Les 500 ans de l’Édit de Worms, naissance du protestantisme (3)

John_Wesley_by_George_Romney Wikipedia- Public domain — CC0

Les 500 ans de l’Édit de Worms sont l’occasion d’évoquer la naissance du protestantisme mais aussi ses conséquences dans l’histoire.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Max Weber a popularisé en 1920 la thèse du protestantisme favorable à l’esprit capitaliste.

Par protestantisme, Weber entendait surtout le calvinisme sous toutes ses formes. Les puritains lui paraissaient davantage concernés que les grandes églises protestantes (anglicans, luthériens ou épiscopaliens).

Pour résumer un peu sommairement, Weber met surtout l’accent sur le protestantisme ascétique. Mais avant de revenir sur cette thèse, il convient de faire sa place au méthodisme qui, dans le monde anglo-saxon, refuse la voie calviniste.

John Wesley et la prédestination

Nous ne raconterons pas l’existence de John Wesley, troisième figure centrale mais tardive du protestantisme. Ne cherchons pas chez lui le génie d’un Luther ou d’un Calvin. Ce pasteur hétérodoxe de l’Église anglicane donne souvent l’impression d’inventer l’eau chaude plus que le fil à couper le beurre. Chez les méthodistes, la pratique importe davantage que la doctrine.

Wesley se pose surtout des questions de bon sens : comment un Dieu bon peut-il permettre le mal ?

La prédestination ne pouvait lui convenir. À ses yeux la quête du bonheur ne pouvait être un péché. La prédestination est trop choquante : « Une grande partie des hommes ne serait venue au monde que pour la mort éternelle, sans se voir offrir la moindre possibilité de l’éviter ». Où est la justice en cela ? Dieu punirait un homme « pour un acte qu’il ne pouvait ne pas commettre ». Pour lui, une telle opinion conduit à faire de Dieu l’auteur de l’injustice et du péché.

Vers le méthodisme

À Oxford, Wesley avait pris l’habitude de se réunir avec quelques autres gentlemen pour lire le Nouveau Testament en grec. Ainsi nait vers 1730, du moins de nom, le méthodisme. Ces dignes Britanniques aussi réguliers que ponctuels forment un club où l’on pratique avec méthode. Cette fraternité laïque, avec sa règle et sa communion hebdomadaire, ressemblait aux communautés pieuses médiévales.

Par ailleurs Wesley expérimente l’impasse d’une vie faite de mortification et de bonnes actions, véritable « moine laïque ». « Je découvrais que tout cela ne me donnait aucun réconfort et que je n’étais même pas sûr d’être agréable à Dieu. »

Un bref et calamiteux séjour en Amérique (1736-1737) sera le tournant décisif de son existence. Il séjournera essentiellement en Georgie mais ses talents de pasteur à Savanah tournèrent au fiasco. « Je suis allé en Amérique pour convertir les Indiens mais qui me convertira ? »

Au retour, cet homme méthodique note méthodiquement sa conversion le 24 mai 1738 à 9 heures moins le quart. À l’écoute de la préface de Luther à l’Épitre aux Romains, il sentit « une chaleur étrange s’emparer de son coeur ».

Le Grand réveil protestant

Dans le même temps, la Nouvelle Angleterre connait aussi son Réveil (Great Awakening) mais sous influence calviniste avec le pasteur Jonathan Edwards. Quoi que fassent les pécheurs, ils ne méritent que la colère de l’Éternel. Heureusement, Jésus-Christ est prêt à les sauver ! Désormais « l’Amérique devient la nouvelle terre, arrachée aux puissances du mal et des ténèbres » note Bernard Cotteret. Et la recherche du bonheur, chère à Wesley, devait devenir un droit constitutionnel.

Chassé des églises anglicanes, Wesley prêche en plein air. À la différence des  calvinistes, il prêche le salut des pécheurs par l’amour infini de Dieu. S’il rejette la prédestination, il critique tout autant la valorisation exclusive de la grâce des luthériens. Le chrétien doit s’éveiller à la vraie foi pour faire revivre le christianisme des origines.

Méthodisme et réformisme

En 1743 les sociétés méthodistes s’organisent avec l’élaboration d’un règlement. Il s’agit de prier et de s’entraider sur le chemin du salut. L’accent est mis à la fois sur la piété et sur le comportement moral. La perfection chrétienne (1764) récapitule les idées de Wesley. Le chrétien doit mener une vie exemplaire car la perfection existe. Elle n’est ni absolue, ne rend pas infaillible, mais elle est « l’amour parfait ». C’est la sainteté à la portée de toutes les âmes.

