LREM / RN : omniprésents dans les médias, inexistants sur le terrain

Arrival of Emmanuel Macron by OECD Organisation for Economic Co-operation and Development (CC BY-NC 2.0) — OECD Organisation for Economic Co-operation and Development, CC-BY

À l’époque des réseaux sociaux, la polarisation et le manichéisme sont devenus les nouvelles règles du débat public. Mais la crise démocratique n’est pas issue uniquement de Twitter, mais également du nouveau paysage politique depuis 2017.

Par Jonathan Frickert.

Saccages, vandalisme, coupures de courants intempestives… La contestation contre la réforme des retraites a passé un nouveau cap en ce début d’année. Au cœur de ces actes : la CGT.

Par sa volonté de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur, l’organisation dirigée par Philippe Martinez semble glisser de plus en plus vers un autre type d’organisation, visée cette fois par le Code pénal.

Cependant, à la manière des Gilets jaunes, le parallèle avec la crise politique actuelle effleure rapidement l’esprit, tant l’étouffement démocratique, déjà présent en France du fait de la faible part de démocratie directe ou semi-directe, s’est exacerbé ces trois dernières années.

À l’époque des réseaux sociaux, la polarisation et le manichéisme sont devenus les nouvelles règles du débat public.

Mais cette violence n’est pas uniquement le fruit des nouveautés de l’époque. La crise démocratique qu’a révélée l’émergence des Gilets jaunes n’est pas issue uniquement de Twitter, mais également du nouveau paysage politique depuis 2017.

Cette très forte polarisation du débat correspond en effet à une pratique du pouvoir typiquement française et exacerbée sous la présidence d’Emmanuel Macron. La République en Marche soutenant un président jupitérien s’est laissé pour seul adversaire un Rassemblement national tenant tout entier sur le culte du chef, du moment qu’il s’appelle Le Pen.

Au sein de ce marasme, les partis traditionnels, davantage implantés au niveau local, sont devenus nationalement inaudibles du fait de la saturation de l’espace médiatique.

Une situation qui interroge à deux mois des élections municipales, alors que les deux partis structurant notre vie politique disposent de très peu d’élus municipaux.

Une absence de relais de terrain qui n’est pas pour rassurer sur l’état de notre démocratie.

Enjamber les élections municipales

Marine Le Pen s’intéresse t-elle vraiment aux élections municipales ?

Le moment est peut-être révélateur pour la finaliste de la dernière élection présidentielle. Habituée, comme son père, à déclarer sa candidature très en avance, Marine Le Pen a fait le choix d’annoncer sa candidature à l’élection présidentielle en marge de ses vœux à la presse, le 16 janvier dernier.

Une habitude révélatrice des priorités de son parti. Ce dernier est très peu implanté localement et ne dispose que d’une petite trentaine de mairies sur les 36 000 que compte l’Hexagone. Marine Le Pen a ainsi déclaré sa candidature deux mois avant un scrutin municipal qu’elle semble avoir balayé d’un revers de main.

Le culte du chef pour seule opposition

Cette décision intervient également bien avant la réunion du congrès du Rassemblement national qui devra choisir son candidat l’année prochaine. Une simple formalité pour un parti dirigé de père en fille et sans doute bientôt de tante en nièce depuis près de 47 ans.

Comme en 2012 et en 2017, la benjamine de Jean-Marie Le Pen s’est une nouvelle fois targuée de préparer son projet avec la société civile, voire de nouer des alliances avec des partis fantômes généralement là pour la mettre en avant, à la manière du SIEL, fondé en 2012 par l’essayiste souverainiste Paul-Marie Couteaux et qui a disparu dans les limbes de notre histoire politique contemporaine.

Autant de paroles incapables de masquer la véritable nature du pouvoir qu’incarne le parti nationaliste.

Le culte du chef y est omniprésent depuis sa création et ne s’embarrasse pas de débat sur la personnalité la plus à même d’incarner les idées du parti. Ce dernier est une machine au service d’une personne, pour elle-même et non pour les idées qu’elle incarne.

Cette configuration centralisée se retrouve largement dans les campagnes locales, qu’elles soient départementales ou municipales. Les affiches des candidats affublent ces derniers de messages très clairs : ils sont là car la présidente les a choisis, non parce qu’ils incarnent quelque chose localement.

Cette personnalisation du mouvement rapproche le parti lepeniste de la majorité présidentielle, dont il est le principal opposant au niveau national malgré un débat d’entre-deux tour vaudevillesque qu’à un débat pour la direction d’un État disposant de la bombe atomique.

En effet, le culte du chef présent au RN depuis sa création n’est pas sans rappeler la présidence jupitérienne d’un Emmanuel Macron.

La circulaire de la débâcle

Christophe Castaner donne-t-il le bâton pour se faire battre ?

À moins de deux mois d’un scrutin municipal compliqué pour la majorité, son ministère a édicté une circulaire relative à l’attribution des nuances politiques aux candidats aux élections municipales. Elle vise à augmenter le seuil à partir duquel les préfets et sous-préfets attribueront une nuance politique aux candidats. Auparavant de 1000 habitants, ce seuil est désormais multiplié par neuf.

Entraînant une levée de boucliers des républicains et des socialistes, l’acte aurait été une demande des maires ruraux lassés des étiquetages arbitraires. Ces derniers n’imaginaient toutefois pas un seuil si élevé puisque l’Association des maires ruraux de France (AMRF) proposait 3500 habitants, soit le seuil en vigueur en 2008.

Seulement, le nouveau seuil de 9000 habitants concerne la moitié de la population française et 96 % des communes du territoire. De quoi faire dire à l’opposition que l’objectif politique est bel et bien de masquer une probable défaite d’un parti présidentiel depuis toujours en froid avec les territoires ruraux.

