Devons-nous protéger les secteurs nationaux contre la mondialisation ?

Protection By: Phil Roeder - CC BY 2.0

Comment savoir quels secteurs seront utiles en cas de crise ? Cette connaissance sera-t-elle accessible aux experts à la fois les plus compétents et les plus honnêtes intellectuellement ?

Par Hadrien Gournay.

Ici, la thèse est la suivante. En détruisant certains de nos savoir-faire la mondialisation nous aurait rendu dépendants de l’étranger pour tout ce qui est utile (masque, gel, tests) à la lutte contre l’épidémie et ainsi empêché de nous défendre efficacement dans un contexte d’accroissement généralisé de la demande internationale pour ces produits.

Le plus souvent cette critique se présente comme une critique du libre-échange généralisé ou de la mondialisation sans frein. De ce fait, elle implique un compromis entre le principe de la mondialisation, supérieure en période courante et la préservation de l’indépendance nationale, nécessaire en cas de crise.

Quoique raisonnable et séduisant dans sa formulation, le projet risque d’être d’une application plus ardue. Tout d’abord, comment savoir quels secteurs seront utiles en cas de crise ? Cette connaissance sera-t-elle accessible aux experts à la fois les plus compétents et les plus honnêtes intellectuellement ? Et dans l’affirmative qui doit l’emporter des avantages courants ou des nécessités exceptionnelles ?

Ensuite, la connaissance des secteurs légitimement souverains ou non par ces experts est une chose. Son appropriation par les hommes politiques en est une autre. Ils auront en effet beau jeu de se poser, en invoquant la souveraineté nationale, en défenseurs des emplois français détruits par la concurrence étrangère, préoccupation en réalité extérieure au motif de souveraineté. En prenant cette position, ils ne contesteraient pas simplement l’extension de la mondialisation mais son principe.

Ignorons provisoirement ces obstacles. Tentons de délimiter les contours d’une politique de mondialisation amendée par les nécessités de l’indépendance nationale.
Avant d’étudier les secteurs  susceptibles de protection précisons le type de crises justifiant une semblable protection et ses conditions géopolitiques.

Les crises pour lesquelles une protection est opportune

Très peu de crises peuvent nous mettre en danger de rupture avec l’approvisionnement extérieur.

Par exemple, aucune catastrophe industrielle ou écologique ne serait en mesure d’occasionner de telles pénuries. Tchernobyl ne l’a pas fait. Les catastrophes naturelles ne frapperaient pas entièrement le territoire ou pas de manière suffisamment durable.

Dans tous les cas, les biens et services venant de l’étranger ne seraient pas désorganisés. Les famines ayant disparu dans les pays développés et étant au départ un problème de pénurie, ne sont pas concernées par la question. Les crises économiques ne semblent pas non plus des candidates crédibles. On n’y a pas vu de telles questions s’y poser de manière aiguë. Cela pourrait être le cas des secteurs d’exportation pour éviter que l’économie ne soit victime d’un retournement protectionniste.

Un regard rétrospectif sur l’histoire de l’humanité montre que deux types de crise sont concernées : les guerres et les épidémies. Il n’est pas déraisonnable de se demander à ce stade si, de par sa nature probablement nucléaire, une guerre à laquelle nous serions soumis nécessiterait quelque mesure de protection que ce soit.

Conditions géopolitiques de la protection

Les conditions géopolitiques qui commandent à ces politiques protectionnistes ont également leur importance : il est clairement plus dangereux de dépendre d’un pays traditionnellement rival ou ennemi que d’un pays sans animosité particulière.

En outre tous les pays n’ayant pas la même capacité à réquisitionner leurs exportations, une prudence particulière est requise à l’égard de ceux qui sont à la fois les plus autoritaires et les plus efficaces.

Les secteurs candidats à protection

Deux catégories de secteurs économiques sont essentiels en période de crise. Toutes les deux permettent de surmonter la crise mais de deux manières différentes.
La première catégorie permet de lutter contre la crise (contre l’épidémie ou l’armée étrangère selon l’hypothèse).

De même que les armements de tous types permettent d’affronter une armée étrangère, les masques, le gel, les tests et les respirateurs permettent de lutter contre le Covid-19. Toutefois, nombre de biens qui semblaient a priori hors du champ de lutte contre la crise peuvent se révéler en faire partie lorsqu’elle survient. Qui aurait pu prévoir avant 1914 le rôle des taxis de la Marne ? Tout secteur industriel doit-il être considéré comme pouvant potentiellement concourir à la lutte contre une crise ?