La conversion ne mène point à l’effusion mystique mais à l’accomplissement méthodique de bonnes actions. Dès lors, une conduite vertueuse accompagnait l’état de grâce.

Même s’il est conservateur, Wesley consent à la prédication des femmes. Les prédicateurs laïcs sont égaux à ses yeux aux ministres de l’Église d’Angleterre. On le voit, ces idées là allaient faire leur chemin.

Aux yeux d’Élie Halévy, le méthodisme a évité à l’Angleterre les bouleversements révolutionnaires. Pour lui, la sociabilité politique trouve sa source dans la sociabilité religieuse. Elle favorise l’esprit réformiste. Wesley aurait ainsi légué à la classe ouvrière anglaise son sens de l’organisation et sa moralité. Par les sectes protestantes, dit Halévy, l’Angleterre était par essence le pays du self government.

Voilà qui nous amène à nous pencher sur la thèse fameuse de Max Weber. Ce dernier s’intéresse d’ailleurs assez peu au méthodisme. Si pour Marx l’esprit du capitalisme était l’esprit juif, pour le sociologue le secret du capitalisme résidait dans le protestantisme.

L’héritage protestant : le secret du capitalisme ?

Comme l’a souligné Pierre Chaunu, la réforme triomphe en une génération et les frontières entre catholicisme et protestantisme quasiment sont établies vers 1560. En effet, l’espace conquis dans les trente ans qui suivent sera perdu lors de la contre-offensive catholique du XVIIe siècle. La Réforme aura ainsi marqué avant tout l’Europe du Nord et, avec l’expansion coloniale, l’Amérique du Nord.

On l’a dit et répété, la Réforme a participé à la sécularisation du monde. Elle a libéré l’activité scientifique ou technique de la tutelle des Églises. Elle a favorisé l’alphabétisation des populations et la lecture individuelle.

Sautons cinq siècles. Regardons le monde actuel.

Si nous prenons l’IDH, quelles que soient les critiques que l’on puisse formuler à son égard. Parmi les dix premiers pays européens, nous trouvons sept pays protestants, deux pays mixtes (Suisse et Allemagne) et un pays catholique. Hors d’Europe, parmi les pays occidentaux, les anciens Dominions (Australie, Nouvelle Zélande et Canada) et bien sûr les États-Unis.

Parmi les vingt premiers pays, les trois seuls catholiques sont l’Irlande, la Belgique et l’Autriche. Les principaux pays catholiques (Espagne, France, Italie) sont moins bien classés. Sur le continent américain, c’est encore plus caricatural, la frontière protestants/catholiques est la frontière Nord/Sud.

Nous retrouvons grosso modo les mêmes pays en adoptant comme critère la liberté économique selon l’Index de Heritage Foundation. On se dit dès lors que c’est moins la monarchie parlementaire que l’héritage religieux qui explique un tel classement. Weber avait-il donc raison ? Mais que disait-il exactement ?

L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme

Ce petit livre, petit par le nombre de pages, a eu une influence considérable. Reste à savoir s’il s’agit de l’éthique protestante ou de l’éthique calviniste, Weber ne cessant de passer de l’un à l’autre.

Weber raille les naïveté de ce matérialisme historique dans lequel restent englués ces historiens qui s’obstinent à chercher dans le pillage des colonies l’explication du développement capitaliste de l’Angleterre. Comme il l’écrit si bien, « le problème majeur de l’expansion du capitalisme moderne n’est pas celui de l’origine du capital… partout où il s’épanouit, partout il est capable d’agir de lui-même, il crée son propre capital. »

Le capitalisme n’est pas une affaire d’argent, c’est une affaire de mentalité. Bien sûr le protestantisme n’est pas l’unique source à l’origine de l’esprit du capitalisme. Cette mentalité ne repose pas sur la convoitise ou l’esprit de cupidité, qui sont aussi vieux que le monde. L’obsession de l’argent est d’ailleurs une constante chez les anti-capitalistes. Non, nous dit Weber, l’esprit du capitalisme nait de l’ascétisme protestant.

