Travis Corcoran, le romancier du futur qui n’oublie pas le passé

Rencontre étonnante avec Travis Corcoran, romancier américain libertarien.

Travis J. I Corcoran est un anarcho-capitaliste catholique, un ingénieur logiciel, un agriculteur amateur et un écrivain à temps partiel. Il vit dans une ferme de 50 acres dans le New Hampshire avec sa femme, ses chiens, son bétail et une variété de tours et de fraiseuses.

Son premier roman, The Powers of the Earth a remporté le prix Prometheus du meilleur roman en 2018. Son deuxième roman, Causes of Separation  a remporté le prix Prometheus du meilleur roman en 2019.

Ses romans sont publiés en russe par Eksmo. Il n’a pas encore d’éditeur français.

Un entretien mené par Guy d’Andigné.

Guy d’Andigné : En tant qu’auteur de science-fiction, vous cherchez à anticiper l’avenir. Les 20 dernières années ont-elles tourné comme vous l’attendiez ?

Travis Corcoran : À certains égards – progrès technologique, richesse sans cesse croissante de l’humanité et le fait que de vastes populations soient sorties de la pauvreté – l’avenir s’est déroulé comme je l’avais prévu. Ce qui m’a surpris, c’est la fin de « la fin de l’Histoire » : dans une certaine mesure, on a certes pu assister à la montée du fanatisme au Moyen-Orient et aux nouvelles guerres, mais ce sont surtout l’émergence du fanatisme politique et de la polarisation en Occident qui m’ont surpris.

Rétrospectivement, cela a du sens. L’univers est régi par des lois de fer (la gravité, la conservation de l’énergie, etc.), mais nombre de lois auxquelles nous croyons  – parce qu’on nous les a enseignées explicitement ou implicitement – ne sont que des généralisations fondées sur des données limitées. L’histoire des whigs est fausse, il n’y a pas de téléologie.

L’Histoire se déroule à la manière de ce que les informaticiens appellent un automate fini. Parfois, les évolutions sont symptomatiques d’une pente glissante et entraînent d’autres évolutions dans la même direction, mais il arrive aussi que les évolutions suscitent des réactions. L’industrialisation a engendré la Première Guerre mondiale, la Deuxième Guerre mondiale, la Guerre froide, et l’Union soviétique s’est effondrée à cause du problème de l’utilisation de la connaissance soulevé par Hayek…

Au final, l’Occident n’a pas eu peur du communisme et n’en a pas réeellement tiré la leçon. « Le communisme n’est pas si mauvais » et « les choses se corrigent d’elles-mêmes ». On a certes pu bénéficier de la dé-nazification mais pas de la dé-communisation à l’Ouest, le maoïsme n’a été répudié ni à l’Est ni à l’Ouest, et – bercée par la consommation de luxe  – une nouvelle génération se pâme dans la révolution culturelle maoïste.

Aux États-Unis, des gens détruisent des statues de figures du XIXe siècle parce que ces dernières ont péché en ne respectant pas les idéaux du XXIe siècle. On est en plein dans l’année zéro façon Khmers rouges. La direction, la vitesse et l’ampleur de ce processus sont les raisons pour lesquelles les 20 dernières années m’ont surpris.

La religion et les prêtres sont présents dans le futur que vous imaginez, alors pourtant que la production de science-fiction est (implicitement ou explicitement) athée. Quel sera, pour vous, le rôle de la religion dans la réalité future ?

Travis Corcoran : Blaise Pascal a dit : « Il y a un vide en forme de Dieu dans le cœur de chaque Homme qui ne peut être rempli par aucune chose qui ait été créée, mais seulement par Dieu, le Créateur, qui s’est fait connaître aux Hommes par Jésus ». Pascal a à moitié raison.

Il y a bien un vide en forme de Dieu dans le cœur humain, mais il y a malheureusement beaucoup de pièces de puzzle qui s’emboîtent plus ou moins à l’intérieur de ce vide. Les gens ont adoré Jupiter avec la même extase que d’autres ont adoré Jésus. Les gens ont cru au communisme avec autant de foi que d’autres qui, eux, croient au Paradis. Les gens se sacrifient pour la Terre en ne se lavant pas et en mangeant des insectes de la même façon que d’autres ont porté des cilices afin de mortifier leur chair pour Dieu.

L’humanité ne peut pas – et n’existe pas – sans religion. La nature humaine, contrairement à la doctrine gauchiste, ne change pas. Vous pouvez lire les écrits des Romains appartenant aux classes supérieures romaines : vous verrez que leurs préoccupations sont identiques à celles des classes supérieures d’aujourd’hui. Que diable, allez jeter un œil aux graffitis des Romains appartenant aux classes inférieures. Rien ne change.

La question n’est pas « l’humanité a-t-elle besoin de la religion ? ». La question est : « quelle religion l’humanité va-t-elle adopter ? »

Jésus a dit, dans Matthieu 16:17-19, « Et moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. »

Ainsi, j’essaie, même si parfois c’est difficile en raison des tribulations du XXIe siècle, de croire que tant que l’Homme existera (sur Terre, sur la Lune, autour d’autres Soleil), un jour, les paroles d’un charpentier du Moyen-Orient seront répétées plus souvent que celles d’un seigneur de guerre du Moyen-Orient, ou d’un raciste allemand, ou d’un théoricien du travail allemand, ou de théoriciens américains du genre.

