« Le Guépard », l’un des plus grands livres du siècle dernier

Burt Lancaster dans le film de Visconti, Le Guépard. Capture d'écran

Entre passé et modernité, l’oeuvre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa est une fresque de nostalgie et de lucidité historique.

Par Philippe Bilger.

Le Figaro a publié une excellente série : Révélés après leur mort.

En 1954, le prince sicilien Giuseppe Tomasi di Lampedusa, duc de Palma, décide d’écrire une histoire à laquelle il songeait depuis longtemps : celle d’une vieille famille confrontée à l’unification garibaldienne et à l’émergence d’une nouvelle classe ambitieuse, vulgaire et rapace. En quelques mois il termine l’ouvrage. Ce sera Il Gattopardo. Un chef-d’oeuvre absolu adapté magnifiquement au cinéma en 1963 par Luchino Visconti avec, pour jouer le prince Salina et son neveu Tancrède, Burt Lancaster et Alain Delon dans deux prestations éblouissantes.

Le Guépard, chef-d’oeuvre incompris

L’auteur essuie un double refus de deux importants éditeurs italiens Mondadori et Einaudi. À l’origine de ce scandale intellectuel et littéraire, un écrivain communiste Elio Vittorini qui, dans un courrier du 2 juin 1957, reproche à Lampedusa « un livre vieillot, de la fin du XIXe siècle… qui combinerait mal le sociologique et le narratif ».

Le 23 juillet 1957, hospitalisé, l’auteur du Guépard meurt.

Son formidable roman sera publié et consacré en 1958 grâce à l’intervention de Giorgio Bassani.

Personnalité singulière, solitaire, retirée, grand lecteur mais sans relation dans les milieux littéraires romains, le prince a vu son récit unique – non pas désuet mais en avance – dédaigné, mais le pire est qu’il l’a été à cause d’une appréciation partisane, idéologique qui, ne comprenant rien à cette oeuvre profonde si riche de sens avec sa problématique brillamment développée entre passé et modernité, Histoire et immédiateté, l’a discréditée comme étant dépassée, réactionnaire.

Aragon, d’une certaine manière, a racheté Vittorini en soutenant que pour avoir été écrit par un aristocrate, Le Guépard était l’un des plus grands livres du siècle dernier.

Que tout change pour que rien ne change…

Une phrase fondamentale du roman – dont la signification politique est éclatante -, proférée par Tancrède, lui fait dire : si on veut que tout reste ainsi, il faut que tout change.

On peut interpréter cette fulgurance apparemment paradoxale comme on l’entend. Il me semble que l’analyse la plus plausible renvoie à la responsabilité des conservateurs qui, pour demeurer dans le monde qu’ils souhaitent sauvegarder, devraient accepter d’inévitables changements. Consentir à une forme de révolution pour qu’un certain art de penser et de vivre soit maintenu dans sa pureté. Sembler sacrifier aujourd’hui pour ne pas faire sombrer hier.

Écrivant ce billet, l’envie me prend de relire – pour la quatrième fois – cette délicate et puissante fresque toute de nostalgie et de lucidité historique, d’un désenchantement enchanteur.

Et de revoir – combien, je ne sais plus – le film magique de Visconti à la hauteur de Il Gattopardo.

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