Max Weber et Martin Luther

Cette mentalité trouve ainsi son origine dans la rupture luthérienne.

Tout tient à un mot ou presque : Beruf. Ce mot allemand a ses correspondants en neerlandais (beroep), anglais (calling), danois (kald) et suédois (kallelse). Comment le traduire ? Là est bien le problème. Il est inconnu des peuples de la latinité romaine. Sa première utilisation moderne vient de la traduction par Luther de L’Ecclésiastique.

C’est une « vocation » aux antipodes de l’ascèse monastique. Chacun doit accomplir en ce monde « les devoirs correspondant à la place que l’existence assigne à l’individu dans la société ». La vie monastique « soustrait l’homme aux devoirs de ce monde ». Accomplir sa besogne exprime l’amour du prochain. Mais avant tout, accomplir ses devoirs « est la seule manière de vivre qui plaise à Dieu ».

Certes, Luther fustige les marchands de son temps et critique la « stérilité » de l’argent. La Réforme se veut un retour aux véritables valeurs du christianisme. Pour Luther, dans la lignée de Saint Paul, il convient de ne pas attacher d’importance au mode d’occupation. La poursuite du gain matériel est un signe d’absence de grâce divine. Son traditionalisme est renforcé par l’idée de la Providence : chacun doit rester dans l’état où Dieu l’a placé. Aussi la rupture luthérienne se révèle insuffisante.

Weber et  Calvin

« Le monde entier était devant eux ». Weber cite les derniers vers du Paradis Perdu de Milton. Chassés du paradis, les hommes doivent réaliser en ce monde « un Paradis bien plus heureux ». Weber croit utile de le préciser : il s’agit des conséquences imprévues de l’œuvre des réformateurs. Calvin n’avait pas pour objectif de créer l’esprit du capitalisme. Il s’agit donc surtout de percevoir certaines « affinités électives ». Il s’agit d’ailleurs moins de Calvin que du calvinisme, particulièrement sous sa forme puritaine.

Le calvinisme dans son « inhumanité pathétique » achève le processus de « désenchantement » du monde, c’est-à-dire le refus des pratiques magico-sacramentelles. Il contribue ainsi à la formation d’un individualisme pessimiste, sans illusion sur l’entraide et l’amitié humaines. Si le monde existe pour servir la gloire de Dieu, l’élu doit ici-bas contribuer à l’augmenter. L’activité professionnelle, qui est au service de la vie terrestre de la communauté, y contribue. L’amour du prochain s’exprime ainsi par l’accomplissement des tâches professionnelles.

Mais la question posée par le prédestination était : suis-je un élu ? Comment m’en assurer ? Le « travail sans relâche dans le métier » devient le moyen de la confiance en soi. Sentiments et émotions étant trompeurs, la foi était attestée par des résultats objectifs. Seul un élu est capable d’augmenter la gloire de Dieu par ses œuvres.

Tout chrétien se doit d’être moine

Aide-toi et Dieu t’aidera. Les calvinistes revenaient ainsi à la « sanctification par les oeuvres ». Mais la vie du calviniste devait être voué aux bonnes œuvres. Le « méthodisme », dernier grand réveil de la pensée puritaine au XVIIIe siècle, en offrait une variante non calviniste. « Seule une transformation de la vie tout entière, à chaque instant, dans chaque action » pouvait confirmer les effets de la grâce. Le puritanisme visait au « contrôle de soi » face aux « émotions ».

C’était appliquer les règles monastiques à la vie en ce monde. Tout chrétien se doit d’être moine mais dans sa vie professionnelle. Les élus, saints par définition, ne pouvaient éprouver que haine et mépris pour les ennemis de Dieu. On sait combien cette « mentalité puritaine » continue d’imprégner les mentalités américaines.

La prédestination aboutissait paradoxalement à une approche commerciale des rapports avec Dieu. En contrôlant sa propre conduite, le puritain contrôlait le pouvoir de Dieu. C’est à l’homme d’acquérir son propre salut. Baptisme et méthodisme subirent l’influence du calvinisme et de la prédestination. Dieu bénissait les siens par le succès de leur travail.

L’esprit de secte et le capitalisme

Hors du calvinisme, Weber met l’accent essentiellement sur le mouvement baptiste. Ici point de prédestination. La communauté religieuse devient une communauté de croyants personnels et de régénérés. De là découle le baptême des adultes : seuls ceux qui sont nés une seconde fois sous le signe de l’Esprit sont frères du Christ.

