Les entreprises face à la démagogie du gratuit

Gift By: Praveen - CC BY 2.0

Nous avons surpris une conversation entre un bon Français et un individu suspect, manifestement éloigné des valeurs communes. Nous vous en livrons la teneur.

Par Hadrien Gournay.

Bon Français : Regardez comment se comportent lors de cette épidémie ces grandes entreprises capitalistes toujours assoiffées de profit  ! Toujours obsédées par le profit et incapables de la moindre solidarité. Ces firmes pharmaceutiques qui veulent gagner plein d’argent sur le vaccin dont on a besoin ! Cette grande distribution qui refuse obstinément de nous offrir des masques ! Et enfin ces compagnies d’assurance incapables de soutenir des entreprises à l’agonie. Qu’elles filent leur pognon ! Il faut une loi pour les obliger à fournir à la population les biens essentiels gratuits !

Individu suspect : Hé bien cela ne me paraîtrait pas souhaitable.

BF : Comment ça ?

IS : Cela ne me paraîtrait ni juste ni équitable.

BF : Expliquez-vous.

Première partie : le profit interdit

IS : Très bien. Prenons l’exemple des masques. Comparons si vous le voulez bien l’intérêt de la société et son appréciation morale de l’action de la grande distribution.

Classée dans l’ordre décroissant de leur contribution à l’intérêt de la société, les différentes options de la grande distribution sont les suivantes :
A Masques gratuits
B Masques Payants
C Pas de masques

Le classement de ces options en fonction de l’appréciation morale de la société est le suivant :
A Masques gratuits (en théorie car la grande distribution serait accusée de se faire de la pub).
C Pas de masques
B Masques payants

Alors que vendre des masques pour le profit est plus utile à la société que leur absence, celle-ci la condamne au contraire de l’abstention. Pourquoi condamner une initiative profitable à la société ? Cela ne me parait pas juste.

BF : Moui. Pour moi l’important est bien que nous ayons des masques gratuits.

IS : Mais justement ! Quelles conséquences peut avoir cette opposition entre l’intérêt de la société et son jugement sur les actions de la grande distribution ?

Dans les faits les masques ont été vendus à prix coutants. Cependant, que se passerait-il si la vente des masques est interdite, seule leur distribution gratuite étant autorisée ? Les optimistes espèreront que cette prohibition substituera la vente payante à la distribution gratuite. Les pessimistes craindront de voir la vente payante remplacée par le refus d’en distribuer.

Pour savoir qui a raison, il faut prendre en compte l’ordre d’utilité, là encore décroissant, pour les distributeurs. Il est le suivant :
B Masques payants
C Pas de masques
A Masques gratuits

En interdisant la vente des masques, on imposerait un choix entre C et A. La meilleure option pour les distributeurs est C : l’absence de masques. L’incohérence entre l’intérêt de la société et son appréciation morale aura abouti à la pire option pour la société.

BF : Très bien ! J’ai compris votre raisonnement. Mais alors que dites- vous de cela : au lieu de simplement interdire la vente payante des masques, moi je veux imposer leur distribution gratuite. Les problèmes que vous avez soulevés disparaissent. Il n’y plus d’incohérence morale puisque par exemple l’absence de masques est considérée de la même manière que les masques payants. Pour la même raison, la désincitation n’est plus possible parce que la firme n’a plus le choix de ne plus produire.

Deuxième partie : la gratuité imposée

IS : Les choses ne me paraissent pas si simples. Les conséquences néfastes pour la société sont moins visibles et moins immédiates, mais ne disparaissent pas pour autant.

BF : Et quelles seraient les conséquences de la gratuité imposée ?

IS : En premier lieu, pour s’assurer du respect de l’obligation de produire un bien donné, le gouvernement devra déterminer des quotas de production pour chaque société. Pourtant, il est impossible par exemple d’exiger d’une société pharmaceutique qu’elle trouve un vaccin. Comment alors vérifier qu’elle le cherche sérieusement ? En contrôlant ses investissements ? Le gouvernement serait contraint de mettre en place des procédures inquisitoriales. Il y aurait un coût très important pour la société en mesure d’inspections, et pour quels résultats ?

Par ailleurs, pour un secteur donné les effets du don obligatoire sont semblables à ceux de nouveaux impôts ou à celle des hausses d’impôts.

Tout d’abord, en portant atteinte aux profits des entreprises concernées, la gratuité diminue leurs réserves et leurs investissements futurs et in fine, la croissance future du pays qui adopte de telles mesures. Certes, je veux bien admettre que tant qu’elles ne sont pas multipliées, l’impact d’une seule mesure de ce genre est toutefois quasi-nul et peut sembler mineur au regard des bienfaits du don.

