Christine Lagarde : définitivement keynésienne !

Christine Lagarde by International Monetary Fund(CC BY-NC-ND 2.0) Photograph/Stephen Jaffe — IMF/Stephen Jaffe, CC-BY

Christine Lagarde s’apprête à favoriser relance, politique de la demande et grands travaux en Europe dans la plus pure veine keynésienne, exactement comme le souhaite le gouvernement français.

Par Nathalie MP.

Début juillet, la nomination annoncée de notre Christine Lagarde nationale à la tête de la Banque centrale européenne (BCE) en remplacement de Mario Draghi n’avait pas manqué de provoquer le ravissement le plus extatique. Figurez-vous qu’elle devenait la « première femme » à accéder à ce poste européen prestigieux, ce dont j’avais rendu compte à l’époque dans un portrait intitulé Christine Lagarde : femme, élégante, docile… et keynésienne.

Alors qu’elle prend ses fonctions ce vendredi 1er novembre 2019, l’entretien qu’elle a donné sur RTL nous le confirme : malgré mille précautions oratoires et une langue de bois très étudiée dès lors qu’il s’agit d’évoquer la situation de la France ou la politique monétaire qui pourrait être la sienne à la BCE, Christine Lagarde est définitivement keynésienne ! (voir vidéo en fin d’article).

Partant du constat que les États-Unis ont mis 5 ans à se remettre de la crise de 2008 quand les pays de l’Union européenne ont eu besoin de 10 ans en moyenne, elle considère tout d’abord que :

“Les banques centrales, dans l’ensemble, ont fait leur boulot.”

Étant donné que la politique des banques centrales en général et de son prédécesseur à la BCE en particulier a consisté à pratiquer abondamment le quantitative easing – sorte de planche à billets un peu technique permettant aux banques de prêter davantage pour relancer l’économie – et à maintenir les taux d’intérêt à des niveaux absurdement bas voire négatifs, toujours dans l’idée de favoriser l’investissement, on a ici une bonne indication de ce que fera Mme Lagarde sous sa casquette de banquière centrale même si elle se refuse à en parler pour l’instant : elle fera exactement comme avant.

Elle fait l’hypothèse que si la BCE n’avait pas eu cette politique de taux bas, si elle n’avait pas, en quelque sorte, sacrifié l’épargne au profit de l’emploi, il y aurait eu encore moins de croissance et encore plus de chômage.

Vision quelque peu idéologique. Que tout ceci n’ait pas eu les effets escomptés au point qu’il a fallu 10 ans aux pays européens pour sortir de la crise ne l’effleure nullement – et encore s’agit-il d’une moyenne qui masque les bonnes performances de pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas et qui cache tout autant le retard d’un pays comme la France.

Les deux premiers, avec des taux de chômage respectifs de 3,0 et 3,4 % en juillet 2019 sont au plein emploi depuis un bon moment, tandis que la France continue de planer à 8,5 % (voir graphique ci-dessous). L’écart est encore pire lorsque l’on considère le chômage des jeunes (5,3 % en Allemagne, 6,2 % aux Pays-Bas et plus de 20 % en France).

Le fait que l’Allemagne et les Pays-Bas aient mené à bien des réformes structurelles d’inspiration libérale, le fait que ces pays aient des niveaux de dépenses publiques de l’ordre de 43 % du PIB, soit 13 points en dessous de la France, et des niveaux de prélèvements obligatoires de moins de 40 % du PIB au lieu des 45 % français, le fait donc qu’une plus grande part de la richesse créée soit directement réutilisée par les acteurs économiques sans transiter par la lourde redistribution étatique qu’on connait chez nous – tout ceci n’aurait-il pas un petit rapport avec leurs bons résultats en matière d’emploi, résultats dont Mme Lagarde s’imagine qu’ils ont été obtenus par la politique monétaire de taux bas ?

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la France combine avec brio une mauvaise rémunération de ses épargnants avec un chômage exceptionnellement élevé.

