Brexit : le départ britannique bouscule la gouvernance de l’Union européenne

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Le Brexit rebat les cartes entre États membres à la tête de l’union européenne. Qui seront les gagnants ? Qui seront les perdants ?

Par  Alexandre  Massaux.

Le Royaume-Uni est finalement sorti de l’UE le 31 janvier 2019. En Europe, ce pays était la deuxième puissance économique après l’Allemagne et une puissance militaire majeure avec la France.

Le départ des britanniques ampute l’Union Européenne de 15% de son pib et lui fait perdre la City, seconde place financière mondiale. En outre, le Brexit va avoir des conséquences importantes sur la gouvernance politique de l’UE, et ce y compris au sein  des  institutions  européennes.

Un renforcement du pouvoir des Etats membres les plus peuplés au détriment des moins peuplés au sein du Conseil de l’UE

 

Avec le départ du Royaume-Uni la proportion de la population européenne de chaque État au sein du conseil de l’UE change, ce qui influe sur la puissance politique de chaque membre.

En effet, le traité de Lisbonne a instauré un système de double majorité qualifiée pour la plupart des votes au sein de cet organe exécutif. Selon une étude du parlement européen1 les États qui vont gagner le plus de pouvoir de vote sont la Pologne, l’Espagne, la France l’Italie et l’Allemagne. A contrario, les États faiblement peuplés comme les pays baltes devraient voir leur poids politique diminuer.

Une telle situation n’est pas la plus avantageuse pour la défense des libertés. En effet, les grands Etats ont plus tendance à prôner une politique centralisée et risquent de profiter de leur gain de pouvoir politique au sein d’une institution décisionnelle importante pour aller vers plus d’interventionnisme.

Cette tendance est d’autant plus confirmée si on compare les gains de pouvoir de vote avec la place des pays dans l’Human freedom Index qui mesure les libertés publiques. A l’exception de l’Allemagne qui est le 8ème pays le plus libre du monde (et 2ème pays européen ex-aequo avec la Finlande), les autres grands États Européens sont parmi les moins respectueux des libertés dans l’UE. A l’inverse, ce sont les pays d’Europe du Nord qui sont les plus libres et qui risquent d’être plus marginalisés dans le Conseil de l’UE.

Une nouvelle répartition des forces politiques entre les pays membres

 

La sortie du Royaume-Uni change en outre la répartition des forces politiques entre les États membres de l’UE.

Comme le montre la carte de la composition politique du Conseil européen (réunissant les chefs d’États et chefs de gouvernements des États membres), le centre, avec l’ALDE, et la gauche, avec le groupe européen S&D, dominent l’Europe de l’Ouest et l’Europe du Nord. A l’inverse, la droite, avec principalement le groupe PPE, contrôle les États d’Europe centrale et de l’Est.

La position des partis membres au sein des groupes européens n’est pas unique, les pays du nord restant plus libéraux que ceux du sud, Mais cette répartition des tendances politiques au pouvoir montre une ligne de démarcation en Europe. Néanmoins, la percée des partis verts aux dernières élections européennes dans les pays d’Europe de l’Ouest et du nord ainsi qu’en Autriche et en Allemagne va obliger tous ces pays à prendre en compte un agenda plus social afin de satisfaire cet électorat montant.

De plus, Les conservateurs anglais, qui dirigeaient le Royaume-Uni cette dernière décennie, avaient contribué à donner un poids au groupe eurosceptique modéré ECR, tout en lui donnant une dimension quelque peu libérale. Ce dernier n’est désormais plus représenté que par la Pologne. Cela tend à isoler politiquement le gouvernement polonais au niveau Européen alors qu’il est déjà critiqué, à l’instar de la Hongrie, sur le respect de l’État de droit.

De plus, l’opposition polonaise agite des rumeurs de Polexit pour discréditer le gouvernement du parti Droit et Justice (PiS) qui dément toute sortie de l’Union (la Pologne est le principal bénéficiaire net du budget européen et possède la population la plus favorable à l’UE selon le Pew research center).

Cette situation crée une réelle confrontation au niveau de l’UE entre le gouvernement polonais et les partis promouvant une plus grande intégration européenne. Tout particulièrement, LREM est devenue une cible privilégiée des critiques du PiS et des médias pro-gouvernementaux qui pointent la gestion des mouvements sociaux et les manquements à l’État de droit en France.

A cela s’ajoute le fait que la Pologne avait de fortes relations politiques et économiques avec le Royaume-Uni depuis la fin de la guerre froide. La droite eurosceptique est par conséquent affaiblie au niveau européen et il est fort à parier que la Pologne va souhaiter prendre le rôle du Royaume-Uni. La différence étant que Varsovie est bien moins libérale que Londres mais aussi moins puissante économiquement et donc moins influente. Néanmoins, elle risque de compenser sa faiblesse par sa virulence.

LREM de Macron et le CDU/CSU de Merkel gagnants de la recomposition du parlement européen

 

Avec le Brexit, 73 députés européens britanniques partent et 27 sièges sont distribués à certains États membres (dont 5 à la France), ce qui amène certains changements au niveau de la composition politique du parlement européen. Les groupes européens de gauche (S&D et les Verts) mais aussi Renew Europe perdent ainsi des sièges tandis que le PPE est celui qui en gagne le plus, suivi d’Identité et démocratie, le groupe de l’extrême droite.

Ainsi au sein de la majorité PPE/Renew/S&D, le poids du PPE augmente. Ce dernier étant dominé par le CDU/CSU allemande, il faut s’attendre à un poids politique plus fort de la part de Berlin. Néanmoins, LREM n’est pas à plaindre : le parti de Macron va voir sa force augmenter au sein de Renew Europe.

En effet, si le nombre de sièges de ce dernier groupe baisse dans l’absolu, le fait que LREM soit la principale force au sein de Renew va lui permettre de renforcer son assise dessus. Le risque étant que LREM profite de la situation pour contrôler les libéraux de l’ALDE qui sont aussi membres de Renew.

Reste néanmoins une inconnue : le mouvement 5 étoiles jadis allié de l’UKIP se retrouve désormais sans groupe. Le parti italien va-t-il rejoindre un des groupes européen et si oui lequel ? Compte tenu de la nature diverse du mouvement et des changements d’alliances qu’il a accompli en Italie, il est difficile de prévoir son positionnement. Il n’en reste pas moins qu’il faudra surveiller l’action de ce parti car il pourrait changer l’équilibre des forces.

Tout l’enjeu de la gouvernance va ainsi reposer plus que jamais sur l’Allemagne. Avec la fin du Triumvirat Royaume-Uni, Allemagne et France, la tentation va être de relancer l’impulsion européenne avec le couple franco-allemand. Berlin, ayant aussi l’avantage d’avoir une influence politique et économique en Europe centrale, possède les clés pour influencer les décisions de l’UE.

Se pose néanmoins la question de l’usure de la chancelière Angela Merkel qui est affaiblie, ainsi que son parti, en interne. En cas d’absence de leadership allemand, la France serait tentée de prendre la relève. Mais cette situation  risquerait de soulever une levée de boucliers de la part des États d’Europe du nord, compte tenu des orientations économiques interventionnistes du pays, et d’Europe centrale à cause des choix politiques progressistes de Paris.

  1. BESSELINK Leonard, SWIDER Katjia, MICHEL Bastian The impact of the UK’s withdrawal on the institutional set-up and political dynamics within the EU.
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