Baisse du chômage : profitons-en pour agir !

Working hands at rest by Dayland Shannon(CC BY-NC 2.0) — Dayland Shannon, CC-BY

Certes le chômage baisse, mais ce n’est pas le moment encore de se réjouir : il y a fort à faire.

Par Claude Sicard.

La presse nous apprend les bonnes nouvelles que nous donne l’INSEE sur la baisse du chômage en France en 2019 : 120 700 chômeurs en moins, soit un recul du chômage de 3,3 % par rapport à l’année précédente.

Le taux de chômage se trouve ainsi ramené à 8,6 %, et les pouvoirs publics ne cachent pas leur satisfaction. Ils confirment ainsi que l’objectif de 7 % fixé par notre président pourra vraisemblablement être atteint en fin de mandat.

Notre ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, vient à la rescousse, et il parle même de la possibilité de parvenir enfin à une situation de plein emploi en 2025 : « L’objectif 5 % est tout à fait envisageable. »

Face à ces emballements, il faut prendre quelque recul et replacer ces premières améliorations du taux de chômage dans le cadre des réalités qui nous gouvernent. Incontestablement, ces premiers progrès sont à saluer, car ils sont le fruit des réformes initiées par le précédent gouvernement et complétées ensuite par Emmanuel Macron. Mais nous sommes encore extrêmement loin de voir la situation économique du pays redressée.

Quelles sont, en fait, les réalités auxquelles notre pays se trouve confronté en matière d’emploi ?

Nous allons les rappeler très brièvement.

Le taux de chômage dans les pays développés

Le BIT est l’autorité reconnue pour fournir des comparaisons fiables entre les pays sur les niveaux du chômage. Cet organisme international définit le taux de chômage comme le rapport entre les personnes sans emploi en âge de travailler et la population active, celle-ci étant par définition constituée par les personnes de 15 à 64 ans ayant un emploi, plus tous les chômeurs en cherchent un. On obtient ainsi les taux de chômage suivants :

Taux de chômage 2017

baisse du chômage

On voit que la France est un pays qui se démarque complètement des autres pays développés. Un tel taux de chômage qui a la caractéristique, en France, de se maintenir dans la durée relève nécessairement d’un problème structurel.

On se souvient que François Mitterrand nous avait dit, en s’en désolant : « Dans la lutte contre le chômage, on a tout essayé. » On a trop disserté dans notre pays sur le taux de chômage élevé qui le caractérise sans jamais expliquer malheureusement aux Français quelle en est la cause.

Nous avons montré, dans différents articles précédents, que la cause de ce chômage très élevé et particulièrement difficile à réduire s’explique par la très forte désindustrialisation de notre pays, le secteur industriel ne représentant plus que 10 % du PIB alors qu’il devrait se situer aux alentours de 18 % à 20 %. La France est devenue, progressivement, le pays le plus désindustrialisé de toute l’Europe, la Grèce mise à part, et la situation est extrêmement difficile à redresser.

Le taux de population active de la France

La France est le pays européen qui, en proportion de la population totale, a aujourd’hui le plus faible taux de population active.

Les chiffes sont les suivants :

baisse du chômage

Ces chiffres sont extrêmement parlants.

La France a manifestement un taux de population active beaucoup trop faible, c’est-à-dire une insuffisante proportion de personnes au travail par rapport à la population totale. Cela constitue un élément de faiblesse incontestable pour notre économie.

Un  taux de 52 % paraîtrait être dans la norme, ce qui signifierait qu’il manque environ 4,5 millions de personnes au travail dans notre pays. Des études seraient nécessaires pour mieux les cerner.

Par exemple, chez les seniors dans la catégorie des 60 à 64 ans le taux d’emploi est de seulement 30 % alors qu’il est en moyenne de 42 % dans l’Union européenne (source : France stratégie).

Pour les jeunes de moins de 25 ans, le taux de chômage français était de 20,1 % en avril 2019, contre 5,2% en Allemagne, et 10,9 % en Grande-Bretagne. Certes, en Italie, la situation était pire encore avec un taux de 33 %.

De surcroît, lorsqu’il s’agit des personnels salariés, du fait de la législation française du travail et de ce que les syndicats désignent comme des avantages acquis, ces personnes bénéficient de durées de travail moins élevées que dans les autres pays, qu’il s’agisse de la durée hebdomadaire du travail ou de la durée de la vie active.

Les créations d’emplois en France

L’INSEE nous apprend que 263 000 emplois nouveaux ont été créés en 2019, dont 30 000 environ résultant de la transformation du CICE en baisse de cotisations pour les employeurs.

