Suicides à répétition des lanceurs d’alerte : le double discours des États-Unis 

Les destins de Chelsea Manning et Aaron Schwartz témoignent de la volonté des États-Unis de bâillonner la liberté d’expression au mépris des droits et libertés fondamentaux.

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Chelsea Manning By: Anarchimedia - CC BY 2.0

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Suicides à répétition des lanceurs d’alerte : le double discours des États-Unis 

Publié le 27 mars 2020
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Par Pierre Farge.

À la veille de la récession sur fond d’épidémie mondiale, les États-Unis appliquent une politique complètement contradictoire à l’égard des lanceurs d’alerte, tantôt en leur faveur lorsque cela sert ses intérêts, tantôt à leurs dépens lorsqu’ils dénoncent des pratiques impliquant l’État lui-même par son mépris des droits fondamentaux. Deux destins témoignent de cet état de fait, celui d’Aaron Swartz et celui de Chelsea Manning. Pierre Farge, avocat, nous explique. 

Aaron Swartz : de l’utopie au rêve brisé

« À trois ans, il savait lire ; à huit coder. À quatorze ans, il travaillait déjà avec les pionniers de l’Internet libre. Il était convaincu que la technologie redistribuerait le pouvoir et libérerait la politique de l’emprise de l’argent. Aaron misait sur notre intelligence, notre désir d’élévation. Il militait pour la démocratie, la connaissance, la liberté d’expression », Flore Vasseur, Ce qu’il reste de nos rêves. Ce paragraphe pourrait suffire pour présenter Aaron Swartz.

Idéologue d’un Internet libre, au service de la liberté de l’information et de la connaissance, il est l’un des premiers à énoncer le concept de neutralité du web, évoquant autrement les potentielles dérives.

Faisant de la liberté de l’information un impératif éthique au service de l’intérêt général, il est à l’origine de la création de nombreux programmes comme Secure Drop, une plateforme destinée aux lanceurs d’alerte, permettant de fournir des informations et des documents aux journalistes de façon sécurisée par un système appelé JStor, par exemple utilisé par le New Yorker ou le Washington Post.

En 2011, Aaron Swartz est arrêté par le FBI pour avoir téléchargé en masse des documents scientifiques protégés. Son « crime », car c’est effectivement comme un criminel qu’il est interpellé, n’est autre que le téléchargement et le stockage de ces documents dans le seul et unique but de les partager.

Le système judiciaire américain a néanmoins vu les choses autrement, décidant de le poursuivre alors même que JStor s’est retiré de l’action judiciaire compte tenu de l’absence de préjudice et d’enrichissement personnel ; faisant ainsi en réalité d’Aaron Swartz un exemple sur fond de procès contre Julian Assange.

Le 11 janvier 2013, quelques jours avant son procès, Aaron Swartz se suicide. Il avait 27 ans.

Chelsea Manning : libérée muselée

Ancienne analyste militaire, Chelsea Manning est accusée d’avoir transmis la vidéo du raid aérien du 12 juillet 2007 à Bagdad publiée en avril 2010 par WikiLeaks, mais également les Afghan War Diaries publiés le 25 juillet 2010. Elle est en outre suspectée d’être à l’origine de la publication de 260 000 câbles diplomatiques.

Arrêtée en juin 2010 par la United States Army Criminel Investigation Command, elle passera plus d’un mois dans une prison militaire au Koweït sans aucune inculpation formelle et où elle subit différents traitements inhumains et dégradants.

En 2013, Chelsea Manning est condamnée à 35 ans de réclusion pour pas moins de vingt chefs d’accusation, dont notamment espionnage, avant de voir sa peine commuée par Barack Obama, alors président, le 17 janvier 2017, lui permettant de sortir de prison cinq mois plus tard.

Une libération qui ne constitue néanmoins en aucun cas une libération de sa parole.

Depuis cette remise en liberté, Chelsea Manning est victime de harcèlement de l’État, et notamment à nouveau poursuivie pour avoir refusé de répondre aux questions concernant Julian Assange, de peur que ses réponses soient utilisées contre ce dernier mais également contre elle ; ce qui constitue, pour le gouvernement américain, une entrave au bon fonctionnement de la justice.

Emprisonnée préventivement pour ces faits dans l’attente d’un nouveau procès, elle tente de mettre fin à ses jours quelque temps avant l’audience.

Cette tentative de suicide conduira curieusement, dès le lendemain, la justice américaine à libérer la lanceuse d’alerte avec le même arbitraire que celui pour lequel elle l’avait déjà condamnée.

Comme Aaron Swartz, c’est le sentiment d’injustice, le harcèlement judiciaire, et les procédures kafkaïennes qui l’ont épuisée, au point de rendre ces dernières semaines sa reconstruction très difficile après avoir échappé à la mort.

