Le grand miracle de l’industrialisation

Usine S Valves by Van den Troost Hans (CC BY-NC-ND 2.0) — Van den Troost Hans , CC-BY

Si l’on souhaite la poursuite du progrès, il est indispensable que les peuples du monde entier comprennent mieux les causes de l’amélioration du bien-être humain au cours des deux derniers siècles.

Par Marian L. Tupy.

Notre espèce a 300 000 ans. Pendant les 290 000 premières années, nous étions des chasseurs-cueilleurs, un mode de vie encore observable parmi les indigènes du désert du Kalahari ou les Sentinelles des îles Andaman. Même après l’adoption de l’agriculture par l’Homo sapiens, les progrès ont été incroyablement lents. Quelqu’un né dans la région de Sumer en 4000 av. J.-C. trouverait assez familières les ressources, emplois et technologies disponibles en Angleterre au temps de la conquête normande ou dans l’empire aztèque à l’époque de Christophe Colomb.

Puis, à partir du milieu du XVIIIe siècle, le niveau de vie a grimpé en flèche. Qu’est-ce qui a entraîné cette amélioration spectaculaire, et pourquoi ?

Il nous faut commencer par le revenu, car, comme l’a fait remarquer l’économiste d’Oxford Paul Collier, « la croissance n’est pas miraculeuse, mais l’absence de croissance est calamiteuse. »

L’histoire de la croissance économique, comme Angus Maddison et son équipe de l’Université de Groningen l’ont découvert, ressemble à une crosse de hockey. Pendant des milliers d’années, la croissance a été négligeable. Cette période est représentée par le manche de la crosse. Cependant, vers la fin du XVIIIe siècle, la croissance économique a commencé à s’accélérer, d’abord en Grande-Bretagne, puis dans le reste du monde. La palette de la crosse représente ce tournant serré vers le haut.

Mesuré en dollar américain de 2011, le revenu global par personne et par jour au cours de la première année de notre ère s’élevait à deux dollars, tout comme lorsque Guillaume le Conquérant prit la mer en 1066 pour réclamer la couronne d’Angleterre. Cette stagnation des revenus ne signifie pas absence de croissance économique au cours de ce millénaire, mais que celle-ci était faible, localisée et épisodique. En fin de compte, les gains étaient toujours réduits à néant.

En 1800, le revenu moyen par jour était de 2,80 dollars. Au cours des 18 siècles qui ont séparé le règne d’Auguste de la présidence de Thomas Jefferson, le revenu par habitant a augmenté de moins de 40 %. Encore une fois, il existait des différences régionales, mais elles étaient faibles. Au début du XIXe siècle, l’Américain et le Britannique moyens étaient environ deux fois plus prospères que la moyenne mondiale.

Puis l’industrialisation a tout changé. Entre 1800 et 1900, le PIB par personne et par jour a doublé. En d’autres termes, le revenu a augmenté deux fois plus en un siècle qu’au cours des 18 siècles précédents réunis. En 2016, ce montant était passé à 40 dollars. En définitive, les niveaux de vie mondial et américain ont été multipliés respectivement par 12 et par 24 au cours des deux derniers siècles.

Le revenu global par personne et par jour a augmenté à un taux composé d’environ 1,8 % par an au cours des cent dernières années. Il atteindra 166 dollars par personne et par jour en 2100 si la tendance se maintient. Aux États-Unis, il atteindra 605 dollars par personne et par jour, toujours en suivant la tendance.

On pourrait objecter que les chiffres du PIB ne sont pas les mêmes que le salaire net. Malheureusement, un salaire horaire global est difficile à calculer – les individus travaillent un nombre d’heures différent, les économies sont composées de différents types de travailleurs, la proportion des rémunérations non salariales diffère, etc. Mais nous savons comment a été rémunéré le travail des Américains au cours des 200 dernières années.

Selon Lawrence H. Officer de l’Université de l’Illinois à Chicago et Samuel H. Williamson de l’Université de Miami, les salaires horaires nominaux des travailleurs américains non qualifiés ont augmenté de 31 627 % entre 1800 et 2016. La rémunération horaire nominale des ouvriers de production a augmenté de 79 775 % au cours de la même période. En tenant compte de l’inflation, Gale Pooley, économiste à l’Université Brigham Young de Hawaii, estime que la rémunération des ouvriers de production a été multipliée par 40,2 entre 1800 et 2017 et les salaires non qualifiés par 16,3.

Qu’est-ce qui est à l’origine de ces améliorations sans précédent ? Les spécialistes offrent des explications différentes, bien que liées.

L’économiste Douglass North, lauréat du prix Nobel d’économie, soutient que l’évolution des institutions, comme les constitutions, les lois et les droits de propriété, ont joué un rôle clé dans le développement économique.

Deirdre McCloskey, économiste à l’Université de l’Illinois à Chicago, attribue les origines de ce « grand enrichissement » à l’évolution des mentalités vis-à-vis des marchés et de l’innovation.

Steven Pinker, psychologue de l’Université Harvard, soutient que le progrès matériel et spirituel est enraciné dans les Lumières et la montée concomitante de la raison, de la science et de l’humanisme.

