Entre Chine et Amérique, faut-il choisir l’Amérique ?

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Est-il possible d’apporter une réponse libérale à l’injonction guerrière « avec moi, ou contre moi », dans la division Chine-Etats-Unis ? Opinion.

Par Christian Michel.

C’est un diktat. Aujourd’hui, comme en 2001, les Américains somment les Européens de prendre parti. « Si vous n’êtes pas pour nous, vous êtes contre nous. » Il ne s’agit pas de terrorisme cette fois, qu’aucun civilisé ne saurait cautionner, mais de la Chine. Et là, c’est une vraie question. La réponse n’est pas évidente.

Des historiens citent à cette occasion les causes de la guerre du Péloponnèse, telles que les rapporte Thucydide, et la situation dans laquelle se trouvait Sparte, la puissance dominante, face à une rivale émergente, Athènes.

« Ce fut la puissance montante des Athéniens et la peur qu’elle inspirait aux Spartiates qui contraignit ceux-ci à entrer en guerre. » Si les Spartiates ne neutralisaient pas Athènes à ce moment-là, la cité de Périclès les aurait bientôt dépassés, économiquement et militairement.

On appelle cette circonstance « le piège de Thucydide », et les Américains y sont pris. La guerre qu’ils livrent à leur montante rivale est commerciale, et elle s’intensifie. On n’en est plus aux tarifs et quotas douaniers contre la Chine. Le Département du Commerce réclame désormais des compagnies américaines qu’elles relocalisent aux États-Unis leurs usines chinoises, ou qu’elles les transfèrent en Corée, au Vietnam, en Inde, n’importe où, sauf les laisser en Chine.

Mais le gouvernement américain ne s’en prend pas seulement à ses ressortissants. Il exige des Européens qu’ils en fassent autant. Ça a commencé avec Huawei, au soupçon que leurs antennes 5G contiendraient des logiciels espions – ce que n’ont pu confirmer les services secrets britanniques, français et allemands. Le harcèlement s’étend maintenant à toutes les entreprises européennes actives avec la Chine, implantées là-bas ou pas, sans autre raison que le déplaisir de Washington.

Si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront

Le Parti communiste chinois a signé un contrat social implicite avec son peuple. « Je vous laisse vous enrichir, et vous me laissez au pouvoir. » Ce qui n’est pas trop différent du « Enrichissez-vous » de notre illustre Guizot contre le suffrage universel. Si les Américains atteignent leur but, qui est de casser la croissance chinoise, il est possible que l’opinion publique se retourne contre le Parti, et exige des réformes libérales.

Ce n’est pas le cas en Iran, et il est bien plus probable qu’en Chine aussi le Parti communiste se maintiendra. Il trouvera aisément un autre discours de légitimation, le nationalisme. Les Chinois y adhèrent passionnément. Le récit national est celui d’un grand peuple, le plus nombreux, qui fut longtemps le plus prospère, avant que sous d’incompétents monarques, il ne soit dépouillé, dépecé, humilié, et envahi. Seul le Parti communiste, dans l’esprit d’une large majorité, peut rendre aux Chinois leur rang dans le monde et leur fierté.

Si les dirigeants américains écoutaient les historiens, ils apprendraient un précédent, celui du Japon. Puissance industrielle ascendante dans les années 1920, le Japon subit plus que d’autres la Grande Dépression. Les scandaleux tarifs Smoot-Hawley et leurs pareils en Europe, paralysant l’exportation, entrainèrent le gouvernement impérial à chercher ailleurs que dans la réussite économique une légitimité nouvelle.

Ils crurent la trouver dans les prouesses militaires : invasion de la Chine, occupation de l’Indochine – jusqu’à Pearl Harbour. N’eût-il pas mieux valu laisser les Américains acheter les montres et les bicyclettes bon marché que les Japonais exportaient ? La citation de Frédéric Bastiat, en sous-titre ci-dessus, ne doit jamais être oubliée.

La Chine est d’un autre ordre de grandeur que le Japon de 1941. Militairement elle ne compte que 300 fusées à tête nucléaire, un dixième du stock américain. Ses forces navales et aériennes ne pèsent pas lourd. Mais elles se musclent. Elles referment un peu plus chaque année le piège de Thucydide sur les États-Unis.

Entretemps, le conflit occupe d’autres lieux. Le Parti communiste a désigné 10 technologies critiques dans lesquelles le pays doit dépasser les États-Unis : intelligence artificielle, espace, nanotechnologies, télécoms, robotique… Le succès dans ces domaines appartient au pays qui inspire le plus grand nombre de chercheurs, et considérant le nombre croissant de ses diplômés de haut niveau, ce pays-là, statistiquement, est la Chine.

Si la Chine incube les technologies du futur, spatialement, elle est notre voisine. Le petit promontoire d’Asie où nous vivons sera bientôt relié à la grande masse du continent par les Nouvelles Routes de la Soie, projet géopolitique mégalomane d’un réseau de voies terrestres et maritimes, irrigant toutes les économies sur son passage, de la malheureuse Wuhan, qui est la gare principale de départ, jusqu’à Rotterdam. Les Chinois payent. Pourquoi refuser ?

Car Venise et toute l’Europe furent les grandes gagnantes des anciennes routes de la soie (ainsi que l’Empire ottoman). Alors que les États-Unis replient leur économie sur elle-même, l’Europe serait mal avisée de bouder un accès facile aux 4 milliards d’agents économiques en Asie, portés par une vague de créativité et d’enrichissement.

Que reste-t-il de l’Amérique ?

