Et maintenant, l’État va « protéger » le dessin satirique

Je suis Charlie by Rob Watling (CC BY-NC-ND 2.0) — Rob Watling, CC-BY

En créant la « Maison du dessin de presse et du dessin satirique » l’Etat prévoit de protéger les dessinateurs de presse. Clientélisme et gaspillage d’argent public en vue.

Par Nathalie MP Meyer.

L’époque où les gouvernements résolvaient un problème politique réel ou imaginaire par la mise en place d’un conseil, d’un comité ou d’une haute-autorité de ceci ou de cela n’est certes pas révolue – c’est tellement pratique pour ouvrir de nouvelles sinécures et donner l’impression qu’on agit ! Mais c’est peut-être un poil trop technocratique. Alors voici venu le temps des « maisons » et leur puissante évocation de solidité, de protection et de chaleur du foyer.

Vous vous sentez abandonnés par l’État ? Les « Maisons France Services publics » annoncées par Emmanuel Macron en conclusion du Grand débat national sont faites pour vous ! Le dessin de presse est menacé ? Ne désespérez plus car la « Maison du dessin de presse et du dessin satirique », c’est pour bientôt !

Ainsi en a décidé le ministre de la Culture Franck Riester avant-hier, le 7 janvier 2020, alors que la France rendait hommage aux 17 victimes des attentats islamistes des 7, 8 et 9 janvier 2015 dont 12 en lien avec le journal satirique Charlie Hebdo :

De quoi s’agit-il ? Selon le ministre, de sanctuariser le dessin de presse et le dessin satirique, vecteurs indispensables de créativité, de liberté d’expression et d’indépendance des médias, afin de les protéger, eux et leurs auteurs, de toutes les censures qui les menacent dans le monde.

Très concrètement, le projet se donne pour objectif :

de concevoir un lieu de rencontres permettant la création, la valorisation et la promotion du dessin de presse et du dessin satirique ainsi que l’accompagnement de ses créateurs.

Ce lieu sera naturellement « unique et singulier », comme tout ce qui se fait au ministère de la Culture, où tout est toujours génial, sensationnel et jamais vu. Mais avouez que pour défendre et encourager le « pluralisme » des idées, le ministre aurait pu choisir une expression un peu moins « monocentrée ». Lapsus révélateur ?

Quant à la disposition « accompagnement des créateurs », on manque de détails, mais elle suggère en peu de mots qu’il s’agit sans doute bien plus que de se limiter à constituer un fonds spécial de dessins de presse pour les faire connaître au public. Il est plutôt question de dorloter et chouchouter les créateurs et tous ceux qui aspirent à ce noble statut – un service qu’une petite subvention bien placée a toujours su rendre à merveille pour donner au paysage culturel français la forme « exceptionnelle » qu’on lui connaît.

Contribuables, vous les sentez émerger, toutes ces nouvelles vocations de dessinateurs satiriques attirés par tant de « valorisation » et « d’accompagnement » ? Et vous, électeurs, et vous, citoyens intéressés par l’art et l’information, vous les voyez venir ce clientélisme et cette sélection habile des créateurs qui n’aura d’autre but que d’orienter doucement vos préférences électorales et culturelles en faveur des choix effectués par le pouvoir en place ?

Expliquant que ce projet était une réponse au vœu de George Wolinski, dessinateur de Charlie Hebdo décédé dans l’attentat, et choisissant son moment, celui, émouvant, de la cinquième commémoration de l’attentat, Franck Riester se place d’office sous une sorte d’autorité morale qu’il serait scandaleux de ne pas respecter à la lettre.

Seule une détestable sécheresse de cœur pourrait conduire à exprimer des doutes sur le bien-fondé d’un projet organisé et paramétré en tout point par l’État et dont les objectifs affichés sont aussi vertueux que la protection de la liberté d’expression et de la pluralité des idées.

Mais franchement, quelle est la logique de mettre sous cloche étatique le dessin de presse et le dessin satirique alors que leur « irrévérence » n’a de sens que s’ils sont parfaitement libres de toutes attaches idéologiques ?

Pour ma part, j’ai commencé à écrire ici le 3 février 2015, c’est-à-dire un mois à peine après le massacre perpétré par des terroristes de Daesh dans les bureaux de Charlie Hebdo. Si mon envie d’écrire est beaucoup plus ancienne et si mes motivations sont nombreuses et diverses, il est certain que les événements « Charlie », pour pétrifiants qu’ils furent sur le moment, ont constitué le détonateur qui m’a poussée soudain à me lancer.

Alors que cette tuerie avait pour but de « punir » ceux qui osaient parler, écrire ou dessiner (contre le prophète Mahomet, en l’occurrence), j’ai ressenti le besoin de refuser ouvertement le silence et l’enfermement idéologique auquel Daesh voulait nous contraindre et, tout au contraire, de continuer à pratiquer toute la libre expression et tous les questionnements qui ont construit nos sociétés occidentales ouvertes et démocratiques.

Dans ce cadre, l’État a effectivement un rôle à jouer, celui d’assurer la sécurité des citoyens, dessinateurs ou pas. En revanche, il est un rôle qu’il devrait absolument s’abstenir de tenir, celui de vouloir dicter aux citoyens ce qu’ils doivent penser, ce qu’ils doivent dire, ce qu’ils doivent taire, ce qu’ils doivent aimer et ce qu’ils doivent détester.

Or malheureusement, c’est exactement l’inverse qui se passe.

Non pas que la lutte contre le terrorisme soit chose facile. Mais était-il vraiment nécessaire d’en profiter pour mettre en place une surveillance généralisée de tous les citoyens sans décision judiciaire à travers la Loi Renseignement de juin 2015 alors que tous les experts avaient pointé l’inutilité anti-terroriste d’une telle mesure ?

Était-il nécessaire de prolonger l’état d’urgence pendant des mois et des mois jusqu’à l’utiliser hors du champ initial à l’encontre d’activistes écolos qui risquaient de faire capoter la belle COP21 qui s’est tenue à Paris fin 2015 (Hollande et Valls) puis d’en intégrer les dispositions essentielles dans le droit commun (Macron) ?

Quant à la défense de la pluralité des idées et de la liberté d’expression, était-il nécessaire d’empiler les lois mémorielles comme on le fait depuis la loi Pleven (1972) puis Gayssot (1990) puis Taubira (2001) ? Était-il nécessaire de se doter d’une loi contre les « fake news »  et les manipulations de l’information en période électorale ainsi que l’a voulu Emmanuel Macron (2018) ?

Était-il nécessaire, enfin, que le ministère de la Culture se fasse l’artisan – on pourrait même dire le parrain – de la mise en place d’un « Conseil de déontologie journalistique » (2019) dont on voit mal l’utilité si ce n’est celle d’accroitre le délire de contrôle de l’État sur la presse et l’information au-delà des subventions largement déversées sur ce secteur sensible ?

Dans ces conditions, difficile de voir dans cette « Maison du dessin de presse et du dessin satirique » autre chose qu’une étouffante tentacule étatique de plus. Ça promet.

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