Le libertarianisme/anarcho-capitalisme est-il réellement envisageable ? L’émergence de la bureaucratie aux États-Unis et le succès de la Chine ne montrent-ils pas qu’un État obèse est inévitable ?

Ceci est lié à la question précédente : lorsque les individus sont écrasés les uns contre les autres, les coudes forcément coincés dans le ventre, il est inévitable que les deux se retrouvent réglementés. Les deux plus grands indicateurs du niveau de réglementation gouvernementale sont la densité de la population, qui crée des désaccords et des jalousies, et la richesse, qui permet à l’État de taxer les gens afin de se financer.

C’est une définition pragmatique ou sympathique de l’État. Dans une certaine mesure, je suis d’accord avec ça, mais j’adhère également à une deuxième explication : tous les écosystèmes ont des parasites, et une grande partie de l’État, et beaucoup de ceux qui travaillent pour lui sont des parasites.

Attention, lorsque j’emploie le mot parasite, je ne porte pas nécessairement de jugement moral. C’est une simple catégorisation, comme pourrait le faire un biologiste : beaucoup de ceux qui travaillent pour l’État ne créent rien et même n’améliorent rien, mais ils vivent de l’argent des impôts en se contentant de remuer de la paperasse.

Le succès de diverses sociétés aux gouvernements limités – l’État libre d’Islande, les États-Unis des débuts, Hong Kong, la Somalie (oui, c’est une réussite par rapport à ses voisins dans des circonstances similaires – il n’est pas juste de la comparer à, disons, la France ou l’Allemagne), me dit qu’un gouvernement obèse n’est pas une condition nécessaire à l’épanouissement de l’Homme ou la liberté humaine.

Je ne dis pas que les choses faites par l’État sont toujours mauvaises, ou qu’il n’est pas, parfois, une solution aux vrais problèmes – les individus ont des désaccords sur l’attribution des droits de propriété, sur les contrats, sur la criminalité, et l’État est un outil qui peut arbitrer et prévenir les querelles violentes.

Mais je dirais qu’il existe d’autres outils, et qu’ils sont améliorés par la technologie. De nombreuses choses nommées « biens publics » ne le sont pas dans le sens où elles sont libres de rivalité mais, à cause de la technologie elles deviennent exclusives : par exemple, les routes privées dont l’utilisation est surveillée à l’aide de transpondeurs et qui est facturée aux utilisateurs plutôt que les routes publiques, les arbitrages privés plutôt que les tribunaux publics, etc.

Je pense que la Chine véhicule une bonne image aux yeux de certains observateurs occidentaux car ces derniers sont trop éloignés pour se rendre compte des coûts énormes en termes de liberté humaine, de mauvaises prises de décision, de mauvaises allocations financières.

L’Union soviétique véhiculait elle aussi une bonne image aux yeux des intellectuels occidentaux… mais moins aux yeux des Russes et de toutes les personnes sous son autorité. J’espère que les humains vont créer une nouvelle frontière dans l’espace et que la liberté humaine s’y épanouira.

Étonnamment, pour quelqu’un qui écrit sur l’avenir, vous ne vivez pas dans une ville mais dans une ferme. Cela n’implique-t-il pas un rejet de la modernité ?

Dans une certaine mesure, oui, absolument. Hier je coupais des arbres pour dégager les bords d’un pâturage et fendre des bûches pour chauffer ma maison, et ce matin j’ai abattu et éventré un de nos moutons. Ce ne sont pas des choses que la plupart des gens font.

Aujourd’hui, on peut dire que je me tiens à l’écart de la modernité et que je vis une vie plus commune en 1720. Mais j’utilise aussi un ordinateur pour créer des logiciels et pour écrire des livres le week-end.

Je ne pense pas qu’il faille rejeter la modernité, je pense qu’elle doit être considérée comme fragmentaire.

Les lecteurs européens ne savent peut-être pas qu’aux États-Unis, existe une petite communauté, environ un tiers d’un million de personnes, les Amish, descendants des anabaptistes suisses allemands, qui mènent un mode de vie séparatiste et peu technologique. Ils ont tendance à rouler en carrioles tirées par des chevaux plutôt qu’en voiture, ils travaillent dans des fermes, rejettent les téléphones portables et les ordinateurs.

Mais les Amish ne rejettent pas systématiquement et de manière générale les technologies. Certains ont un téléphone mais ne l’utilisent que pour les affaires, ou en semaine, ou ont une ligne communautaire. Certains ont des tours et des scies à table modernes, mais alimentées par des roues à eau et non par l’énergie électrique. Certains disposent de l’énergie électrique, mais uniquement pour l’atelier,
l’éclairage, etc.

De manière générale, ils pensent aux effets de deuxième et troisième ordre de l’adoption d’une technologie. « La télévision va-t-elle nous empêcher de lire ou de discuter ? Les voitures vont-elles affaiblir les liens familiaux ? Les lumières électriques vont-elles amenuiser notre rapport à la nature et aux saisons ? « 

Je pense que c’est une excellente approche que davantage de gens devraient adopter, soit au niveau communautaire comme les Amish, soit au niveau individuel. Ma femme et moi ne sommes pas sur Facebook, nous n’avons pas de téléphone portable, ni Amazon, Alexa, ou Google Home. Nous utilisons la technologie en essayant de ne pas être utilisés par elle.

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