La seconde catégorie permet de supporter le temps de la crise. On y retrouve les biens et services essentiels dans une économie développée. Le secteur agroalimentaire, le secteur du commerce et de la distribution lorsqu’ils se rapportent à l’alimentaire, l’eau, l’énergie, les transports et les télécommunications.

Secteurs de lutte

Pour qu’elle soit bénéfique, les inconvénients de la protection ne doivent pas excéder ses avantages.

Par ailleurs, dans les secteurs naturellement innovants, la question de la performance peut se révéler aussi cruciale que celle de la permanence du secteur. L’avantage de la mondialisation n’est pas simplement de favoriser la division internationale du travail conformément à la théorie des avantages comparatifs mais aussi de stimuler la concurrence et l’innovation.

Pour comprendre les enjeux considérons la différence entre quatre secteurs protégés et quatre secteurs non protégés. Sans la protection, trois secteurs font face à la concurrence étrangère, un dernier disparaît du fait de cette concurrence. Avec la protection, quatre secteurs survivent mais s’appuyant sur des consommateurs captifs deviennent moins performants et innovants. Il reste à savoir quels inconvénients il est le plus urgent d’écarter parmi ceux que présente chaque solution.

Puisque le sujet porte sur la santé, qu’en serait-il d’une protection de l’industrie pharmaceutique nationale contre la concurrence étrangère ? Aussi haute soit la confiance placée dans le génie national, l’industrie tricolore ne pourra être la plus performante au plan mondial sur 100 % des médicaments.

Si elle l’est pour 10 %, ce serait un bel exploit. Mais alors le souverainisme veut que l’on interdise aux patients des médicaments ou des offres de soins donnant de meilleurs résultats. Ce choix se traduira nécessairement en vies humaines.

Par ailleurs, l’innovation à l’intérieur d’une industrie constituée comme la pharmacie est une chose. Celle des secteurs de pointes, constitués autour d’un produit unique et entièrement nouveau auquel se consacrent exclusivement un petit nombre d’acteurs au niveau mondial, en est une autre. L’innovation y réclame une grande agilité. Comment protéger ce qui n’existe pas encore ? Comment innover et être à l’avant garde des nouvelles technologies quand l’industrie nationale est assoupie par la protection ?

Les dommages d’une politique d’autosuffisance dans le domaine de la santé humaine ne sont pas que théoriques. Ils ont marqué la précédente épidémie la plus grave et la plus médiatique que la France ait connu avant le Covid-19, celle du SIDA. Dans l’affaire du sang contaminé, l’objectif d’autosuffisance a empêché (ou a servi de prétexte pour le faire) de livrer aux hémophiles du sang traité par la seule technique qui ne présentait pas de danger pour eux.

De manière générale, les secteurs permettant de lutter contre les crises, qu’il s’agisse d’une épidémie nouvelle ou d’une armée étrangère sont des secteurs de pointes ou l’innovation technologique est primordiale.

Les masques ou le gel sont des secteurs à faible intensité capitalistique où il est relativement facile d’intégrer une chaîne de production et d’en augmenter les capacités. La protection n’apparaît donc pas nécessaire. Comme l’augmentation des capacités productives en période de crise est par ailleurs indispensable, la protection n’est pas non plus suffisante. Pourtant, nous ne sommes pas parvenus à accroître notre production de ces deux produits. C’est donc là qu’est la question (ainsi que dans l’abandon ou la passivité dans la reconstitution des stocks). Pendant la Première Guerre mondiale, une grande partie de la production s’est reconvertie vers l’armement. « Nous sommes en guerre » et pourtant, nous avons échoué dans cette conversion.

L’examen de la question ne serait pas complet sans vérifier si les objectifs de la protection ne seraient pas mieux assurés par des mesures plus adéquates. Dans le cas des masques, la constitution et la gestion de stocks suffisants parait préférable à la protection.

