L’apiculture tourne à plein régime pendant le confinement : que se passe-t-il ?

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Contrairement à ce que disent certains articles et apiculteurs, les bonnes récoltes de cette année n’ont rien à voir avec le confinement.

Par Wackes Seppi.

L’affaire a commencé, semble-t-il, avec un reportage de France 3 Grand-Est, « Apiculteur depuis 20 ans, Pierre Stephan témoigne : “Mes abeilles n’ont jamais produit autant de miel” ». Le texte est plutôt équilibré, même si son auteur n’a pas pu s’empêcher d’écrire, à propos des malheurs de l’apiculture française :

« Les principales causes sont connues : cocktails de pesticides, insecticides et fongicides, servis dans les cultures, mais aussi manque de nourriture au printemps et en automne. »

Ce qui pose problème, c’est surtout le chapô :

« Pierre Stephan est apiculteur en Alsace dans le Parc régional des Vosges du Nord. En vingt ans, il n’a jamais connu un début de saison pareil, la production de ses abeilles explose. Selon lui, le confinement y est pour beaucoup. »

Météo ou confinement ?

L’apiculteur a évoqué la météo… le journaliste, le confinement. Sur la base des dires du premier, ou en brodant en sus ?

« L’agriculture, elle aussi, tourne au ralenti. Les paysans n’ont pas encore fauché les prairies comme les autres années, les traitements agricoles sont moins nombreux. Tout est calme et moins pollué, les abeilles peuvent butiner sans être dérangées. »

Il faut vraiment être hors-sol pour croire que l’agriculture a dû et surtout pu se mettre en veilleuse… « … les traitements agricoles sont moins nombreux » ? Allez dire ça aux militants anti-pesticides…

L’affaire s’est poursuivie avec un « journaliste » de Télématin qui a exploité le reportage en ne retenant, comme cause d’une bonne miellée au mois d’avril, que le fait que les abeilles « ne sont plus gênées – notamment les activités agricoles – grâce au confinement ».

Mais il s’agit peut-être d’un type particulier d’abeilles… des bobo-abeilles néorurales… Réponse un brin agacée de l’« agri youtubeurre » Étienne Fourmont :

« non mon gars ! Pose-toi les bonnes questions ! La bouffe, ça tombe pas du ciel en claquant des doigts : nous, on est toujours dans les champs et on nourrit les animaux ! Donc s’il y a plus d’abeilles, plus de miel ou si la nature reprend ses droits parce que t’as vu deux canards à Paris, à mon avis c’est plutôt parce que ta voiture est restée au garage ! »

L’affaire s’est bien sûr développée. France Bleu Alsace titre ainsi le 1er mai 2020 : « Confinement en Alsace : moins de pollution, les abeilles produisent plus de miel ». La « logique » de la phrase suivante permet de mesurer le niveau des connaissances, sinon de la profession journalistique, du moins de l’auteur :

« Les conditions météorologiques sont favorables et comme il y a moins de pollution avec le confinement, les abeilles sont plus nombreuses dans les ruches et produisent plus de miel. »

On claque des doigts… moins de pollution et, hopla ! (on est en Alsace… c’est l’interjection qui convient…) plus d’abeilles… Magique…

Paris Match Belgique nous offre un exemple de copier/plagier/paraphraser avec « Avec le confinement, les abeilles n’ont jamais produit autant de miel » (publié le 2 mai 2020 et mis à jour le 30 avril 2020…). Admirez le lyrisme (et les connaissances…) :

« Sans promeneurs, bucherons, touristes ou agriculteurs dans les horizons, les abeilles s’en donnent à cœur joie. »

Mais tout n’est pas aussi nul. Restons en Belgique, avec « Les abeilles se portent mieux! ». Le chapô est certes agaçant :

« Depuis plusieurs années, l’alerte est donnée. La population d’abeilles s’amenuise de manière inquiétante. La cause mise en avant, ce sont les pesticides. Mais le réchauffement climatique a également son rôle dans cette disparition inquiétante. »

Mais le journaliste a interrogé un apiculteur qui a donné une explication rationnelle :