Législation aux États-Unis : le prix de la protection

Ces deux destins, quoique différents par leurs engagements, sont symptomatiques des deux poids deux mesures des États-Unis à l’égard des lanceurs d’alerte, et du paradoxe flagrant existant dans le traitement des alertes selon qu’elles servent ou non l’intérêt du pays par leur partage d’information.

Ils témoignent de la volonté des États-Unis de bâillonner la liberté d’expression au mépris des droits et libertés fondamentaux, dès lors que ces informations lancées sur la scène internationale visent à servir l’intérêt général aux dépens de l’État ; tels Aaron Swartz, Chelsea Manning, Julian Assange ou encore Edward Snowden.

Pour autant, lorsque l’alerte peut rapporter des millions de dollars au pays, une protection est immédiatement apportée, notamment la sécurité de l’anonymat et une rémunération au pourcentage des sommes recouvrées.

Ce qui nous rappelle ce mot de H. D. Thoreau assurant qu’« il est plus désirable de cultiver le respect du bien que le respect de la loi ».

Autant d’écho aux déclarations du Président américain promettant encore hier face à l’épidémie de coronavirus de privilégier la loi du marché pour sauver l’économie et l’Amérique, quitte à ce que cela se fasse au mépris de milliers de vies humaines, scandalisant ainsi la planète entière.

 

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  • On se demande par quelle étrange tournure d’esprit l’auteur parvient à inclure la dernière phrase de son texte dans un seul et même système logique.

    La dénonciation de l’arbitraire étatique entre en contradiction frontale avec l’exigence implicite de plus d’intervention étatique. Au vu de l’effet dramatique de l’abus d’Etat amplifiant les conséquences directes et indirectes de l’épidémie en France, on se demande ce qui pourrait être plus scandaleux.

    Ou alors c’est un réflexe pavlovien, spectaculaire abolition de l’intelligence au nom de l’idéologie, l’épidémie mondiale de TDS faisant une nouvelle victime.

  • « 2011 » pour Aaron Swartz
    2010 et 2013 pour Chelsea Manning.
    Donc sous administration du démocrate Obama.

    Ce que les américains nomment « government » c’est en fait le Congrès.

    « et notamment à nouveau poursuivie pour avoir refusé de répondre aux questions concernant Julian Assange, »
    … devant un grand jury. Questions qui seraient les mêmes qui lui ont déjà éta posées auparavant.
    « il n’y a ni juge ni avocat de la défense devant le grand jury, seulement le procureur qui présente ses preuves. Les preuves qui seraient illégales au procès sont recevables devant le grand jury, celui-ci ne se prononçant que sur l’inculpation sans prononcer aucune peine. Les grands jurés peuvent questionner les témoins, ce que ne peuvent pas faire les jurés d’un procès. » wkipiédia.

    « Autant d’écho aux déclarations du Président américain promettant encore hier face à l’épidémie de coronavirus de privilégier la loi du marché pour sauver l’économie et l’Amérique, quitte à ce que cela se fasse au mépris de milliers de vies humaines, scandalisant ainsi la planète entière. »
    Le Président Trump a dit que les américains voulaient retourner travailler, parce que le pays est fondé sur le travail.
    « The country wants to get back to work. Our country was built to get back to work. We don’t have a country where they say : ‘Hey let’s close it down for two years !’ We can’t do that. It’s not our country. » – D. Trump (à 1’18)
    « I have had so many people, and they want to practice social distancing and they want to practice no handshaking, no handshaking. They’re not going to walk around and hugging and kissing each other in the office when they come back, even though they may feel like it. » – D. Trump (1’59)
    « https://www.youtube.com/watch?v=3UXMwYhxxAc »
    Je ne vois ni privilège de la loi du marché, ni mépris de la vie de « milliers d’américains », ni sauvegrade de l’économie.
    Si les américains ne travaillent pas, ils ne mangent pas. C’est simple.
    Or, les américains sentent que le S.H.T.F. Même les anti-armes convaincus, dont les californiens, le sentent, tellement qu’ils sont allés s’acheter l’objet maudit au cas où, très probable, le gouvernementet ses agents n’assurent pas la protection dont ils pensent tous bénéficier. Les émeutes de Los Angeles, où les policiers se sont volatilisés ; la semaine après l’ouragan Katrina, où les services fédéraux et locaux étaient aux abonnés absents laissant les citoyens à leur sort, ces deux cas semblent ressurgir.

    • Or, les américains sentent que le S.H.T.F. est à deux doigts de se produire. (oups j’ai oublié beaucoup de mots)

  • « Autant d’écho aux déclarations du Président américain promettant encore hier face à l’épidémie de coronavirus de privilégier la loi du marché pour sauver l’économie et l’Amérique, quitte à ce que cela se fasse au mépris de milliers de vies humaines, scandalisant ainsi la planète entière. »
    C’est un article d’AFP? Geez, si j’ai envie de lire du Trump bashing sans aucune analyse, j’ai 93% de MSM a ma disposition (aux USA, en France et Belgique Francophone, c’est probablement 99%). Vraiment pas ce pour quoi je viens sur Contrepoints… Ca devient lassant.