Aussi, lorsqu’on entend ensuite Christine Lagarde quitter le ton des évidences qui ne fâchent personne pour parler avec force des pays européens qui « n’ont pas vraiment fait les efforts nécessaires » pour sortir de la crise, on pourrait s’imaginer qu’elle a en tête les éternelles cigales de la zone euro que sont la France et ses voisins d’Europe du sud. La semaine dernière, la Commission européenne a d’ailleurs demandé par lettre à la France d’apporter des éclaircissements sur son budget 2020 dans la mesure où la réduction de la dette et la part des réformes structurelles attendues depuis des années pour améliorer ses finances publiques y sont absolument voire résolument absentes.

Fatale erreur ! Pour Christine Lagarde, les pays fautifs sont, tenez-vous bien, l’Allemagne et les Pays-Bas ! Ils sont coupables d’avoir retrouvé leurs couleurs d’avant-crise plus vite que les autres et d’avoir de plus engrangé des excédents budgétaires qu’ils n’ont même pas eu la simple décence de mettre gracieusement à la disposition des pays encore empêtrés dans leurs dérives budgétaires récurrentes !

« Je crois que les politiques budgétaires ont été très bonnes et très bien coordonnées dans l’immédiat après-crise. En 2008, en 2009, il y a eu cet effort massif, global, dans le monde entier […] Tout le monde s’y est mis et on a fait de la relance budgétaire. Depuis […], les pays, et en particulier ceux qui ont de l’espace budgétaire, n’ont pas vraiment fait les efforts nécessaires, et on pense évidemment […] à des pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne… »

Autrement dit, Mme Lagarde adopte exactement le point de vue européen mille fois exprimé par le président français Emmanuel Macron depuis qu’il est arrivé au pouvoir, à savoir obtenir un budget de la zone euro et la mise en place « d’investissements d’avenir » pour relancer la croissance. En ligne de mire, évidemment, les surplus budgétaires des pays rigoureux avec leurs finances publiques.

« Pourquoi ne pas utiliser cet excédent budgétaire et investir dans des infrastructures […] pourquoi ne pas investir dans l’éducation, pourquoi ne pas investir dans l’innovation ? »

Un pays laxiste comme la France ne s’interroge jamais sur le fait que ses dépenses, ses prélèvements obligatoires et sa dette publique compulsive n’apportent aucune solution à ses problèmes d’emploi, de pouvoir d’achat, de déficit des comptes sociaux ou de dégringolade éducative.

Ses dirigeants préfèrent partir dans de grandes envolées lyriques sur la nécessaire solidarité européenne et sur les hautes exigences morales de la France en matière d’égalité et de justice sociale – et faire hypocritement main basse sans effort sur les richesses des autres pour en disposer avec autant d’incurie que celle qu’ils déploient déjà avec application (un exemple parmi d’autres) dans l’utilisation de l’argent des contribuables au niveau national.

« Exigence » captée cinq sur cinq par Christine Lagarde qui s’apprête donc à favoriser relance, politique de la demande et grands travaux en Europe dans la plus pure veine keynésienne, exactement comme le souhaite le gouvernement français.

Problème : ce type de politique n’a jamais permis de restaurer la moindre prospérité économique durable, ainsi que la France, experte en dépenses publiques depuis 40 ans, en atteste brillamment. Comme le disait Jacques Rueff dans son article «  La fin de l’ère keynésienne » publié dans le journal Le Monde en février 1976 :

« En donnant indûment aux gouvernements le sentiment que, par l’investissement, ils avaient le moyen de procurer l’expansion désirée et de bannir le chômage honni, la doctrine du plein-emploi (de Keynes) a ouvert toutes grandes les vannes de l’inflation et du chômage. »

Hélas pour nous, la grande illusion keynésienne – un « monde de magicien » disait Rueff – fait un retour en force dans le paysage politico-économique actuel sous le nom de modern monetary theory (MMT) ou « nouvelle politique monétaire » et Mme Lagarde compte bien ne pas rater l’occasion de mettre en application cette idée à la mode qui combine l’avantage d’avoir sa préférence et de lui permettre de pousser en Europe la voix d’Emmanuel Macron à laquelle elle doit sa nomination. Ça promet.

Interview complète de Christine Lagarde sur RTL, 30 octobre 2019 (vidéo, 20′ 05″) :

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