Idée reçue : « Il faut plus d’argent pour l’hôpital public »

time is money by dominique Bernardini (CC BY 2.0) — dominique Bernardini, CC-BY

Avant d’ajouter des moyens, et donc des prélèvements sur les contribuables, il conviendra en priorité de s’interroger sur l’utilisation qui est faite de ces moyens.

Par Eddie Willers.

La crise sanitaire à laquelle nous sommes confrontés nous montre les limites de notre système de santé dans la prise en charge des malades atteints du Covid-19. Le personnel soignant, épuisé, en est arrivé dans certains hôpitaux à devoir refuser l’accès au service de réanimation à certains malades.

Devant cette situation tragique, de nombreuses personnes en viennent à réclamer davantage de moyens pour l’hôpital public. D’autres n’hésitent pas à dénoncer la destruction systématique à l’œuvre depuis des années de l’hôpital public à qui l’on aurait imposé des coupes budgétaires drastiques dans une logique de gestion néolibérale.

J’aurais souhaité que la réponse soit aussi simple : « donnons davantage de moyens à l’hôpital et tout ira mieux ». Malheureusement, nous allons nous rendre compte qu’en réalité le secteur de la santé en France n’est pas si mal doté et nous n’avons pas détruit ses ressources financières ces dernières années, au contraire.

Si nous souhaitons comprendre d’où vient ce sentiment, il faudra chercher ailleurs.

Attardons nous sur la part des dépenses de santé en fonction du PIB et comparons le à celui d’autres pays développés :

Source : OCDE

Nous apercevons que la France dépense plus que la moyenne des pays de l’OCDE pour soigner sa population en comparaison de sa création de richesses ; davantage que des voisins comme l’Italie ou l’Espagne.

Nous remarquons aussi que l’un des pays qui a le mieux géré jusqu’à présent cette crise n’est autre que la Corée du Sud qui dépense moins que la moyenne de l’OCDE pour soigner sa population.

À l’inverse, et contrairement à une idée reçue, les États-Unis sont le pays de l’OCDE qui dépense le plus pour la santé tant en valeur absolue qu’en valeur relative. Et quand bien même ce pays dépense tant pour sa santé, il est aujourd’hui complètement dépassé par la situation sanitaire.

Cette première comparaison internationale démontre que la capacité d’un pays à faire face à cette épidémie est loin d’être uniquement dépendante des montants investis dans le secteur de la santé.

Par ailleurs, il faut souligner que le budget de l’hôpital public a crû de façon régulière entre 2013 et 2018. Lorsque nous comparons ce dernier à la croissance du PIB en France, nous notons que le rythme de croissance du budget des hôpitaux publics était supérieur à la croissance annuelle du PIB. Là où le PIB a augmenté de 8 % entre 2013 et 2018, le budget des hôpitaux publics a lui progressé de 11,4 % :

hôpital public

source : DREES

Nous sommes donc bien loin d’une saignée, le budget de fonctionnement de l’hôpital public ayant été en constante augmentation ces dernières années. Ce rythme de croissance du budget des hôpitaux publics n’a d’ailleurs été dépassé que par le rythme de croissance… de ses dépenses qui ont, elles, augmenté de 12,4 % sur la période étudiée :

source : DREES

En nous attardant sur les dépenses de personnel qui sont en général celles qui sont le plus mises en avant, les dépenses de personnel ont progressé de 12 % entre 2013 et 2018 soit davantage que le budget de l’hôpital public :

hôpital public

source : DREES

En réalité, le résultat net négatif accumulé par les hôpitaux publics français a donc largement amputé leurs marges de manœuvres financières en dépit de recettes en progression constante.

Il conviendrait donc peut-être de s’interroger sur la façon dont ce budget est dépensé plutôt que de s’attarder sur la solution de facilité qui est de dire qu’il faut plus de moyens. Dans un pays champion du monde des prélèvements obligatoires, la question n’est pas de savoir combien faut-il prélever de plus mais plutôt comment est-ce que cet argent est dépensé ? La réponse étant évidemment : mal.

La Cour des comptes rédige régulièrement des rapports concernant par exemple les charges de personnel de l’hôpital public, les deux derniers datant de 2006 et 2014. Il est intéressant d’y constater que la productivité de l’hôpital public ne progresse quasiment pas ce qui, dans un contexte d’augmentation des charges de personnel, est difficilement tenable.

En 2014, la Cour des comptes pointait des choix de gestion qui expliquaient le retard de productivité de l’hôpital public par rapport aux structures privées : par exemple le faible recours à l’externalisation des activités non-essentielles (blanchisserie, restauration, nettoyage…).

Le tableau dressé à l’époque par la Cour des comptes montrait déjà que le sujet n’était pas tant l’absence de moyens que l’affectation de ces moyens. Il conviendra d’attendre un prochain rapport pour évaluer si cette évolution s’est poursuivie ces dernières années, néanmoins il y a fort à parier que le retard accumulé par l’hôpital public ne se résorbera pas en quelques années.

En conclusion, je pense que les Français auraient moins de mal à accepter des niveaux d’imposition aussi élevés si le service rendu était au niveau de leurs attentes. La réalité est que malheureusement ce n’est pas le cas. Avant d’ajouter des moyens, et donc des prélèvements sur les contribuables au secteur public, il conviendra donc en priorité de s’interroger sur l’utilisation qui est faite de ces moyens et de la façon d’améliorer la productivité globale du secteur public hospitalier.

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