  • Je me demande ce qu’il en est concernant Tommy Robinson.
    Entre le fait qu’il ait été menotté et qu’il doive aller au tribunal pour « coups et blessures » sur un individu qui a peloté sa fille de huit ans, individu que les policiers ont laissé libre lui, plus le fait récent qu’il ait stoppé une « attaque au coronavirus » « https://in.news.yahoo.com/coronavirus-teens-coughed-unprovoked-attack-044121628.html?guccounter=1&guce_referrer=aHR0cHM6Ly93d3cuZ29vZ2xlLmNvbS8&guce_referrer_sig=AQAAAG7o1c3uhA_Cj-Sl68wRDtACu1X2bq-SnSgTk61knVrv5tE-vBCNYzVKbWrRNZ4Qsgx_oIhDHmhQY0BNOUvxe4dRYv6uchom_MgnPRatmxB9AZDLO5DinuSn8Yd9sEZtd9cExDM1hp03GGtaICgkosNq5GWuT97AqG22elWlgFWO »
    Le « passer-by » est Tommy Robinson.
    Le groupe de 3 ayant attaqué ce couple de personnes âgées est connu des services de police, l’un deux est un clandestin, plusieurs fois répertorié pour violence, dont une vidéo circule où il tente de toucher une personne avec un couteau.
    Un groupe d’une centaine de personnes s’est constitué. La Police leur a demandé de démanteler leur groupe pour ne pas attiser les tensions.
    L’un des membres du groupe de jeune a envoyé une menace claire et nette de mort à une femme qui avait posté un commentaire les concernant. Tommy Robinson a fait écouter l’enregistrement au policier auquel le groupe de 100 a eu affaire. Sa réponse a été d’aller voir l’inspecteur.
    La police a fini par faire un cordon de sécurié… devant chez le groupe de 3.

    https://www.youtube.com/watch?v=MtWsmnFGqdM

  • Il faudrait que les noms des fonctionnaires de justice qui poursuivent ces personnes soient publics.

  • « Autant d’écho aux déclarations du Président américain promettant encore hier face à l’épidémie de coronavirus de privilégier la loi du marché pour sauver l’économie et l’Amérique, quitte à ce que cela se fasse au mépris de milliers de vies humaines, scandalisant ainsi la planète entière. »

    Trois points de vue :
    – Trump a dit la première partie : il ne veut pas nationaliser des entreprises qui pourraient très bien répondre aux besoins.
    – Farge lui fait dire la seconde partie, ce qu’on appelle le procès d’intention.
    – Contrepoints à son corps défendant serait-il en train de démontrer une fracture dans le triptyque libéral : Economie – Politique – Sociétal ?

  • moi, je dois être débile mais je ne comprends rien à cet article assez incohérent… Comment peut-on dire avec honnêteté qu’un État n’aurait pas le droit de se défendre ? Par contre, les moyens utilisés sont parfois contradictoires et c’est là dessus qu’un avocat correct aurait pu appuyer son argumentation au lieu de se contenter de faire un procès d’intention farfelu….

    • @epidermiquement
      Bonsoir,
      « Comment peut-on dire avec honnêteté qu’un État n’aurait pas le droit de se défendre ? »
      Faire enfermer des citoyens, le priver de leur Premier Amendement, parce qu’ils ont fait leur devoir de citoyens en informant la population quant aux agissements hors limites de leur « Etat » est, pour vous, de la défense ?
      Le soldat Manning a été enfermé sans inculpation (tout comme l’a été Tommy Robinson l’an dernier).
      Quand des « Etats » se defendent contre leurs citoyens, ce n’est jamais joli.

      Vous aurez remarqué la tenue de procès, les arrestations, la privation de liberté, toutes fort rapides pour les lanceurs d’alerte. Qu’en est-il pour les membres des institutions (et leurs chefs respectifs en charge) pointées du doigt par ces lanceurs d’alerte ?

      Un Etat est composé de citoyens. En tant que concept, il ne peut pas se défendre ; ses membres le peuvent et peuvent défendre l’institution dont ils font partie.
      Deux cas se posent :
      – Soit les membres de l’Etat sont inattaquables judiciairement, car bien qu’en charge ils ne sont pas responsables. De ce fait, aucune attaque judiciaire ne peut les atteindre. Ils n’ont pas à se défendre puisqu’ils ne peuvent pas être attaqués, ni même attaquer en justice qui que ce soit ;
      – soit les membres de l’Etat sont attaquables judiciairement, car en charge ET responsables, auquel cas, ils peuvent être menés au tribunal, s’y défendre, y être sanctionnés le cas échéant.

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