Affaire Griveaux : le symbole de la crise du débat démocratique

Benjamin_Griveaux by NickK(CC BY-SA 4.0) — NickK, CC-BY

OPINION : le goût de la liberté et le respect des différences ont cédé la place à un certain moralisme de bas étage nous venant des États-Unis.

Par Patrick Aulnas.

L’affaire Griveaux ne clôt certainement pas l’affaissement progressif du débat politique. Elle constitue seulement un pas supplémentaire vers les abîmes. C’est la démocratie, c’est-à-dire la liberté, qui est atteinte lorsque le spectacle de l’exécution médiatique remplace le débat policé. La politique consistant à trouver des compromis acceptables pour vivre ensemble dans la paix, c’est en réalité la violence qui prend le dessus peu à peu. On peut tout craindre pour l’avenir lorsque politiciens et citoyens s’invectivent au lieu d’échanger des idées.

Tout le monde doit endosser la responsabilité de cet échec. Il est collectif, multifactoriel, à la fois moral, éducatif, technologique. Il serait facile de diaboliser les politiciens, les dirigeants ou les élites intellectuelles, mais nous sommes chacun responsable de nos échecs, à des degrés divers.

L’échec de l’élévation par la culture

L’élévation du niveau culturel de la population devait produire une élévation du débat politique. C’est ainsi que l’on voyait l’avenir autrefois, du moins si l’on n’adhérait pas au fascisme ou au nazisme. Mais la grande ambition d’apporter la culture à tous a échoué. C’était un rêve poursuivi jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle. Il faut bien le dire : la société technicienne a écrasé dans une certaine mesure l’ambition culturelle. Il fallait former des professionnels compétents et les systèmes d’enseignement se sont donc orientés vers la formation technologique.

Est-il réaliste de penser que l’élévation morale peut provenir de la culture ? Qu’elle aurait permis d’éviter les violences verbales, les bassesses des échanges politiques actuels ? Oui, en théorie, car la culture privilégie la pensée et aide à cantonner les passions. Mais quand on observe le comportement de certains dirigeants bardés de diplômes de niveaux élevés, on en vient à douter. Nous devons cependant encore y croire. La jeunesse est réceptive au dialogue, aux nuances, à la subtilité de la pensée. Il faut lui permettre d’y accéder. Ouvrir l’esprit de ceux qui regardent avec espoir vers l’avenir interdit de désespérer.

L’échec de l’accession à l’information

Le développement des médias audiovisuels (radio, puis télévision), aujourd’hui omniprésents, aurait pu laisser penser que des esprits plus éclairés naîtraient d’une telle abondance d’informations. Il n’en a rien été. L’accès à l’information ne suffit pas. Encore faut-il qu’elle soit de qualité.

Le niveau actuel des journaux télévisés grand public sur TF1, France 2 et France 3 en dit long sur les priorités des décideurs. Publiques ou privées, les chaînes ont recherché l’audience à tout prix. Les anecdotes et les faits divers dominent, la géopolitique est à peu près absente. Il s’agit d’illustrer par l’image ce dont tout le monde parle.

Les chaînes d’information en continu, plus récentes, favorisent la confrontation, sur l’actualité immédiate, parfois stérile et purement spectaculaire. Le débat conceptuel sur les grands problèmes politiques, économiques, sociaux est absent. Là encore, la concurrence a conduit au nivellement par le bas.

L’échec d’internet pour le grand public

Internet est un instrument de recherche absolument fabuleux. Il fallait, voici seulement trente ans, parcourir les bibliothèques, acheter de multiples ouvrages, s’abonner à des revues papier, pour suivre de façon approfondie telle ou telle question. Internet a fourni un accès libre ou par abonnement à une information généraliste ou spécialisée de qualité.

Chacun peut même aujourd’hui, avec une facilité déconcertante, créer un blog ou un site internet pour diffuser sa propre information. Mais tout cela ne concerne statistiquement qu’un tout petit nombre de personnes.

Le grand public s’est rué sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, etc.). La grande masse des échanges sur ces nouveaux outils de communication est d’une dramatique nullité. Les politiciens les ayant eux-mêmes utilisés pour une propagande très basique, ils ont contribué à abaisser le niveau du débat. L’exemple de Trump est emblématique. Les réseaux sociaux sont aujourd’hui l’élément le plus négatif d’internet, une véritable calamité.

La montée du puritanisme

Enfin, le goût de la liberté et le respect des différences ont cédé la place à un certain moralisme de bas étage nous venant des États-Unis. La France a toujours dissocié la vie privée et la vie publique. Les Français n’ont pas été choqués lorsqu’ils ont appris que François Mitterrand avait une fille adultérine, Mazarine. Les relations de Benjamin Griveaux avec les femmes ne nous concernent pas tant qu’elles relèvent du libre consentement.

Dans les pays anglo-saxons, au contraire, une petite morale publique simpliste plane au-dessus de la liberté, probablement induite par la religion protestante. Le domaine de la sexualité est particulièrement sensible. Un seul exemple : les attaques féroces à l’encontre de Bill Clinton nous avaient surpris.

Nous pensions, en majorité, que ses relations avec sa secrétaire concernaient sa vie privée et qu’il ne nous appartenait pas d’en juger. Mais tel n’était pas l’opinion dominante aux États-Unis. Le puritanisme américain, fruit de l’Histoire, reste présent aujourd’hui et il est honteusement exploité politiquement.

Nous ne devons pas sombrer dans cette bassesse et maintenir, par des sanctions pénales particulièrement sévères, la protection de la vie privée.

Qu’il s’agisse de la diffusion de la culture ou de l’information, des technologies numériques, de la morale publique, tout est parfaitement clair. Nous connaissons la bonne direction. Mais des forces difficilement contrôlables nous entraînent vers la mauvaise.

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