Suicides à répétition des lanceurs d’alerte : le double discours des États-Unis 

Chelsea Manning By: Anarchimedia - CC BY 2.0

Les destins de Chelsea Manning et Aaron Schwartz témoignent de la volonté des États-Unis de bâillonner la liberté d’expression au mépris des droits et libertés fondamentaux.

Par Pierre Farge.

À la veille de la récession sur fond d’épidémie mondiale, les États-Unis appliquent une politique complètement contradictoire à l’égard des lanceurs d’alerte, tantôt en leur faveur lorsque cela sert ses intérêts, tantôt à leurs dépens lorsqu’ils dénoncent des pratiques impliquant l’État lui-même par son mépris des droits fondamentaux. Deux destins témoignent de cet état de fait, celui d’Aaron Swartz et celui de Chelsea Manning. Pierre Farge, avocat, nous explique. 

Aaron Swartz : de l’utopie au rêve brisé

« À trois ans, il savait lire ; à huit coder. À quatorze ans, il travaillait déjà avec les pionniers de l’Internet libre. Il était convaincu que la technologie redistribuerait le pouvoir et libérerait la politique de l’emprise de l’argent. Aaron misait sur notre intelligence, notre désir d’élévation. Il militait pour la démocratie, la connaissance, la liberté d’expression », Flore Vasseur, Ce qu’il reste de nos rêves. Ce paragraphe pourrait suffire pour présenter Aaron Swartz.

Idéologue d’un Internet libre, au service de la liberté de l’information et de la connaissance, il est l’un des premiers à énoncer le concept de neutralité du web, évoquant autrement les potentielles dérives.

Faisant de la liberté de l’information un impératif éthique au service de l’intérêt général, il est à l’origine de la création de nombreux programmes comme Secure Drop, une plateforme destinée aux lanceurs d’alerte, permettant de fournir des informations et des documents aux journalistes de façon sécurisée par un système appelé JStor, par exemple utilisé par le New Yorker ou le Washington Post.

En 2011, Aaron Swartz est arrêté par le FBI pour avoir téléchargé en masse des documents scientifiques protégés. Son « crime », car c’est effectivement comme un criminel qu’il est interpellé, n’est autre que le téléchargement et le stockage de ces documents dans le seul et unique but de les partager.

Le système judiciaire américain a néanmoins vu les choses autrement, décidant de le poursuivre alors même que JStor s’est retiré de l’action judiciaire compte tenu de l’absence de préjudice et d’enrichissement personnel ; faisant ainsi en réalité d’Aaron Swartz un exemple sur fond de procès contre Julian Assange.

Le 11 janvier 2013, quelques jours avant son procès, Aaron Swartz se suicide. Il avait 27 ans.

Chelsea Manning : libérée muselée

Ancienne analyste militaire, Chelsea Manning est accusée d’avoir transmis la vidéo du raid aérien du 12 juillet 2007 à Bagdad publiée en avril 2010 par WikiLeaks, mais également les Afghan War Diaries publiés le 25 juillet 2010. Elle est en outre suspectée d’être à l’origine de la publication de 260 000 câbles diplomatiques.

Arrêtée en juin 2010 par la United States Army Criminel Investigation Command, elle passera plus d’un mois dans une prison militaire au Koweït sans aucune inculpation formelle et où elle subit différents traitements inhumains et dégradants.

En 2013, Chelsea Manning est condamnée à 35 ans de réclusion pour pas moins de vingt chefs d’accusation, dont notamment espionnage, avant de voir sa peine commuée par Barack Obama, alors président, le 17 janvier 2017, lui permettant de sortir de prison cinq mois plus tard.

Une libération qui ne constitue néanmoins en aucun cas une libération de sa parole.

Depuis cette remise en liberté, Chelsea Manning est victime de harcèlement de l’État, et notamment à nouveau poursuivie pour avoir refusé de répondre aux questions concernant Julian Assange, de peur que ses réponses soient utilisées contre ce dernier mais également contre elle ; ce qui constitue, pour le gouvernement américain, une entrave au bon fonctionnement de la justice.

Emprisonnée préventivement pour ces faits dans l’attente d’un nouveau procès, elle tente de mettre fin à ses jours quelque temps avant l’audience.

Cette tentative de suicide conduira curieusement, dès le lendemain, la justice américaine à libérer la lanceuse d’alerte avec le même arbitraire que celui pour lequel elle l’avait déjà condamnée.

Comme Aaron Swartz, c’est le sentiment d’injustice, le harcèlement judiciaire, et les procédures kafkaïennes qui l’ont épuisée, au point de rendre ces dernières semaines sa reconstruction très difficile après avoir échappé à la mort.

Législation aux États-Unis : le prix de la protection

Ces deux destins, quoique différents par leurs engagements, sont symptomatiques des deux poids deux mesures des États-Unis à l’égard des lanceurs d’alerte, et du paradoxe flagrant existant dans le traitement des alertes selon qu’elles servent ou non l’intérêt du pays par leur partage d’information.

Ils témoignent de la volonté des États-Unis de bâillonner la liberté d’expression au mépris des droits et libertés fondamentaux, dès lors que ces informations lancées sur la scène internationale visent à servir l’intérêt général aux dépens de l’État ; tels Aaron Swartz, Chelsea Manning, Julian Assange ou encore Edward Snowden.

Pour autant, lorsque l’alerte peut rapporter des millions de dollars au pays, une protection est immédiatement apportée, notamment la sécurité de l’anonymat et une rémunération au pourcentage des sommes recouvrées.

Ce qui nous rappelle ce mot de H. D. Thoreau assurant qu’« il est plus désirable de cultiver le respect du bien que le respect de la loi ».

Autant d’écho aux déclarations du Président américain promettant encore hier face à l’épidémie de coronavirus de privilégier la loi du marché pour sauver l’économie et l’Amérique, quitte à ce que cela se fasse au mépris de milliers de vies humaines, scandalisant ainsi la planète entière.

 

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