maire de Mulhouse. Trois casquettes qui l’ont rendu omniprésent dans les médias où il dénonçait la stigmatisation dont son territoire faisait l’objet depuis la publication de la carte du déconfinement le 7 mai dernier.

Inconnu du grand public il y a encore 6 mois, ce démocrate-chrétien dans la tradition du centre droit de l’Est de la France n’apparaît pas avoir, pour l’instant, d’ambition présidentielle. Ceci étant, l’ancien maire de Mulhouse est une des révélations de cette crise et devrait être une des figures à suivre d’ici à 2022.

Candidat girondin, président jacobin

C’est dans cette même région Grand Est que celui qui n’était pas encore président de la République avait annoncé ce qui s’apparentait à une Big Society à la française ouvrant « une voie de dévolution en direction de la société civile ».

Le 4 octobre 2016, six semaines avant d’annoncer officiellement sa candidature à la présidence de la République, Emmanuel Macron annonce à Strasbourg ses solutions au « malaise démocratique », incluant une dose de proportionnelle aux élections législatives, un renforcement des pouvoirs du parlement, un discours de l’état de l’Union à la française, mais également un « vrai principe d’autonomie et de déconcentration », visant à accorder aux corps intermédiaires davantage de responsabilités. Le candidat libéral était là, et beaucoup s’y sont accrochés avec honnêteté.

Quatre ans plus tard, le théoricien de l’horizontalité est devenu le praticien le plus assidu de la verticalité.

Nous le savions jacobin sur le plan européen, il l’est également sur le plan intérieur. Une position que le chef de l’État paie continuellement depuis son élection marquée par une division sociologique très forte entre centre et périphérie calée sur la politique territoriale que connaît la France depuis 40 ans en siphonnant communes et départements au profit des métropoles et des régions.

L’infrastructure géographique et la superstructure politique s’alimentent ainsi mutuellement au profit d’un centralisme de plus en plus fort, à la manière du jeu évoqué plus haut entre individus et circonstances. Chacun alimente et nourrit l’autre dans une dynamique qui semble impossible à briser.

Le retour d’une arlésienne

L’opposition entre jacobins et girondins est une constante bien connue de notre histoire politique. Née en 1789, cette controverse se base sur un abus de langage. Le club des Jacobins, loin d’être une faction ou un parti, et ce encore moins au sens moderne, était comme son nom l’indique un club, regroupant différentes sensibilités, dont des girondins.

Historiquement, la véritable opposition se situe donc entre girondins et montagnards fondée sur la politique de centralisation du territoire initié en 1635 avec l’envoi par Louis XIII d’intendants dans les territoires, préfigurant les actuels préfets. Une opposition arbitrée par un groupe central largement majoritaire à l’assemblée : la Plaine.

Les girondins, appelés ainsi en raison de l’origine bordelaise de plusieurs de ses membres fondateurs, souhaitaient conserver les acquis de la Révolution : la Déclaration de 1789, la création des départements et la monarchie constitutionnelle.

De leur côté, les montagnards étaient généralement issus de la petite bourgeoisie. On retrouve en leur sein des figures aujourd’hui adulées par la gauche radicale tels que Robespierre, Danton et Marat. Leur objectif est simple : aller plus loin en instituant une république centralisée.

Pour reprendre un vocabulaire plus moderne, les girondins étaient des conservateurs attachés à consolider l’acquis tandis que les montagnards étaient des progressistes souhaitant accélérer le mouvement du progrès. Après avoir institué un début de séparation horizontale des pouvoirs avec la constitution de 1791 puis de 1793, la controverse entre girondins et montagnards porte cette fois sur la question de l’éclatement vertical du pouvoir : fédéralisme ou centralisme, ce dernier ayant finalement gagné la bataille avec la Terreur fondée sur un État d’exception destiné à faire face aux crises que connaît le pays. De quoi rappeler d’autres époques plus proches de nous …

Si les jacobins ont gagné dans les faits, la question regagne périodiquement un regain d’intérêt, notamment depuis l’élection d’Emmanuel Macron et de par l’écart saisissant entre son discours et sa pratique dépassant ce qui s’était fait jusque là, a ravivé une nouvelle fois ces tensions.

La stratégie du réconfort

Alors que la mise en place prochaine de l’application StopCovid fait flamber Internet, le président de la République ne semble pas s’embarrasser d’autant d’éthique.

Fin 2019, les équipes présidentielles auraient mis en place une application visant à contrôler en temps réel, et ce plusieurs fois par jour le travail des ministres avec à la clef un « taux d’effectivité ». Le chef de l’État semble être loin de n’appliquer cette méthode qu’à son propre gouvernement, puisqu’il semblerait de façon notoire et classique qu’Emmanuel Macron surveille de près ses potentiels rivaux, de François Ruffin à Marine Le Pen en passant par Xavier Bertrand alliant passes d’armes et petites attentions.

Mais le président de la République s’est lancé dans une autre pratique, plus proche de l’enseignement de Machiavel sur lequel il a rédigé un mémoire d’étude.

« On ne laisse pas un homme comme ça loin de soi. On le prend sous son aile. On le protège. On le réconforte. On le rassure. C’est comme cela qu’on le neutralise ».

Ces mots, également issus de la série Baron noir, ne sont une nouvelle fois pas sans fait écho à la câlinothérapie pratiquée par le chef de l’État envers plusieurs de ses potentiels challengers : soutien à Eric Zemmour après son agression, sauvetage du Puy du Fou, coup de fil à Jean-Marie Bigard après un appel à la réouverture des bistrots avant que ce dernier ne se félicite, selon ses mots, d’avoir « chié » sur le président de la République et alors qu’il avait préalablement traité les autorités de « guignols »…

Le contrecoup de 2017

Machiavélien ou masochiste, Emmanuel Macron devrait subir le contrecoup du casse politique qu’il a mené en 2017. En cassant les murs des partis traditionnels dont un des rôles était la sélection des élites politiques, il a fabriqué la porte par laquelle ses opposants entreront dans le palais : régions, médias, instituts… Des corps intermédiaires dont le retour relève du comble pour un des présidents les plus jacobins qu’ait connu la Cinquième République.

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