Et maintenant, l’État va « protéger » le dessin satirique

En créant la « Maison du dessin de presse et du dessin satirique » l’Etat prévoit de protéger les dessinateurs de presse. Clientélisme et gaspillage d’argent public en vue.

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Et maintenant, l’État va « protéger » le dessin satirique

Publié le 10 janvier 2020
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Par Nathalie MP Meyer.

L’époque où les gouvernements résolvaient un problème politique réel ou imaginaire par la mise en place d’un conseil, d’un comité ou d’une haute-autorité de ceci ou de cela n’est certes pas révolue – c’est tellement pratique pour ouvrir de nouvelles sinécures et donner l’impression qu’on agit ! Mais c’est peut-être un poil trop technocratique. Alors voici venu le temps des « maisons » et leur puissante évocation de solidité, de protection et de chaleur du foyer.

Vous vous sentez abandonnés par l’État ? Les « Maisons France Services publics » annoncées par Emmanuel Macron en conclusion du Grand débat national sont faites pour vous ! Le dessin de presse est menacé ? Ne désespérez plus car la « Maison du dessin de presse et du dessin satirique », c’est pour bientôt !

Ainsi en a décidé le ministre de la Culture Franck Riester avant-hier, le 7 janvier 2020, alors que la France rendait hommage aux 17 victimes des attentats islamistes des 7, 8 et 9 janvier 2015 dont 12 en lien avec le journal satirique Charlie Hebdo :

De quoi s’agit-il ? Selon le ministre, de sanctuariser le dessin de presse et le dessin satirique, vecteurs indispensables de créativité, de liberté d’expression et d’indépendance des médias, afin de les protéger, eux et leurs auteurs, de toutes les censures qui les menacent dans le monde.

Très concrètement, le projet se donne pour objectif :

de concevoir un lieu de rencontres permettant la création, la valorisation et la promotion du dessin de presse et du dessin satirique ainsi que l’accompagnement de ses créateurs.

Ce lieu sera naturellement « unique et singulier », comme tout ce qui se fait au ministère de la Culture, où tout est toujours génial, sensationnel et jamais vu. Mais avouez que pour défendre et encourager le « pluralisme » des idées, le ministre aurait pu choisir une expression un peu moins « monocentrée ». Lapsus révélateur ?

Quant à la disposition « accompagnement des créateurs », on manque de détails, mais elle suggère en peu de mots qu’il s’agit sans doute bien plus que de se limiter à constituer un fonds spécial de dessins de presse pour les faire connaître au public. Il est plutôt question de dorloter et chouchouter les créateurs et tous ceux qui aspirent à ce noble statut – un service qu’une petite subvention bien placée a toujours su rendre à merveille pour donner au paysage culturel français la forme « exceptionnelle » qu’on lui connaît.

Contribuables, vous les sentez émerger, toutes ces nouvelles vocations de dessinateurs satiriques attirés par tant de « valorisation » et « d’accompagnement » ? Et vous, électeurs, et vous, citoyens intéressés par l’art et l’information, vous les voyez venir ce clientélisme et cette sélection habile des créateurs qui n’aura d’autre but que d’orienter doucement vos préférences électorales et culturelles en faveur des choix effectués par le pouvoir en place ?

Expliquant que ce projet était une réponse au vœu de George Wolinski, dessinateur de Charlie Hebdo décédé dans l’attentat, et choisissant son moment, celui, émouvant, de la cinquième commémoration de l’attentat, Franck Riester se place d’office sous une sorte d’autorité morale qu’il serait scandaleux de ne pas respecter à la lettre.

Seule une détestable sécheresse de cœur pourrait conduire à exprimer des doutes sur le bien-fondé d’un projet organisé et paramétré en tout point par l’État et dont les objectifs affichés sont aussi vertueux que la protection de la liberté d’expression et de la pluralité des idées.

Mais franchement, quelle est la logique de mettre sous cloche étatique le dessin de presse et le dessin satirique alors que leur « irrévérence » n’a de sens que s’ils sont parfaitement libres de toutes attaches idéologiques ?

Pour ma part, j’ai commencé à écrire ici le 3 février 2015, c’est-à-dire un mois à peine après le massacre perpétré par des terroristes de Daesh dans les bureaux de Charlie Hebdo. Si mon envie d’écrire est beaucoup plus ancienne et si mes motivations sont nombreuses et diverses, il est certain que les événements « Charlie », pour pétrifiants qu’ils furent sur le moment, ont constitué le détonateur qui m’a poussée soudain à me lancer.

Alors que cette tuerie avait pour but de « punir » ceux qui osaient parler, écrire ou dessiner (contre le prophète Mahomet, en l’occurrence), j’ai ressenti le besoin de refuser ouvertement le silence et l’enfermement idéologique auquel Daesh voulait nous contraindre et, tout au contraire, de continuer à pratiquer toute la libre expression et tous les questionnements qui ont construit nos sociétés occidentales ouvertes et démocratiques.

