Deuil : ce confinement qui vous prive de votre humanité

Bougie by Grodada (CC BY-NC-ND 2.0) — Grodada , CC-BY

Comment, lors d’un deuil, le confinement transforme-t-il l’être humain que nous pensions être ?

Par Séverine Berthier.

À en entendre certains, le confinement permettrait de retrouver une vie sereine, de redécouvrir les joies simples d’être en famille, de jouer avec ses enfants, de repenser son style de vie, voire décider que dorénavant on prendra son temps… Bref : une bonne partie des gens vivent « bien » leur confinement, lui trouvant des vertus auxquelles ils n’avaient visiblement jamais pensé auparavant.

Pourtant c’est oublier que le confinement est une privation de liberté, de la plus élémentaires des libertés : circuler. Si certains s’accommodent très bien d’aller faire quelques courses au coin de la rue et de rentrer chez eux élaborer une nouvelle philosophie de vie, d’autres, en revanche, subissent cette situation, d’autant plus en silence que personne n’en parle.

Les familles frappées par un deuil sont plus durement touchées que les autres par l’interdiction d’aller et venir en toute liberté.

Ce sera d’abord l’interdiction de visiter un proche à l’hôpital, Covid ou pas. Sauf autorisation exceptionnelle, il n’est pas possible de se rendre auprès d’une personne hospitalisée. Les malades sont seuls à l’hôpital. Les proches se sentent impuissants et éloignés contre leur gré.

Si l’autorisation est acceptée, il faudra se munir d’un équipement minimal : le risque d’être contaminé par le Covid, dans n’importe quel service hospitalier, est plus grand encore. Or les soignants n’ont déjà pour eux qu’une protection minimaliste, pour ne pas dire dérisoire : masques chirurgicaux (et non FFP2) dans la majorité des cas, sacs-poubelles en guise de blouses, avec des trous pour les bras et la tête. Alouette. Le système est tellement plumé que le dilemme se pose : est-ce que pour voir un proche je démunis un soignant de son vêtement de protection ?

Au moment du décès, en cas de suspicion de Covid (autant dire qu’en ce moment la suspicion est assez générale), le défunt est mis dans une housse, et la mise en bière se fait dans les 24 heures. Pas de proches, pas de famille lointaine venue dire au revoir.

Les pompes funèbres n’ont l’autorisation que de faire glisser la fermeture éclair sur 15 cm maximum. Ni fleurs ni couronne, évidemment : il n’y en a plus, les commerces ont fermé. Ce sera un au revoir dans le dénuement. Pas de cérémonie, ni religieuse, ni laïque : interdit.

Si le proche souhaitait une crémation, il y sera emmené sans la famille, priée de rester aux grilles des crematoriums dans les grandes villes. On n’entre plus. Le cercueil s’en va tout seul à la crémation. Enfin « tout seul »… pas exactement : le nombre d’incinérations a tellement augmenté (certaines pompes funèbres sont passées de 5 demandes par semaine à plus de 20) qu’on rend les cendres à la famille seulement au bout de quelques semaines.

C’est ça, la réalité du confinement : la famille n’accompagne plus le défunt, elle est laissée seule à la grille d’entrée, et réduite au strict minimum. Mise à l’écart, évincée.

Les enterrements sont un peu moins strictement encadrés. En plein air, il y a une possibilité d’être plus nombreux. Mais qui viendra, avec cette interdiction de sortir ? « Restez chez vous » !

Vous serez seuls. Vous n’aurez pas le soutien de ceux qui vous aiment et que vous aimez.

Le confinement, la décision d’interdire la circulation, parce qu’il n’y a pas de masques pour tout le monde, c’est cela : on enlève aux familles la possibilité de se réunir, d’être soutenues. Le veuf, ou la veuve : qu’ils se débrouillent seuls. Il n’y a pas de case à cocher dans l’autorisation de circuler, pour le soutien lors d’un décès. C’est ça, la réalité du confinement. Vos amis ne peuvent pas venir vous soutenir.

Ne pas pouvoir rendre hommage aux morts, être privés de ce rituel, c’est cela, qu’on nous enlève aussi. On enterre en catimini, on incinère comme des voleurs. Dire au revoir à ceux qu’on a aimés fait partie de ce qui nous rend humains. Le confinement ne nous a pas seulement enlevé notre liberté de circuler. Il nous enlève aussi une partie de notre humanité. C’est d’une violence extrême.

« J’ai conscience des efforts et des sacrifices qui vous sont demandés », avait dit Édouard Philippe. En théorie, peut-être. Mais dans la pratique ?

Voilà ce que j’avais envie de dire à tous ceux qui nous donnent des leçons sur le « monde d’après », sur les bienfaits de ce confinement, qu’on devrait appeler plutôt « isolement », à tous ces théoriciens d’un nouveau monde. Le confinement détruit intérieurement bien plus qu’il n’apporte de bienfaits. Tout ce que certains redécouvrent à la faveur du confinement, ils auraient le loisir de le mettre en œuvre à longueur d’année, avec un peu de bonne volonté.

Mais voir partir une mère, ou un père, cela n’arrive qu’une fois dans une vie.

L’interdiction de circuler, et le confinement m’ont privée de rendre un dernier hommage à ma mère. Je ne suis pas la seule dans ce cas. Mais ces privations insidieuses au départ, deviennent plus nombreuses et sont inquiétantes parce qu’elles font de nous une personne que nous ne voulons pas être.

La société que l’État dessine à coups de décrets et d’interdictions ne conviendra qu’à ceux qui voient un bienfait dans ce confinement, qui se satisferont des libertés qu’on leur laisse, et mieux, qui trouveront encore qu’ils doivent remercier leur geôlier.

 

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