« Je note méticuleusement les dates de floraisons depuis 40 ans. Récolter son miel, procéder à des fécondations le premier mai, ce sont des choses que je n’ai pas connues. L’hiver a été très doux. Il y a eu peu de mortalité. Le printemps est exceptionnel. Il y a une floraison abondante. Les abeilles ont donc énormément de nourriture. Et cela aurait pu être meilleur encore avec juste un peu plus d’humidité. Et moins de ce vent d’Est qui a quelque peu asséché les fleurs ». »

Idem pour l’Est Républicain avec « Les abeilles ont butiné comme des folles en avril ». En résumé et en chapô :

« La baisse de la pollution liée à la diminution flagrante du trafic routier explique-t-elle l’exceptionnelle récolte de miel ? Non, selon Gilbert Manca, apiculteur à Bondeval. Seulement à la floraison extraordinaire des fruitiers. Les abeilles se sont régalées. »

France 3 Bretagne résume ainsi son « Les abeilles supportent plutôt bien le confinement des humains » :

« La première récolte de miel est en cours dans le Morbihan. Les apiculteurs n’ont pas arrêté leur activité à cause du coronavirus et les mesures de confinement n’ont pas d’impact sur la production de miel. »

Oui, mais on interroge M. Gilles Lanio, président de l’Union Nationale de l’Apiculture Française (UNAF), supplétif des mouvements anticapitaliste et anti-pesticides. Alors, à côté de considérations qui font sens, on trouve :

« On a eu moins de mortalité sèche, cette année, par rapport à l’année dernière. Sûrement un des premiers effets de l’arrêt de l’utilisation des néonicotinoïdes depuis deux ans. »

Spectaculaire post hoc, propter hoc, n’est-il pas ?

Pour rappel : les trois principaux néonicotinoïdes – la clothianidine, l’imidaclopride et le thiamétoxame – sont interdits depuis le 1er décembre 2013… Pour rappel également : « on » a invoqué la persistance des néonicotinoïdes dans les discours sur la mortalité lors des hivers précédents…

Des conditions climatiques exceptionnelles

Ce fatras a incité M. Serge Zaka – que nous avons déjà vu à propos de la pollution de l’air d’origine agricole qui serait impliquée dans le Covid-19 – à nous concocter une nouvelle analyse, « L’apiculture tourne à plein régime pendant le confinement : que se passe-t-il ? Une analyse factuelle et pédagogique ».

Principales causes de décès chez l’abeille d’après l’Anses (d’après Chauzat et al., 2013)

Maladie : sans précision, AFB : Loque américaine, SBV : virus du couvain sacciforme, CBPV : Virus de la paralysie chronique de l’abeille, ABPV : Virus de la paralysie aiguë de l’abeille DWV : Virus des ailes déformées, EFB : Loque européenne.

Factuelle et pédagogique, en effet. Après avoir survolé les causes de mortalité recensées des abeilles, M. Serge Zaka teste quatre hypothèses :

  • Hypothèse 1 : la production de miel a bénéficié de la baisse de l’activité agricole avec le confinement.
  • Hypothèse 2 : la production de miel a bénéficié de la baisse des activités humaines en générale avec le confinement.
  • Hypothèse 3 : la production de miel a bénéficié des canicules de juin et juillet 2019 (par leur effet limitant sur le développement du Varroa).
  • Hypothèse 4 : la production de miel a bénéficié de conditions climatiques exceptionnelles.

C’est bien sûr l’hypothèse 4 qui sort en tête :

« Cette douceur et l’excès de précipitation en hiver ont permis une floraison précoce et durable de l’ensemble de végétaux. La sécheresse de surface n’a eu d’effets qu’à la fin de la période. Le gel tardif de mars semble n’avoir eu que peu d’effet sur la floraison à l’échelle de la France.

Cette synchronisation entre :

  • une excellente fenêtre de butinement,
  • des végétaux à la fois réceptifs et ayant eu un développement précoce

est l’hypothèse la plus plausible, expliquant la précocité et la quantité de ce cru de miel 2020.

À suivre pour le reste de l’année, notamment avec le risque de sécheresse…

(Source)

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