Dans ce cadre, l’État a effectivement un rôle à jouer, celui d’assurer la sécurité des citoyens, dessinateurs ou pas. En revanche, il est un rôle qu’il devrait absolument s’abstenir de tenir, celui de vouloir dicter aux citoyens ce qu’ils doivent penser, ce qu’ils doivent dire, ce qu’ils doivent taire, ce qu’ils doivent aimer et ce qu’ils doivent détester.

Or malheureusement, c’est exactement l’inverse qui se passe.

Non pas que la lutte contre le terrorisme soit chose facile. Mais était-il vraiment nécessaire d’en profiter pour mettre en place une surveillance généralisée de tous les citoyens sans décision judiciaire à travers la Loi Renseignement de juin 2015 alors que tous les experts avaient pointé l’inutilité anti-terroriste d’une telle mesure ?

Était-il nécessaire de prolonger l’état d’urgence pendant des mois et des mois jusqu’à l’utiliser hors du champ initial à l’encontre d’activistes écolos qui risquaient de faire capoter la belle COP21 qui s’est tenue à Paris fin 2015 (Hollande et Valls) puis d’en intégrer les dispositions essentielles dans le droit commun (Macron) ?

Quant à la défense de la pluralité des idées et de la liberté d’expression, était-il nécessaire d’empiler les lois mémorielles comme on le fait depuis la loi Pleven (1972) puis Gayssot (1990) puis Taubira (2001) ? Était-il nécessaire de se doter d’une loi contre les « fake news »  et les manipulations de l’information en période électorale ainsi que l’a voulu Emmanuel Macron (2018) ?

Était-il nécessaire, enfin, que le ministère de la Culture se fasse l’artisan – on pourrait même dire le parrain – de la mise en place d’un « Conseil de déontologie journalistique » (2019) dont on voit mal l’utilité si ce n’est celle d’accroitre le délire de contrôle de l’État sur la presse et l’information au-delà des subventions largement déversées sur ce secteur sensible ?

Dans ces conditions, difficile de voir dans cette « Maison du dessin de presse et du dessin satirique » autre chose qu’une étouffante tentacule étatique de plus. Ça promet.

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  • « l’État a effectivement un rôle à jouer, celui d’assurer la sécurité des citoyens »
    .
    .
    Et pour parvenir à cet objectif il serait préférable que l’argent du contribuable finance les ministères de l’intérieur et de la justice au lieu d’être dilapidé par (entre autres) le ministère de la culture.

  • Grâce aux propos très limites de deux employés d’une maison de textile, nous sommes pour un moment à l’abri de la création d’une Maison du Slip, mais la question se pose tout de même :
    Où s’arrêteront-ils ?

  • L’étau se resserre. J’avais fait remarquer que lorsqu’un Etat commence à censurer un humoriste, c’est très inquiétant (quoi qu’on puisse penser de Dieudonné, c’était un signe. Il y a eu aussi le retrait des publicités du théâtre des Deux Anes dans le métro).
    Les contempteurs des « heures les plus sombres » ne vont pas tarder à nous les faire revivre. Et bien sûr, en 2017, on a voté contre le fascisme…
    Le rappel des lois Pleven et Gayssot est judicieux: il s’agit d’une lame de fond qui nous mène tout droit vers un régime totalitaire, loi après loi, protection après protection…
    Et cela va s’accélérer car le contrôle de l’opinion publique est rendu difficile avec internet.

  • des petites tyrans en herbe et ils ne s’en rendent même pas compte…
    et ils ne se rendent m^me pas compte qu’ils mettent en place des dispositions qui pourront être utilisées par des tyrans d’un autre calibre..

    tiens ..hors sujet mais pas trop en Allemagne la tentation de criminaliser la non reconnaissance de l’urgence climatique..

    tu vas donc criminaliser la haine… mais n’est ce pas au fond en raison de la haine de ceux qui te haïssent?

    mais non voyons c’est comme de punir un enfant c’est pour son bien.. voila donc..tu traites les « autres » comme des enfants donc non responsables..littéralement des sous citoyens..

    nous sommes ceux qui savent… ce qui ressemble étrangement aux fameuse loi du fascisme
    règle numéro 1 le duce a toujours raison, règle numéro 2 si le duce a tort voir la règle numéro 1.

    clairement interdire la haine est un impasse, il va falloir spécifier les haines permises et les haines autorisées!!! il va falloir écrire on DOIT penser ainsi..

    • Ils vont criminaliser tout ce qui s’oppose à leur idéologie progressiste et globaliste.
      Et en effet, le problème n’est pas que français.

      • On peut aussi tout criminaliser, puis appliquer la loi à sa discrétion. Car les idéologies du moment peuvent changer, il faut « préparer l’avenir ».

