Supprimer les dividendes : Bruno Le Maire et la CGT, même combat

Bruno Le Maire by OECD(CC BY-NC 2.0) — OECD, CC-BY

La position du ministre Bruno Le Maire à l’égard des dividendes est révélatrice de la vision étatique de l’économie et du fonctionnement mal compris d’une économie libérale.

Par Michel Albouy.

Par la voix de la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, on a appris que le gouvernement allait demander aux entreprises dont il est actionnaire de ne pas verser de dividendes en 2020 sur les résultats de 2019.

Pour la ministre « c’est une question de solidarité » et donc cela ne se discute pas.

De son côté, le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, faute de pouvoir interdire aux entreprises privées de verser des dividendes à leurs actionnaires, entend renvoyer les dirigeants des grandes entreprises à leurs responsabilités.

Il a déclaré vendredi 27 mars 2020 : « J’appelle les entreprises, et notamment les grandes entreprises à avoir le sens des responsabilités et faire preuve de justice »

Comme Bruno Le Maire, tout ministre de l’Économie qu’il est, ne peut interdire à des entreprises privées de verser des dividendes si leurs assemblées générales le votent, il agite son petit pouvoir si jamais ces entreprises manquaient de solidarité : « Cette distribution sera considérée par le gouvernement comme la preuve que ces groupes sont en bonne santé et ont donc une trésorerie suffisante pour honorer leurs obligations financières. »

Donc pas question pour elles de solliciter les aides publiques d’urgence, Bercy se réservant la possibilité de retoquer toute demande de report d’impôts, de cotisations sociales et, si elles ont été accordées, de les rembourser avec des intérêts ; idem pour sur les demandes de garanties d’État auprès des banques en cas de nouvelles lignes de crédit, elles seront refusées.

Et notre ministre qui se croit endosser les habits de Che Guevara : « C’est moi qui signe les demandes et je les refuserai ». Nous sommes prévenus. Monsieur Le Maire sera intraitable dans cette guerre contre le coronavirus et contre les entreprises qui voudraient verser des dividendes à leurs actionnaires.

Avec un tel courage, notre ministre de l’Économie se fait des alliés à peu de frais. C’est ainsi que la CGT, par la voix de son secrétaire Philippe Martinez, et la CFDT avec son numéro un Laurent Berger, approuvent cette initiative qu’ils appelaient de leurs vœux depuis le début de la semaine de l’annonce. Et puis surtout, après ses propositions de nationalisations pour sauver nos entreprises de la crise sanitaire, monsieur Le Maire conforte sa position de ministre social de l’Économie.

On n’ose même pas dire socialiste car même le programme commun de la gauche en 1981 ne prévoyait de telles mesures !

De leur côté, les banques françaises ont déclaré vouloir maintenir leurs dividendes (Le Figaro, 28 mars 2020). C’est ainsi que BNP Paribas a annoncé qu’elle ne comptait pas changer sa politique et soumettra au vote des actionnaires lors de son assemblée générale du 19 mai 2020 le paiement d’un dividende de 3,10 euros par action, au titre des résultats de 2019. Même position chez la Société Générale et le Crédit Agricole qui a déjà provisionné son dividende.

Comme l’expliquent les dirigeants des banques, soigner les actionnaires est important après la chute de 30 à 40 % des cours depuis le déclenchement de la crise.

Ceci étant, – et cela n’a rien de dogmatique –  il ne faudrait pas que cette distribution ampute la solvabilité des banques concernées et leur capacité à prêter aux ménages et aux entreprises.

La position du ministre Bruno Le Maire à l’égard des dividendes est révélatrice de la vision étatique de l’économie et du fonctionnement mal compris d’une économie libérale. Tout se passe comme si le versement des dividendes était une cerise sur le gâteau des riches actionnaires et que naturellement en cas de crise sanitaire il fallait qu’ils s’en passent.

Dans ces conditions, pourquoi ne pas exiger que les propriétaires bailleurs renoncent à leurs loyers ? Le loyer est pourtant bien la rémunération des propriétaires bailleurs comme le dividende l’est pour les actionnaires ? Pourquoi faire une différence ?

Considérer l’investissement dans les entreprises – que soi-disant le gouvernement veut encourager – différemment de l’investissement dans l’immobilier revient à instituer des statuts différents entre investisseurs. Les bons étant ceux qui investissent dans la pierre et les mauvais ceux qui achètent des actions et qui au passage spéculent. Ce n’est pas avec de telles déclarations que l’on va réconcilier les Français avec leurs grandes entreprises.

Par ailleurs, selon la déclaration du ministre de l’Économie, seules les entreprises où l’État est actionnaire seront priées de ne pas verser de dividendes. Or, dans la plupart des cas, l’État est loin d’être l’actionnaire majoritaire et on ne voit pas très bien pourquoi la souveraineté de l’assemblée générale des actionnaires ne serait pas respectée.

Maintenant, si les actionnaires privés souhaitent renoncer à leurs dividendes compte tenu de la situation financière de leur entreprise, cela ne concerne qu’eux et leurs dirigeants. On ne voit pas très bien pourquoi l’État doit y mettre son nez.

En définitive, cette crise sanitaire, que personne ne minimise dans ses conséquences sociales, économiques et sanitaires, est un puissant révélateur de la vision cachée de nos dirigeants en matière d’économie. Même s’ils ont un passé politique de droite à l’UMP, comme Bruno Le Maire, ils n’ont rien de libéral.

Pour eux, l’État reste le seul garant du bon fonctionnement de l’économie, pas les entreprises ni les investisseurs privés. Oui, il faut que tout change pour que rien ne change, comme disait Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans Le Guépard.

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