Les dérapages malsains d’une manifestation contre l’islamophobie

Capture d'écran YouTube BFMTV-11 Novembre 2019

La manifestation contre « l’islamophobie » dans les rues de Paris, ce dimanche 10 novembre, a suscité bien des réactions, de nombreuses interrogations, et des dérapages.

Par Marc Knobel.
Un article de Trop Libre

Lorsque les périodes sont troublées, lorsque les cris fusent, que l’incompréhension et la rancœur s’installent dans notre République, que certains de nos concitoyens, des immigrés ou des étrangers, se sentent mal aimés, malmenés, discriminés, incompris, rejetés, en raison de leur appartenance à telle ou telle religion (notamment, la religion musulmane), il importe tant bien que mal, de garder son calme, de bien réfléchir aux conséquences de ces gestes, cris, mots et maux.

La manifestation contre « l’islamophobie » dans les rues de Paris, ce dimanche 10 novembre, a suscité bien des réactions, de nombreuses interrogations et des critiques se sont exprimées ici ou là, dans la classe politique et médiatique. Si tant est que cela eût été possible, il eût fallu que les organisateurs, les manifestants fassent preuve d’une extrême retenue, il eut fallu que ceux et celles qui voulaient exprimer quelque chose mesurent la responsabilité qui devait être la leur.

Or, déjà, la controverse portait sur celles et ceux qui appelaient à manifester, dont des organisations trotskystes comme Lutte ouvrière, le Nouveau Parti Anticapitaliste, quelques partis de gauche comme la France Insoumise -alors que des réserves ont été exprimées au sein même de LFI par François Ruffin et Adrien Quatennens- ou une association qui suscite de très nombreuses interrogations et critiques souvent justifiées, comme le Collectif contre l’Islamophobie en France (CCIF). Il eut fallu éviter les dérapages. Or, les dérapages ont été nombreux. Nous en citerons ici quelques-uns.

Cri de ralliement ou cri de guerre ?

Le dérapage le plus sérieux a eu lieu lorsque, juché sur un camion, Marwan Muhammad, fondateur de l’association LES Musulmans, qui fut également directeur du CCIF, harangue la foule au cri de « Allah akbar » (Dieu est grand), repris en chœur.

« On dit ‘Allah akbar’ parce qu’on est fiers d’être musulmans et on est fiers d’être citoyens français », poursuit Marwan Muhammad, rapporte France Info. Les manifestants l’applaudissent. « On dit ‘Allah akbar’ parce qu’on en a marre que des médias fassent passer cette expression religieuse pour une déclaration de guerre », renchérit l’orateur. Les applaudissements redoublent.

Qu’ «Allah akbar » soit une expression communément exprimée dans le monde musulman et qu’elle puisse avoir une connotation spirituelle va de soi et personne ne devrait en douter.

Mais ce cri fut aussi un cri de guerre, annonçant de grandes catastrophes, des drames terribles, le sang, la mort et le fanatisme. De nombreux compatriotes, dont des Français de confession musulmane, ont été assassinés sauvagement en entendant ce cri, qui fut en l’état un cri de rage et de haine. Cette harangue était inutile, elle apparaît comme une provocation.

Un autre dérapage a été constant. Il est intervenu ici ou là, lorsque certains manifestants portaient des pancartes malheureuses.

Une comparaison indécente avec les Juifs

On pouvait lire « Les Juifs hier, les musulmans aujourd’hui », sous différentes formes. Une petite fille a été photographiée avec de nombreux adultes portant une étoile jaune sur le cœur. Les adultes portaient au cœur la même étoile.

Certes, il s’agissait d’une étoile à cinq branches et non à proprement parler de l’étoile jaune qui avait été portée par les Juifs pendant l’occupation. Mais, les couleurs, les formes, les expressions et les découpages peuvent rapprocher d’autres symboles, périodes et histoires collectives ou individuelles.

Elles vont puiser non dans un imaginaire, mais dans un vécu qui fut absolument douloureux : 76 000 Juifs dont plus de 11 000 enfants ont été déportés par les nazis avec l’aide du gouvernement de Vichy et ont été arrachés à la vie.

Que dire de plus ? Si ce n’est que personne ne devrait s’autoriser à un tel relativisme conscient ou inconscient, parce qu’il frise l’indécence. Il questionne durablement sur l’instrumentalisation que l’on peut faire ici ou là, il heurte parce que l’on se rend compte, comme l’a justement dit l’Imam Tareq Oubrou (L’Express avec AFP, 11 novembre) que « ceux qui arborent cette étoile jaune, ne connaissent pas l’histoire des juifs en France. »

Enfin, il y a un côté grotesque, qui n’en finit pas de ternir notre histoire contemporaine. Les concurrences mémorielles et victimaires ne servent à rien. Elles sont aussi inutiles que désastreuses. Chacun peut puiser en son histoire, sans forcément vouloir comparer ce qui ne doit pas l’être. Pis, ces concurrences mémorielles instrumentalisées font le jeu de polémistes furieux et antisémites, comme Dieudonné M’Bala M’Bala ou Alain Soral.

Drapeaux palestiniens hors de propos

Un autre dérapage a consisté à brandir ici ou là, une myriade de drapeaux palestiniens, des slogans hostiles à Israël, des appels au boycott d’Israël, pancartes portées par les chapelles de la gauche radicale ou certains mouvements militants hystériques. Or, le conflit israélo-palestinien n’avait strictement rien à voir avec cette manifestation et avec une problématique franco-française qui cristallise l’opinion publique et la classe politique.

C’est aussi suggérer par là même qu’Israël continuerait d’enflammer les musulmans et d’être instrumentalisé ce faisant. Lors de cette manifestation, qui a brandi des drapeaux yéménites, syriens ou libyens ? Alors que, là-bas, les guerres civiles ont provoqué la mort de centaines de milliers de personnes ? Cette instrumentalisation est insupportable.

Une islamophobie qui serait « organisée » ?

Un dernier dérapage et celui-ci est gravissime, consisterait à laisser penser que dans notre pays, on pratiquerait une « islamophobie » d’État, terme par ailleurs très contestable, qui serait organisée à son plus haut sommet.

Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, était l’invité le 10 novembre 2019 du Grand Jury RTL Le Figaro-LCI ce dimanche. Il a dû dire ceci et il faut entendre ce qu’il a dit : « la France n’est pas islamophobe. Non, elle ne l’est pas. […] Ceux qui le disent, ceux qui le mettent en avant, ce sont aussi les promoteurs de cet islam politique, qui remet en cause la façon nous avons pu établir la place des religions, par rapport à la politique. »

Xavier Bertrand ajoute : « Il y a eu toutes ces émotions après la mosquée de Bayonne et il y aurait eu un rassemblement pour dire qu’il est inimaginable, qu’il est impossible de s’en prendre à des lieux de culte, il n’y aurait pas eu le même débat. » Et, en l’état, le débat a été totalement contre-productif, mettant en exergue les interpellations inutiles, les instrumentalisations grotesques et les harangues malsaines.

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