    • en 1981 presque tout le monde avait oublié ou fait semblant de ne pas se souvenir que mitteux était d’origine d’EXTREME DROITE PÉTINISTE VICHYSTE ET son plus grand amis était un nazi français dont il a fait fleurir la tombe jusqu’à sa mort à nos frais.
      L’histoire n’est qu’un éternel recommencement.

  • Suivant la même logique, c’est juste le prolongement du régime d’intermittents du spectacle pour les dessinateurs de presse. Les socialistes adorent sanctuariser dans des régimes spéciaux des catégories qui constitueront ultérieurement des bras armés reconnaissants de leur dogme, notamment quand ceux-ci sont proches du terrain médiatique et seront de bons vecteurs émotionnels potentiels le moment venu.

  • qu’en pense notre caricaturiste maison du contrôle de son travail par des mangeurs de homards des salons feutrés de la République ?

  • Comment croyez-vous que c’était derrière le rideau de fer, quand il existait encore ?

    • mais là, cestpaspareil : ce sera un rideau d’acier.
      Incomparable …

      • L’acier dont on fait les boites à conserves, aurait dit mon grand-père… En tout cas, je mesure la chance extraordinaire que j’ai eue de connaître plusieurs étudiantes en Capès de russe dans les années 70. Leurs narrations de leurs séjours derrière le rideau de fer m’avaient frappé en ce que les habitants là-bas pensaient encore sincèrement disposer, grâce à la main-mise étatique, d’une culture et d’une vie enviables et que les aspects d’occident qui prétendaient les égaler ou même les dépasser étaient profondément corrompus et heureusement arrêtés par le rideau de fer. Nous, nous croyions que l’art, la caricature, le confort, etc. étaient absents derrière ce rideau, mais les populations là-bas se sentaient globalement plutôt bien servies dans ces domaines, grâce à l’état, et pour ce qui manquait, fières d’être honnêtes et justes plutôt que d’avoir accepté l’influence corruptrice des riches occidentaux.
        Pour les Soviétiques, Krokodil valait bien mieux que la presse satirique occidentale…

  • S’ils avaient vraiment voulu combattre le terrorisme, tous les médias auraient du faire des dessins satiriques sur Mahomet, histoire de rigoler un bon coup 🙂

  • La pieuvre s’étend, s’étend démesurément, avec malheureusement l’assentiment d’une grande majorité. L’irrévérence non haineuse, non revancharde est devenue une denrée rare. Le dessinateur « satirique » indépendant est une espèce en voie de disparition (en terme de mentalité mais aussi en terme économique – presse mourante sans budget etc), raison pour laquelle on va le parquer. CQFD

  • Ne vous faites pas d’illusion !
    C’est un organisme destiné a organiser la censure. Les auteurs de ce projet sont ceux qui ont détruit la Laïcité et la liberté d’expression par des lois et des poursuites orientées systématiques. Ce sont les suppos de la théorie de l’Islamophobie et autres fantasmes idéologiques.

    • Le ministère de la culture comme tous les ministères est là pour contrôler que tout se passe comme le désire le maître…je ne suis pas choqué ,c’est anormal que l’état ne contrôle pas aussi ça ..sans doute que l’état en a peur mais il a peur de tout ,il a le cul entre deux chaises.

      • Quelles sont les 2 chaises dont vous parlez ? Pour moi, il me semble que l’État les met (ou est entrain de les mettre) au rencart pour s’installer un Beau, Bon Grand Fauteuil bien confortable aux frais bien sûr de ceux qui n’ont qu’un strapontin.

      • L’état devrait se contenter d’une chaise. C’est bien suffisant, même s’il est obèse.

  • Dans le Figaro du 18 octobre dernier, cette info m’a enchanté, mais je n’ai pas vu (à moins que je ne l’aie laissé passer) de commentaire sur Contrepoints:
    « À moins de trois mois de sa naissance, le futur Centre national de la musique (CNM) inquiète la filière qui redoute d’avoir face à eux une «coquille vide» et critique le flou entourant son financement et son modèle de gouvernance.
    Évoquée depuis plus de dix ans, la création de cet établissement public a été actée mercredi par le Parlement. Il sera placé sous la tutelle du ministère de la Culture et devra soutenir la création musicale (à l’instar du CNC qui existe depuis 1947 pour le cinéma). Il remplacera le Centre national de la chanson, de la variété et du jazz (CNV), qui soutient le spectacle vivant de musiques actuelles et de variété depuis 1986. »

  • En Suisse, il existe déjà une Maison du dessin de presse…
    Et on s’y marre bien !

    mddp.ch/2018/04/20/dessine-moi-un-macron/

  • Comme les radios dites libres, ce sera encadré par un cahier des charges strict établi par le legislateur. De la bonne grosse merde des familles sortira de ce bousin.

  • Les commentaires sont fermés.

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