Quelles qu’en soient les causes exactes, la révolution industrielle, qui a commencé au milieu du XVIIIe siècle, a apporté des changements considérables, notamment en ce qui concerne les nouveaux combustibles, comme le charbon et le pétrole ; les nouvelles forces motrices, comme la machine à vapeur et le moteur à combustion interne ; les nouvelles machines, comme la machine à filer et le métier à tisser hydraulique ; et le système industriel, qui réorganise le travail et demande une division du travail beaucoup plus stricte et la spécialisation des fonctions. Ces changements ont augmenté l’utilisation des ressources naturelles et permis la production en série de biens manufacturés.

La révolution industrielle a également entraîné des changements fondamentaux en dehors de l’économie. L’amélioration de la productivité agricole a permis de nourrir davantage de monde. Cela, ainsi que de nouvelles possibilités de travail en usine, a accru l’urbanisation et a contribué au développement d’une prise de conscience politique parmi les couches inférieures de la société. Dans le même temps, les richesses se répartissaient plus largement, les intérêts fonciers cédant la place aux intérêts de la nouvelle bourgeoisie. Dans l’ensemble, les anciens modèles d’autorité se sont érodés et la société est devenue plus démocratique.

D’importants événements politiques, tels que la libéralisation du commerce, ont permis aux avantages de l’industrialisation de se répandre à l’échelle mondiale. Le volume des échanges a augmenté et grâce au processus de convergence des prix, les coûts ont baissé. L’étalon-or et l’invention du télégraphe ont facilité les transferts de capitaux. Attirés par des bénéfices plus élevés, les investissements sont passés des pays les plus développés aux pays les moins développés.

Il est vrai que la croissance des revenus n’est qu’un des nombreux indicateurs du bien-être humain. Après tout, Alexandre le Grand, qui était l’homme le plus riche et le plus puissant du monde, est mort à l’âge de 32 ans de la fièvre typhoïde, une maladie infectieuse facilement guérissable aujourd’hui. Mais une société riche peut financer davantage de scientifiques, acheter des médicaments de pointe et construire de meilleures infrastructures sanitaires. La richesse facilite (presque) tout.

Notons que la croissance des revenus au cours des deux derniers siècles s’est accompagnée d’autres évolutions salutaires.

Jusqu’en 1870, l’espérance de vie en Europe, en Amérique et dans le monde était respectivement de 36, 35 et 30 ans. Aujourd’hui, elle est de 81, 79 et 72 ans.

En 1820, 90 % de l’humanité vivait dans l’extrême pauvreté. Aujourd’hui, on est à moins de 10 %.

En 1800, 88 % de la population mondiale était analphabète. Aujourd’hui, 13 % de la population mondiale est analphabète

En 1800, 43 % des enfants mouraient avant leur cinquième anniversaire. Aujourd’hui, ils sont moins de 4 %.

En 1816, 0,87 % de la population mondiale vivait en démocratie. En 2015, c’est le cas de 56 % de la population.

En 1800, l’approvisionnement alimentaire par personne et par jour en France, l’un des pays les plus avancés du monde à l’époque, n’était que de 1846 calories. En 2013, en Afrique, le continent le plus pauvre du monde, il était de 2624 calories en moyenne.

La guerre, qui a été l’état par défaut de l’humanité pendant des millénaires, est en déclin. Au début des années 1800, le taux combiné de mortalité militaire et civile due aux conflits était d’environ 65 pour 100 000 habitants. En 2000, ce taux était tombé à environ deux pour 100 000. La dernière guerre entre grandes puissances, qui a opposé la Chine et les États-Unis au sujet de l’avenir de la péninsule coréenne, a pris fin en 1953.

L’esclavage qui sévissait dans la plupart des régions du monde en 1800, est maintenant illégal dans tous les pays.

Enfin, pour la première fois depuis le début de l’industrialisation, l’inégalité mondiale diminue à mesure que les pays en développement rattrapent le monde développé. Selon Branko Milanovic de la City University of New York, entre 1990 et 2017, le coefficient de Gini mondial, qui mesure l’inégalité des revenus entre tous les habitants de la planète, a diminué en passant de 0,70 à 0,63.

Aujourd’hui, il est de bon ton de se concentrer sur les aspects négatifs de l’industrialisation, mais les observateurs de l’époque avaient compris qu’ils vivaient à une ère d’amélioration sans précédent de la condition humaine. Karl Marx et Friedrich Engels ont observé dans Le Manifeste communiste (1848) :

« La Bourgeoisie, depuis son avènement, à peine séculaire, a créé des forces productives plus variées et plus colossales que toutes les générations passées prises ensemble. La subjugation des forces de la nature, les machines, l’application de la chimie à l’industrie et à l’agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la canalisation des rivières, des populations entières sortant de terre comme par enchantement, quel siècle antérieur a soupçonné que de pareilles forces productives dormaient dans le travail social ? »1

Si l’on souhaite que le progrès continue, il est indispensable que les peuples du monde entier, y compris les socialistes américains, comprennent mieux l’ampleur des améliorations du bien-être humain au cours des deux derniers siècles et les causes de ces améliorations.

Cet article est d’abord paru dans le National Review.

Traduction pour Contrepoints de The Great Miracle of Industrialization.

  1. Traduit de l’allemand par Laura Lafargue en 1893
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