Les démocraties vacillantes d’Europe

Michel Foucault, painted portrait DDC_7448.jpg By: thierry ehrmann - CC BY 2.0

La crise sanitaire n’est-elle pas en train de révéler la « crise de gouvernementalité » qui traverse toute l’Europe ?

Par Thierry Godefridi.

La « gouvernementalité » est un concept créé par le philosophe français Michel Foucault. Elle désigne le mode d’exercice du pouvoir qui se retrouve, notamment, dans les institutions d’un État, son gouvernement et son administration. Elle se traduit par une forme de contrôle sur la population et sur la manière dont la société est organisée et fonctionne.

Sans vouloir reproduire ici les statistiques macabres que les médias répètent jusqu’à la nausée depuis plusieurs semaines, ne convient-il pas de tracer un parallèle entre, d’une part, le fait que (selon les statistiques de la faculté de médecine de l’Université Johns Hopkins et si l’on excepte les micro-États) la Belgique, l’Espagne, l’Italie et la France occupent les quatre premiers rangs des taux de mortalité du Covid-19 par le nombre d’habitants et, d’autre part, la déliquescence de leurs institutions, un défaut de « gouvernementalité » ?

En témoignent, pour l’Italie, ses 70 gouvernements d’une durée moyenne de moins d’un an depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et ses 134,8 % de dette publique par rapport au PIB (2018). Et, en ces temps de déconfinement monétaire et fiscal, le nouveau budget que le gouvernement italien a annoncé vendredi prévoit que le déficit budgétaire s’élèvera à 10,4 % et la dette publique à 155,7 % en 2020.

En attestent, en Espagne, les élections législatives à répétition (en avril et en novembre 2019) – à la suite de l’incapacité du congrès à former un nouveau gouvernement –, l’émergence des mouvements de centre droit social-libéral (Ciudadanos), d’extrême gauche, populiste, eurosceptique et anticapitaliste (Podemos), d’extrême droite ou classés comme tel (Vox, 3 656 979 voix, soit 15,1 %, le troisième parti espagnol derrière le parti socialiste avec 28 % des voix et le parti populaire avec 20,8 % des voix), ainsi que la question de l’indépendantisme catalan.

Crise de gouvernementalité

Si l’on doute de ce que la France souffre d’une crise de « gouvernementalité », il suffit pour s’en convaincre de constater le fossé qui sépare la classe dirigeante et les laissés-pour-compte de la classe rurale (que l’on se réfère, notamment, à l’essai de Fabien Bouglé sur l’implantation des Éoliennes, la face noire de la transition écologique), sans parler des insurrections dans les banlieues. Pas assez d’État ? Les dépenses publiques représentent pourtant 57 % du PIB de la France, plus que dans tout autre État de l’Union européenne !

En Belgique, si l’on ne bat pas encore le record de gouvernements de l’Italie, l’on atteindra bientôt cependant la cinquantaine de gouvernements depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Depuis le 18 décembre 2018 (2018 !), le gouvernement fédéral ne dispose plus d’une majorité au Parlement.

Cela a été à la limite constitutionnel, franchement cahin-caha, décidément à hue et à dia. Même en ces temps de Covid-19, le personnel politique a été incapable de former un gouvernement stable, les partis se jetant des exclusives les uns aux autres. La Belgique reste un assemblage institutionnel de bric et de broc dans lequel la politique ne nourrit que les politiciens.

Des économies modérément libres

Il y a un autre parallèle à tracer. Les quatre pays en question échouent dans l’Indice de la liberté économique établi par la Heritage Foundation parmi les économies « modérément libres » : Belgique (48e), Espagne (58e), France (64e), Italie (74e), avec des scores entre 60 et 69,9 sur 100. Le classement général est emmené par Singapour avec un score de 89,4. Seuls deux pays européens sont repris parmi les six économies libres, la Suisse avec 82,0 et l’Irlande avec 80,9. Dix-huit autres pays d’Europe figurent parmi les économies mostly free – les économies essentiellement libres avec des scores variant de 70 à 79,9.

L’un des premiers réflexes du gouvernement fédéral belge minoritaire en place face à la pandémie a été de mettre le secteur privé hors jeu et le chef du gouvernement wallon a proposé d’en finir avec le « capitalisme sauvage ». Le capitalisme, fût-il sauvage, est-il responsable de l’imprévoyance de l’État et le remède à cette imprévoyance est-il encore plus d’État ?

Le président de la République française pense la même chose et à n’en pas douter il en va de même pour les gauches espagnole et italienne au pouvoir. Cherchez l’erreur.

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