Après l’effroyable guerre civile de 14-18, qui l’a ruinée, l’Europe fut supplantée par les États-Unis dans l’ordonnancement du monde. Mais les Américains sont de notre sang, parlent une de nos langues, pratiquent une de nos religions, partagent les valeurs européennes. Pendant toute la Guerre froide, la culture américaine fut pour le monde entier un objet de fascination. « Nous sommes les enfants de Marx et de Coca-Cola » admettait le génial gauchiste Godard.

Mais quelle image, quel exemple, quel modèle, offre au monde l’Amérique actuelle ? Un pays fracturé culturellement, un président déboussolé, son opposant ennuyeux comme la pluie, une gérontocratie qui n’eut d’égale dans l’histoire moderne que l’URSS de Brejnev.

Bien sûr, les dirigeants peuvent changer. Mais l’image est bien celle d’une hégémonie finissante – une population qui ne croit plus à ses légendes, une nomenklatura du fric qui fait sécession, un pays mortellement surendetté, qui n’a pour seul argument à faire valoir dans le monde que sa capacité à le détruire. Est-ce sur ce cheval-là que nous voulons parier ?

Il faut croire en nos idées

L’alternative est risquée. Odieuse, pour beaucoup. L’argument reste valable que les valeurs de l’Amérique sont les nôtres, que la Chine représente l’étranger absolu, que son régime politique est criminel, que tel le pot de terre, l’Europe n’a aucune chance contre ce géant de fer, et qu’il faut préférer une démocratie grinçante et cahotante à une dictature bien huilée.

Mais c’est sur ce point, justement, que les libéraux doivent s’interroger. Il en va du fondement même de nos valeurs. Y croyons-nous ? Car s’il est vrai que les êtres humains, anthropologiquement, préfèrent la liberté à la servitude, que cette préférence à long terme se traduira par davantage de créativité dans les sciences, les arts, les modes de vie, et par une économie plus prospère, alors la dictature chinoise est condamnée.

Elle ne doit sa légitimité qu’à une économie de rattrapage, qui peut ignorer le débat puisque la route est toute tracée. Il suffit de suivre ce qui a marché dans les économies avancées, éviter le coût de leurs erreurs (celles de l’URSS, notamment), et voilà la croissance. Mais le pays, désormais arrivé comme ses devanciers à la limite des terres connues, ne lui faudra-t-il pas accepter la pluralité des décisions sur les voies inexplorées à suivre ? La pluralité, c’est-à-dire, le libéralisme. C’est ce qu’ont fait les autres dragons asiatiques, Taïwan, la Corée du Sud, Singapour.

La Chine met plus de temps. Elle est immense, elle partait de plus loin, la majorité de sa population est encore sous-développée. Mais si nous affirmons que son avenir n’est pas libéral, alors nous déclarons que le libéralisme n’est pas nécessaire à une société humaine, qu’il s’est installé ici ou là sur la planète par accident, a réussi fortuitement, et qu’un autre régime politique, par exemple issu de nouvelle technologies privatives de liberté, nous conviendrait aussi bien.

Si nous pensons que libéralisme n’est pas l’horizon universel, alors il n’est pas d’autre solution aux rivalités géopolitiques que la guerre – c’est ma croyance contre la tienne. Si en revanche, nous sommes assurés de la justesse et de la justice du libéralisme, la guerre n’a plus de raison d’être. La vérité s’impose d’elle-même, on ne l’impose pas. Les Chinois y viendront, comme toute société humaine1.

L’alternative chinoise

Je n’ignore pas les faiblesses structurelles de l’économie chinoise, ses entreprises étatiques zombies, sa corruption, la pyramide des âges inversée. Je connais les crimes du régime, les discriminations ethniques, les persécutions religieuses, les emprisonnements arbitraires, le musellement des médias, les violations à tous les niveaux des droits humains.

Mais un libéral n’est cohérent que s’il tient ces infamies pour temporaires, comme elles le furent dans notre propre histoire. Donc la soumission au diktat américain ne va pas de soi.

Ou disons ceci : parce qu’il y aurait un réel avantage à se tourner vers la Chine, il existe un réel avantage à résister aux Américains – à ne pas plier l’échine devant leur diktat.

Il faut donc pour les Européens ne pas acculer le Parti communiste chinois à une réponse nationaliste. Des factions au sein de l’équipe dirigeante maugréent contre l’autoritarisme du trop puissant Secrétaire général, le culte de sa personnalité, sa mauvaise image internationale, qui reflète sur tout le pays. Assaillir la Chine les obligera à se rassembler autour de son chef. Ce n’est pas le but.

Il faut commercer avec la Chine, accepter des investissements chinois et investir là-bas, aux mêmes conditions, dénoncer les crimes du régime et, aux protestations d’ingérence, montrer que l’Europe est une amie au franc-parler, qu’il faut l’accepter telle qu’elle est dans tous les échanges, intellectuels autant qu’industriels, ou alors les Routes de la Soie seraient à fonds perdus.

Il ne s’agit pas d’équivalence morale, ou de jouer machiavéliquement sur les deux tableaux, mais à l’injonction guerrière « avec moi, ou contre moi », d’apporter la réponse libérale.

  1. J’ai écrit de nombreux articles après septembre 2001 contre l’intervention occidentale en Afghanistan et surtout contre la guerre en Irak. L’argument, à l’époque comme aujourd’hui, était qu’il fallait croire à nos idées libérales, les laisser s’infiltrer au Moyen Orient, et ne pas obliger les libéraux là-bas à choisir entre elles et leur culture. Imaginons un chef d’orchestre à Paris pendant l’hiver 1939. Est-ce qu’il peut faire jouer du Wagner, même s’il adore cette musique ? Peut-on aisément se dire libéral pro-occidental, quand une armée occidentale tient le pays sous sa coupe ? L’invasion américaine de l’Irak, heureusement pas suivie par la France, mais tragiquement applaudie par beaucoup trop de libéraux, fut le désastre qu’on connaît.
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