Secteur de survie

Si l’innovation est au cœur des secteurs de lutte contre les crises, elle ne se présente pas comme essentielle ici. Ce qu’on demande avant tout à un train c’est de transporter effectivement, avec un minimum de sécurité, des voyageurs d’un point A à un point B. Il semble alors que la question de la performance du produit ou de la qualité du service passe après celle de sa continuité ou de l’indépendance nationale par rapport aux prestations étrangères en période de crise. De plus, ces secteurs sont souvent à forte intensité capitaliste. Par conséquent, il n’est pas possible d’y intégrer une chaine de production nationale rapidement.

Les secteurs de survie semblent par conséquent de bons candidats à la protection.

Cela ne signifie pas que les avantages de celle-ci l’emporteraient sur ses inconvénients. Il faut tenir compte dans la comparaison des coûts des deux solutions du fait que les crises sont rares.

Avantages et inconvénients de la protection

Ainsi, tous ces secteurs sont-ils si évidemment indispensables qu’on le prétend ? Une réponse affirmative s’impose pour le secteur alimentaire, l’eau et l’énergie. Bien entendu, le transport de nourriture reste indispensable. Les chemins de fer présentent-ils le caractère stratégique qui leur est habituellement attribué ? D’une part, il existe des transports individuels ou collectifs de substitution.

D’autre part, nous connaissons régulièrement des interruptions de service étrangères à toute crise internationale, interruptions que beaucoup trouvent parfaitement normales et justifiées. Le fait que l’on tolère une sous-activité des postes pendant la crise fait douter de leur caractère incontournable.

Nous en conclurons que constituer un monopole national dans ces secteurs afin d’être protégés de l’interruption du service à l’international pour se soumettre aux chantages d’une minorité pratiquant l’interruption régulière du service en l’appelant « grève » serait aussi avisé que se jeter dans une rivière par crainte de la pluie.

Notre territoire étant dépourvu d’énergie fossile, la protection y est hors sujet. Du fait de leur décentralisation et d’un grand panel de possibilités, la protection aurait peu d’intérêt à l’égard des télécommunications.

Enfin, aucune mesure plus adéquate que la protection ne doit être envisageable.

Autres mesures plus adéquates

Certaines de ces activités s’exercent nécessairement sur le territoire national. C’est le cas de l’eau, de la distribution, de l’électricité, des postes. Dans toutes ces activités, la réquisition serait possible. Cette solution semblerait  plus légitime en cas de guerre.
Finalement, le secteur pour lequel les arguments s’opposant à la protection ont le moins de force est celui de l’agro-alimentaire.

Synthèse sur les secteurs à protéger

Pour conclure, les secteurs protégés devraient présenter les caractéristiques suivantes :

    • secteur essentiel en cas de crise très grave soit pour lutter contre la crise soit pour permettre au pays d’y survivre
    • à forte intensité capitalistique : une production nationale doit pouvoir se développer facilement dans les autres cas
    • traditionnel : il est vain de protéger ce qui n’existe pas
    • sans exigence de performance vitale : l’existence du produit est plus importante que son niveau de performance, au contraire des médicaments.

Quelles que soient les conclusions d’une telle recherche, l’identification des secteurs à protéger restera insuffisante sans précision des modalités de la protection et les mesures complémentaires à mettre en œuvre.

Conclusion : modalités de protection et mesures complémentaires

La protection des secteurs économiques peut revêtir différentes modalités.

Elle peut être totale ou partielle. Compromis intéressant, la protection partielle présente l’avantage de maintenir un certain niveau de concurrence et de dynamisme économique. La protection pourrait par ailleurs être instaurée au niveau européen plutôt que national. Cette solution viserait à nouveau un équilibre entre nécessités de la protection et bienfaits de la concurrence. Enfin le ciblage particulier des mesures vis à vis des pays dont le profil nécessite des précautions spécifiques est une autre manière, diplomatiquement délicate, de rechercher cet équilibre.

La protection sera toujours insuffisante pour préparer un pays à réagir en cas de crise.

Ainsi, augmenter les capacités productives, qui requiert souplesse et agilité, est aussi crucial. De même, la constitution de stocks, évoquée comme mesure de substitution à la protection peut également la compléter. À ce sujet, rappelons que le stock par excellence, celui qui permet de tous les satisfaire est celui de l’argent. Autrement dit, affronter des crises exige des finances publiques saines.

À l’inverse, un pays en manque d’argent, un pays dont l’État est endetté, est soumis au bon vouloir des prêteurs internationaux, tout comme le pays dépourvu de secteurs nationaux est soumis aux fournisseurs internationaux.

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