L’INSEE nous indique que le secteur des services constitue à nouveau le secteur contribuant le plus à la création d’emplois, très loin devant l’industrie. On aurait eu la ventilation suivante :

On voit que, au regard de tous les emplois qui manquent à notre machine économique, et chiffrés plus haut grossièrement à 4,5 millions, le chiffre de  263 000 emplois créés en 2019 est insignifiant. À ce rythme, il faudra 20 ans pour nous trouver dans la norme.

Dans un article précédent, nous avions estimé qu’il manque au moins 1,8 million d’emplois dans notre secteur industriel, secteur dont les effectifs ne se montent plus aujourd’hui qu’à 2,7 millions de personnes.

Ces 1,8 million d’emplois industriels qui font défaut dans notre pays induiraient, s’ils existaient, un très grand nombre d’emplois dans le secteur tertiaire, celui des services.

Les économistes avancent généralement un coefficient multiplicateur de deux : ce qui signifie que nous en serions à 5,4 millions d’emplois avec un secteur industriel revenu à son niveau normal. Avec un tel supplément d’emplois le taux de population active avoisinerait 53,6 %, chiffre encore inférieur à celui de la Suisse.

Plutôt donc que de rassurer les Français avec ces premiers résultats certes encourageants en matière de lutte contre le chômage, mais beaucoup trop modestes comme nous venons de le constater, il conviendrait plutôt de tirer la sonnette d’alarme pour les mobiliser.

Emmanuel Macron a évoqué timidement ce problème dans sa conférence de presse du 26 avril dernier, à l’issue du grand débat : « La France  travaille en moyenne beaucoup moins que ses voisins. »

Mais aussitôt les syndicats ont protesté, alléguant que les chiffres étaient faux. Ils émanent de l’Institut coe-Rexecode, un organisme proche du Medef. Pour calmer le jeu, Emmanuel Macron a abandonné ce discours, d’autant qu’il s’était engagé dans sa campagne électorale à ne pas toucher à l’âge de départ à la retraite.

Baisse du chômage, oui, mais deux défis à relever

Notre pays se trouve face à deux défis, extrêmement difficiles à relever afin de parvenir à une situation de plein emploi :

  • reconstituer le tissu industriel du pays
  • miser sur une économie fondée presque uniquement sur les services, c’est-à-dire pratiquement sans industrie.

Reconstituer notre secteur industriel pour le porter à nouveau à hauteur de 18 % ou 20 % du PIB parait être extrêmement difficile, notamment dans le contexte de fonctionnement des entreprises en France :

  • législation du travail mal adaptée,
  • fiscalité beaucoup trop lourde,
  • contraintes pointilleuses de préservation de l’environnement,
  • hostilité permanente des syndicats majoritairement de culture marxiste,
  • etc.

Le nouveau tissu industriel ne serait évidemment constitué que d’entreprises de haute technologie, d’innovations. Il faudrait pour cela que notre recherche soit essentiellement confiée au secteur marchand et non pas à l’État, et que les budgets de R&D soient considérablement renforcés.

La France n’est pas une start-up nation comme c’est le cas d’Israel. Le problème est que toutes les start-up à gros potentiel de développement passent trop souvent par l’étranger lorsqu’elles ont à lever des capitaux pour alimenter leur croissance. Ce sont bien souvent des fonds américains qui interviennent. Le développement de ces entreprises va se faire à l’étranger, notamment aux États-Unis où le marché est dix fois plus important que le nôtre, et où leurs conditions de développement sont bien plus favorables.

Pour l’heure, on voit que le redressement de notre industrie peine à prendre forme. À peine 12000 emplois nouveaux ont été créés dans ce secteur en 2019.

L’alternative consistant à ne compter que sur le secteur tertiaire ne constitue-t-elle pas une utopie, pour un pays de la dimension du nôtre ? Il n’y a pas d’exemple dont le pays pourrait s’inspirer, ceux fonctionnant uniquement sur le secteur des services étant de toute petite dimension.

Les entreprises du secteur des services, lorsqu’elles croissent et se développent ont  un développement que les économistes nomment « multi-local », ce qui signifie que les emplois se créent à l’étranger, contrairement aux entreprises industrielles qui exportent à partir du territoire où elles se sont établies initialement. D’ailleurs, les exportations des pays développés sont constituées à 75 % ou 80 % par des produits manufacturés.

Comme on le voit, parvenir à nouveau, en France, au plein emploi se révèle être une tâche extrêmement ardue.

Il faudrait pouvoir redévelopper rapidement notre secteur industriel en conservant la maitrise des innovations de nos chercheurs. Mais à présent, la Chine est là, maitrisant parfaitement tous les savoir-faire modernes, et disposant de chercheurs extrêmement bien formés dont les effectifs sont du même ordre que ceux des États-Unis. Ce pays est devenu redoutable, avec une forte capacité d’innovation et un État stratège intervenant fortement dans l’économie.

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