Ensuite et surtout, ces initiatives découragent les détenteurs de capitaux d’investir dans les secteurs visés. Or, elles touchent par nature les secteurs producteurs des biens dont la société estime avoir le besoin le plus urgent. Bien sûr, une obligation unique, comme les masques pour la grande distribution ou les centaines de millions d’euros pour le secteur de l’assurance, aura, là encore, un impact très faible de ce point de vue. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Pourquoi ne pas étendre à tous les vaccins la logique qui prévaut sur l’un d’eux ? Car les arguments avancés ici auraient la même valeur là ?

BF : En tout cas vous ne m’avez pas convaincu qu’il puisse y avoir une quelconque injustice dans une proposition qui consiste à réduire le superflu de quelques uns au profit de tous. La gratuité imposée est-elle juste ?

IS : J’y venais. Et pourquoi, ceux qui investissent dans un secteur d’utilité publique auraient-ils plus d’effort à fournir que ceux qui s’en abstiennent ?

BF : Hé bien parce c’est leur contrat. On n’apprend pas le respect des contrats dans le libéralisme ? Ceux qui se lancent dans ses activités en acceptent les contraintes et les obligations.

IS : Cet argument est faux pour deux raisons. Il faudrait d’abord que les propriétaires des entreprises concernées aient été prévenus de leurs obligations au moment de se lancer dans l’activité. Ensuite les lois imposées par l’État n’ont pas de caractère contractuel.

Pour le comprendre comparons deux situations.

Dans la première, je suis propriétaire d’un terrain que vous souhaitez utiliser pour une journée. Je vous dis « ce sera tant cher monsieur ».
Dans la deuxième, je vous dis que si vous vous rendez à Paris, vous me devrez telle somme en précisant qu’il y a bien un contrat de votre part puisque je vous aurai prévenu des conditions que vous aurez accepté en allant à Paris.

Le parallèle entre les deux situations est purement factice. La différence est que je suis propriétaire du terrain. De ce fait, je peux vous interdire ou vous autoriser à y pénétrer et dans ce cas, vous demander un prix en échange. En revanche, je ne suis pas propriétaire de Paris. Je ne peux pas vous interdire de vous y rendre et je ne peux pas conditionner le fait de vous y rendre à un paiement.

Or, les obligations étatiques sont dans cette catégorie dans la mesure où il n’appartient pas à l’État de décider arbitrairement si nous pouvons exercer ou non l’activité de notre choix. Il ne peut s’agir d’un droit que l’État pourrait exercer selon son bon plaisir mais tout au plus d’une mission soumise à des conditions très précises.

BF : Vous admettrez tout de même que tous les secteurs d’activité ont leurs propres contraintes. Il ne s’agit que de les soumettre à la loi commune.

IS : Désolé mais là non plus votre argument fondé sur l’égalité ou sur l’équité n’est pas recevable. D’abord, tous les secteurs ne sont pas égaux. Ce seront les entreprises se lançant dans les activités les plus vitales qui seront le plus touchées. Pourquoi les pénaliser et épargner les entreprises qui au contraire négligent ces activités vitales ? Ensuite, cela néglige le cas de ceux qui ne travaillent pas et qui ne contribuent pas, de fait à la richesse de la société, indépendamment de leur responsabilité dans cette situation.

BF : Mais enfin, que faites-vous de la nécessité ? Que vont devenir les personnes qui ne pourront pas se procurer de masques ou de vaccins etc. ? ou des entreprises en faillite ?

IS : Ce misérabilisme systématique est risible. Les Français ont dans leur grande majorité (en tout cas, tous ceux qui possèdent un téléphone portable), parfaitement les moyens de s’acheter des masques. C’est seulement dans le cas où une personne devrait choisir entre se soigner, se vêtir, se nourrir ou se loger, que la nécessité pourrait être invoquée. Mais dans ce cas pourquoi faire payer seulement certaines sociétés ? La meilleure solution est le financement par les impôts généraux. On passe d’une logique où un petit nombre paie pour tous à une logique où tous paient pour un petit nombre, avec une réduction des montants en question.

BF : Ah ! Je vois. Alors le contribuable serait mis à contribution au profit de ces sociétés qui n’auraient rien à faire sinon encaisser la monnaie !

IS : Vous oubliez que les propriétaires de ces sociétés sont des contribuables comme les autres et en tant que tels, ils sont également soumis à cet impôt.

BF : Mais ces sociétés seront indirectement bénéficiaires de la subvention et augmenteront leurs profits !

Mais si cette subvention est utile et légitime en raison du résultat qu’elle vise, n’est-il pas juste d’être récompensé pour sa contribution à un résultat juste et légitime ?

En réalité, ces dernières réflexions de ma part sont théoriques. Je ne crois pas qu’il y ait davantage de raisons de subventionner, même pour une minorité pauvre, les masques ou les vaccins que les chaussures que chacun porte. Pour les entreprises qui subissent le confinement, c’est une autre question.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.