Une mesure à première vue légitime puisque la couleur politique est un élément négligeable dans les petites et moyennes communes, dans un contexte d’étouffement des partis disposant de puissants relais locaux, l’absence d’affichage de la couleur politique des maires nouvellement élus empêchera à ce scrutin d’avoir un rayonnement national.

Un élément qui leur fait défaut du fait de la saturation de l’espace médiatique par les deux derniers finalistes de l’élection présidentielle.

Le ministre de l’Intérieur a beau évoquer la possibilité pour les candidats de revendiquer une couleur politique, modifier ce seuil n’est pas une nouveauté. En 2008, 88 % des communes étaient déjà concernées par cette mesure contre 71 % en 2014. L’évolution ne suit semble t-il pas de logique propre mais paraît relever d’un tâtonnement administratif.

Il reste que cette hausse est suffisamment importante et le moment suffisamment critique pour la majorité pour que cette modification donne l’impression d’une fâcheuse coïncidence, d’autant que l’Association des maires de France a récemment fait savoir sa désapprobation.

En limitant la coloration politique aux villes de plus de 9000 habitants, le parti présidentiel semble anticiper un résultat révélateur de sa vraie nature : celle d’un parti urbain dans une France encore très rurale dont les seuls moyens de communication sont ces scrutins locaux. De quoi donner du grain à moudre à une violence de plus en plus présente dans la sphère publique…

Mieux encore, cette circulaire permet à la majorité de s’attribuer des mairies conquises par ses adversaires politiques. « Divers centre » sera ainsi attribué aux candidats qui, sans être investis par la majorité ou ses alliés, auront son soutien.

L’exemple le plus typique est celui du maire LR de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, soutenu par son parti et qui pourrait bien être comptabilisé « DVC » sous l’effet de cette circulaire.

La circulaire Castaner n’est toutefois pas qu’une affaire de querelle politicienne, puisqu’elle a fait l’objet de nombreux recours au Conseil d’État.

Simple ajustement ou stratégie politique destinée à masquer une inévitable bérézina ? L’avenir le dira, mais le scrutin s’annonce compliqué.

Une majorité divisée

L’exemple le plus criant est sans doute Paris, dont plusieurs arrondissements ont établi des records en faveur du président élu.

Cela n’empêchera toutefois pas la capitale de rester vraisemblablement dans le giron des partis traditionnels. Les derniers sondages évoquent un duel LR-PS avec une avance notable pour la maire sortante.

Une débâcle attendue non pour des raisons strictement électorales, mais politiciennes. Comme souvent lorsqu’une ville est jugée imperdable mais qu’aucun candidat légitime n’émerge, la majorité s’est déchirée à coup de noms d’oiseaux dignes d’une classe de CP. Un gâchis électoral quand on sait que l’arithmétique joue en faveur de Benjamin Griveaux et de Cédric Villani, respectivement crédités de 15 et 13 % des intentions de vote, soit un total de 28 %, dépassant de 3 points la maire sortante qui fait la course en tête.

En province, les élections ne s’annoncent pas plus favorables. Étrange pour un parti qui s’est voulu partir du terrain puisque né d’une opération de porte-à-porte.

En effet, la situation s’y annonce naturellement plus compliquée. Si un tiers des grandes villes serait concerné par des candidatures dissidentes, la catastrophe semble telle que le parti aurait déjà demandé à ses candidats de ne pas utiliser le logo du parti.

Cette raclée annoncée n’est que la conséquence de ce qu’est LREM. Le parti présidentiel a parachevé le mouvement centripète des élites politiques. Sa pratique finalise le jacobinisme présidentiel.

Il n’est pas étonnant de voir les collectivités locales suivre le même mouvement. Sous couvert de décentralisation, la France ne fait que recentraliser des compétences au profit des régions et surtout, cas qui nous intéresse ici, des grandes zones urbaines.

Il serait tentant de voir Emmanuel Macron comme l’incarnation de la superstructure politique suivant l’évolution de l’infrastructure sociale, mais cette dernière n’est elle-même que le fruit des contrefaçons politiques.

Le despotisme en marche

On peut reprocher énormément de choses au général de Gaulle. Étatiste notoire malgré une période libérale remarquée, l’homme du 18 juin appuyait sa stature sur un soutien populaire.

Il a ainsi installé un important réseau d’élus locaux, portant une des principales forces politiques françaises jusqu’en 2017. Un appui dont ne peuvent se targuer les deux nouveaux partis structurant le paysage politique français.

Deux partis correspondant à la tradition française : idéologiquement étatistes, institutionnellement jacobins et politiquement bonapartistes.

La crise des Gilets jaunes a montré les dangers de ce type de politique. S’appuyer sur un adversaire dont on sait qu’il ne pourra jamais l’emporter est particulièrement dangereux. Ce danger n’est pas, contrairement à ce qu’évoquent de nombreux commentateurs, dans l’isoloir, mais dans les rues.

La France est un pays de guerres civiles. La tendance française à calmer les colères par des perfusions d’argent public plutôt que par l’instauration de véritables mécanismes démocratiques ne doit pas le faire oublier.

Une époque tocquevillienne

Dans De la Démocratie en Amérique, évoquant le nombre conséquent d’associations et de partis politiques aux États-Unis, Alexis de Tocqueville rappelait la nécessité des libertés communales :

« Il n’y a pas de pays, écrit-il, où les associations soient plus nécessaires, pour empêcher le despotisme des partis ou l’arbitraire du prince, que ceux où l’état social est démocratique »

Tocqueville opère un parallèle avec ce qu’il appelle les « nations aristocratiques » où l’absence de l’aspiration totalitaire à l’égalité des conditions a évité la destruction des corps intermédiaires.

Nous vivons définitivement une époque tocquevillienne.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.