Mais pour les Baptistes, le texte biblique ne contenait pas la totalité de la révélation biblique. La Parole agissait dans la vie quotidienne du croyant. Cette idée de la révélation permanente dépréciait les sacrements.

Les Quakers devaient pousser la logique jusqu’au bout en éliminant baptême et communion. Leur refus de toute idôlatrie les amène à refuser de se découvrir, de s’agenouiller, de s’incliner ou d’user du pluriel de politesse. Bref, l’esprit démocratique et sans gêne qui va caractériser les Américains est en marche.

Quoi qu’il en soit, chaque communauté baptiste se voulait une Église pure. Refusant les charges publiques, le rejet du mode de vie aristocratique conduisait les Baptistes vers des métiers non politiques. De là devait surgir le fameux principe « l’honnêteté est la meilleure des politiques ». La constitution en sectes, c’est-à-dire en groupements volontaires favorisait l’action économique. L’individu était « motivé à contrôler méthodiquement son propre état de grâce dans sa propre conduite ».

De la condamnation des richesses à l’exaltation du travail

La condamnation de la poursuite de l’argent et des biens matériels est plus rigoureuse et inflexible dans l’ascétisme protestant que dans l’église médiévale. Mais en fait ce qui est éminement condamnable est la jouissance de la richesse. L’oisiveté est, comme chacun sait, mère de tous les vices. Seule l’activité sert à accroître la Gloire de Dieu. Gaspiller son temps est un péché. Il n’y a qu’un pas à franchir et nous aurons : le temps c’est de l’argent.

Dans la tradition monastique occidentale, et c’est là déjà une originalité, le travail est moyen d’ascèse. La continence puritaine s’inscrit ainsi dans l’héritage de la chasteté monastique. Mais le travail ne permet pas seulement de lutter contre toutes les tentations, il constitue le but même de l’existence. Le riche doit suivre le commandement de Saint Paul au même titre que le pauvre : « si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ».

Le profit n’est pas incompatible avec la piété. Il importe d’adopter le métier le plus utile et le plus profitable. Dieu agissant dans toutes les circonstances de la vie, le bon chrétien doit répondre à son appel.

Comme l’écrit le puritain Richard Baxter dans son Christian Directory : « Si Dieu vous désigne tel chemin dans lequel vous puissiez légalement gagner plus que dans tel autre et que vous refusiez le plus profitable pour choisir le chemin qui l’est moins, vous contrecarrez l’une des fins de votre vocation, vous refusez de vous faire l’intendant de Dieu… »

Esprit bourgeois et formation du capital

La pauvreté, exaltée par le christianisme médiéval, devient une maladie. Le mendiant en état de travailler viole le devoir d’amour envers le prochain. Rappelons la place que tient dans le puritanisme le Dieu de l’Ancien Testament qui récompense en cette vie la piété de son peuple. Le livre de Job jouissait d’une grande popularité.

Ainsi le puritanisme distinguait nettement l’usage irrationnelle de l’acquisition rationnelle des possessions. Si la poursuite de la richesse en tant que fin était mauvaise, la richesse comme fruit du travail était signe de bénédiction. La condamnation de la consommation des biens acquis favorisait la constitution du capital, fruit de l’épargne ascétique.

Les méthodistes rejoignent sur ce point les autres puritains.  John Wesley écrit : « Exhortons tous les chrétiens à gagner et à épargner tout leur saoul, autrement dit à s’enrichir ».

Le puritanisme s’opposait aux monopoles du « capitalisme de connivence ». Les puritains réclamaient en Angleterre la suppression des octrois, douanes et contributions indirectes au profit d’une taxe unique et l’établissement du free trade. Un siècle plus tard, cet « esprit de boutiquiers » devait trouver sa meilleure illustration dans La science du Bonhomme Richard et Conseils pour faire fortune de Benjamin Franklin.

L’auteur a pris soin de rappeler qu’il ne visait pas à donner une explication unique au développement du capitalisme moderne. Mais ce petit livre de Weber reste en tout cas un des essais les plus stimulants que l’on ait écrit sur le sujet.

Sources :

Pierre Chaunu, Le Temps des réformes, Fayard 1975

Bernard Cottret, Histoire de la réforme protestante, Perrin 2001

Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Plon 1964

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