Cadeaux des laboratoires aux médecins : l’air de la calomnie !

Some drugs by rudynorff(CC BY-SA 2.0) — rudynorff, CC-BY

Les généralistes sont-ils achetés par les labos ? Une étude jette le discrédit sur la profession.

Par Phoebe Ann Moses.

Les médecins sont-ils achetés par les laboratoires ? Les titres étaient rageurs dans la presse cette semaine :

Faisons le point sur cette pratique.

Oui, les médecins généralistes (puisque c’est d’eux qu’il est question dans l’étude) reçoivent des « cadeaux » de la part des laboratoires.

Ces cadeaux peuvent prendre diverses formes : du buffet ou du restaurant payé à la fin d’une formation médicale au stylo à l’effigie du labo, de l’apéro lors d’une thèse aux croissants le matin dans un service (d’urgences, puisqu’il s’agit dans l’étude des généralistes). Tous les cas de figure existent.

Oui les laboratoires sont là pour faire du business, ils ne sont pas philanthropes. Leur business est d’ailleurs intimement lié à ce que l’Assurance maladie les « autorise » à vendre.

Jusqu’à plus amples informations, les médecins sont dotés d’un libre-arbitre, voire d’intelligence, et peut-être d’un soupçon d’esprit critique qui leur permettent de prescrire le médicament de leur choix indépendamment de trois croissants ou d’un stylo bille.

Tout est parti d’une étude menée par le Docteur Pierre Frouard, qui voulait prouver que le lien entre les laboratoires et les médecins était délétère.

Mais revenons plutôt sur la manière très insidieuse dont les médias ont relayé l’étude en question. Servilement. Malhonnêtement. En fait, Le Point, Le Courrier Picard, Le Parisien reprennent tous… la dépêche AFP.

Quelques affirmations du Dr Pierre Frouard peuvent cependant laisser dubitatif.

1. « Premier constat de notre étude : près de 90 % des médecins ont déjà reçu au moins un cadeau des firmes pharmaceutiques entre 2013 et 2016. C’est énorme. »

« Énorme » ? Non. Cela prouve que 90 % des médecins ont reçu la visite d’un représentant de laboratoire, avant d’avoir reçu un « cadeau ». Après avoir pris sur le temps de travail d’un médecin qui va écouter le discours du visiteur médical (supposé tout de même lui présenter les avantages du produit qu’il promeut) il le gratifiera d’un stylo « pour compenser » et le remercier.

Le « cadeau » fait à un généraliste dans son cabinet ne peut que dépendre de la visite d’un laboratoire. Sont-ce les visiteurs médicaux que l’étude veut dénoncer ? Pour quoi faire ? Les obliger à vendre leur produit sans aucune contrepartie pour le temps qu’ils ont monopolisé ? Les interdire ? Le flou persiste et le doute est donc permis.

De toute façon rien ne garantit qu’ensuite, le médecin prescrira ce médicament-là systématiquement. Et même, il peut manger les croissants « gratos », sans aucune contrepartie. Il a son libre-arbitre. Et personne n’est dupe de ce qui se joue à ce moment-là : le labo vient pour vendre, le médecin écoute et éventuellement prescrira.

2. « Ils prescrivent aussi en moyenne moins de médicaments déconseillés par l’Assurance maladie ».

L’Assurance maladie « déconseille » et… « conseille » ? Oui, elle incite, impose certaines prescriptions. Et elle est le payeur des soins, en France : n’est-il pas là, le conflit d’intérêt majeur ?

L’intérêt de la Sécu, c’est de payer le moins cher possible pour qu’un maximum de patients aient « un » traitement. Que celui-ci soit le moins cher et pas le plus performant du monde n’est même pas évoqué1

3. « Cette influence, parfois inconsciente chez les médecins, peut conduire à choisir un traitement qui n’est pas optimal, au détriment de la santé du patient et du coût pour la collectivité ».

On est là en train d’accuser le généraliste de s’être laissé acheter par le labo et de ne plus savoir choisir tout seul le traitement adapté à son patient. Au fait : qui est responsable du choix du traitement optimal, si ce n’est le médecin et lui seul ?

Plutôt que de conseiller l’usage du générique systématique, ou d’imposer une gestion étatique du soin, ne serait-il pas aujourd’hui plus efficace et plus sain de suggérer aux généralistes de se former tout seuls sur internet (pas avec une formation publique et validée par l’État payeur), de lire ce qui se pratique ailleurs que chez nous, afin d’enrichir leur perspective sur les soins qu’ils pourraient proposer : ils  développeraient ainsi leur esprit critique, et seraient plus à même de détecter les biais d’une étude ?

4. « Évidemment, la prudence s’impose : notre étude étant rétrospective, elle ne permet pas d’établir un lien de causalité entre le comportement des généralistes et les petits cadeaux des firmes. »

C’est pourtant ainsi que l’étude a été présentée de manière fallacieuse. Semant le doute sur les généralistes « achetés » par les laboratoires. Mais en France, on jette toujours l’opprobre sur celui qui utilise l’innovation d’une entreprise privée, suspecte de profit, plutôt que celui qui utilise l’argent public, toujours propre et forcément utilisé pour le bien-être général (et non celui de l’individu).

Bref, il y a des biais dont l’étude ne parle pas, que les médias ne pointent pas non plus. Tout se passe comme s’il était désormais communément admis que les médecins sont la profession qu’il est de bon ton de calomnier.

Le conflit d’intérêt pointé par l’étude du Docteur Pierre Frouard, et qui devrait être dénoncé, réside surtout dans le fait que celui qui oriente les prescriptions est le même que celui qui paie : il est tout bonnement paradoxal de ne pas remettre en question la qualité d’une prescription payée par l’Assurance maladie, endettée jusqu’au cou, et pour laquelle les patients sont des numéros et des statistiques. L’exact contraire de la déontologie médicale.

Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose…

 

  1. Cette même Assurance maladie suggère par exemple d’arrêter après cinq ans le traitement hormonal du cancer du sein hormono-dépendant (mais oui…) : ça coûterait trop cher. Le raisonnement, qui s’appuie sur des statistiques de la population générale, est le suivant : après cinq ans, la patiente rejoint la courbe de mortalité « normale » des patients de la même tranche d’âge, donc il est inutile de prolonger les soins. Or une patiente qui rechute, c’est 100 % d’échec pour elle, en tant qu’individu. Mais la Sécu s’en fout.
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