L’époque la plus pacifique de tous les temps

Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, Steven Pinker démontre qu’en matière de guerre, meurtres, tortures, esclavage, violence contre les femmes, nous devenons une espèce de plus en plus tolérante.

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Paix, lors d'une manifestation Je suis Charlie (Crédits : Emilien Etienne, CC-BY 2.0), via Flickr.

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L’époque la plus pacifique de tous les temps

Publié le 23 mars 2015
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Par Daniel Hannan
Traduction Noname pour Contrepoints

Paix, lors d'une manifestation Je suis Charlie (Crédits : Emilien Etienne, CC-BY 2.0), via Flickr.
Paix, lors d’une manifestation Je suis Charlie (Crédits : Emilien Etienne, CC-BY 2.0), via Flickr.

La semaine dernière, dans la version théâtrale du livre Sa Majesté des Mouches faite par son école, ma fille a joué le rôle de Porcinet. Forcément je ne suis pas impartial, mais je l’ai trouvé brillante, tout comme le reste de la pièce d’ailleurs. Faire jouer des jeunes filles dans ce qui était à l’origine une histoire purement masculine a rendu le public particulièrement attentif aux différences entre les sexes ; on sait tous que les garçons, si on leur en laissait la possibilité, céderaient plus facilement à la barbarie que leurs petites sœurs. Ce qui amène à une autre réflexion, plus profonde : l’histoire horrible de William Golding n’aurait plus la même crédibilité aujourd’hui.

Sa Majesté des mouches raconte l’histoire d’un groupe d’écoliers évacués suite à ce qui semble être une guerre nucléaire et dont l’avion s’écrase sur une île déserte. L’ombre de l’apocalypse qu’ils fuyaient demeure en permanence, larvée, tandis qu’ils s’enfoncent toujours plus dans la sauvagerie. Golding, lui-même maître d’école, écrivit cette histoire macabre en réaction au livre pour enfant L’Île de Corail, bien trop saine à son goût. Laissez-moi vous montrer, disait-t-il à ses lecteurs, comment les garçons se comporteraient vraiment s’ils se retrouvaient naufragés.

L’opinion de Golding vis-à-vis de notre espèce était peu reluisante, ce qui n’est guère surprenant étant donné l’époque à laquelle il écrivait. Il avait vécu deux guerres mondiales et demi. Les deux furent en termes absolus les plus mortelles de l’Histoire, tuant respectivement 18 millions et 55 millions de personnes. L’autre moitié, la Guerre de Corée, arrivait à son dénouement sordide quand le roman fût publié en 1954, mais elle révélait aussi l’opposition croissante entre les deux superpuissances. Le Vietnam commençait sa descente aux enfers alors que les Français, vaincus, se retiraient. Sur chaque continent, des preuves rappelaient la capacité de l’Homme à céder à ses mauvais penchants, de la répression des marches pour les droits civiques dans le sud des États-Unis, jusqu’au exactions des Mau Mau au Kenya.

L’histoire de Golding fait partie de cette série de romans dystopiques parus après- guerre, les plus célèbres étant 1984 de George Orwell et L’Orange Mécanique de Anthony Burgess. Ces années se caractérisaient par leur profond pessimisme par ailleurs non dépourvu de fondement. De nombreuses personnes craignaient un holocauste nucléaire, parmi lesquelles Albert Einstein, C. P. Snow et Carl Sagan. Le champignon atomique était alors une image populaire, ornant les pochettes de disques, les couvertures de livres et les magazines. La prochaine guerre, pensait-on, mettrait un terme à la civilisation, et peut-être à la vie elle-même.

En réalité, et bien qu’il ne puisse pas le savoir, Golding écrivait précisément au début de la période la plus paisible de l’histoire de l’Humanité. Jamais nous n’avons été aussi peu susceptibles de mourir de mort violente que maintenant. Le déclin de la violence des six dernières décennies tient pratiquement du miracle – ce qui le rend d’autant plus contre-intuitif. Dans son magnifique ouvrage, The Better Angels of our Nature, qui déploie plus de mille pages de données afin de convaincre même le lecteur le plus sceptique, Steven Pinker démontre que sur tous les points, guerre, meurtres, tortures, esclavage, violence contre les femmes, nous devenons une espèce de plus en plus tolérante.

Vous ne le croyez pas ? Vous voulez savoir comment la thèse de Pinker peut s’accommoder de l’invasion de l’Ukraine qui a vu les plus féroces affrontements de blindés en Europe depuis 1945 ? Ou les monstruosités qui se déroulent en Irak et en Syrie ? C’est parce que c’est dans notre nature de nous focaliser sur les événements immédiats. Les meurtres d’ISIS et de Boko Haram tournent à la télévision, mais aucun journal ne dira jamais : « Bonsoir, il n’y a pas de guerre aux Malouines, ni en Yougoslavie, ni au Vietnam. »

Plusieurs théories ont été avancées afin d’expliquer cette période de paix. La plus idiote d’entre toutes attribue la paix à l’Union Européenne. En fait, l’UE n’est pas tant la cause que la conséquence de la paix en Europe. Les causes étaient la défaite du fascisme, le développement de la liberté et la stabilité de l’OTAN.

« Deux démocraties n’entrent pas en guerre » est aussi souvent avancé. Ce n’est pas tout à fait vrai. Selon la manière dont vous définissez démocratie, on peut y inclure les deux dernières guerres entre Israël et le Liban, la guerre de 1995 entre le Pérou et l’Équateur, la guerre de la Croatie contre le reste de la Yougoslavie, la guerre Russie-Georgie de 2008 et peut-être même la guerre Anglo-Américaine de 1812. Il est vrai cependant que les démocraties sont moins susceptibles d’engager une guerre d’agression.

D’autres critères, plus excentriques, furent également proposés. Il fut dit par exemple que jamais deux pays pourvus de McDonalds étaient entrés en guerre, mais les bombardements de l’OTAN sur la Serbie durant la guerre du Kosovo et l’invasion de l’Ukraine par la Russie viennent contredire cette affirmation. La théorie selon laquelle deux participants à l’Eurovision en viendraient aux armes fut également infirmée lorsque Poutine s’empara de l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud.

Alors quelle est l’explication la plus plausible ? Il y a bien plus d’un facteur qui entre en jeu, et nous devrions prendre garde à ne pas simplifier la situation, mais la plus forte corrélation, ainsi que Bruce Russet et John O’Neal le montrèrent dans leur ouvrage de 2001, Triangulating Peace, est celle qui existe entre paix et libre-échange. « Si les marchandises ne traversent pas les frontières, alors les soldats le feront » déclarait l’économiste Frédéric Bastiat au XIXe siècle, laquelle opinion trouve un écho dans la déclaration de Richard Cobden selon laquelle « Le Libre-échange est la diplomatie de Dieu. Il n’existe aucun moyen plus sûr d’unir les peuples. »

Le raisonnement en lui-même est limpide. En l’absence de douane, quelle différence cela fait que les ressources naturelles se trouvent ailleurs ? Pourquoi faire couler autant de sang et gaspiller de capital afin de s’approprier, par exemple, les richesses des mines de diamant d’un autre pays quand vous pouvez acheter ces mêmes diamants au même prix ? Puisque les marchands ont intérêt à rester en bons termes avec leurs fournisseurs et leurs clients, le commerce diffuse un réseau de bonne volonté à travers les frontières. La gauche se trompe lorsqu’elle affirme que le capitalisme est égoïste. Au contraire, aucune force sur Terre ne lie les hommes ensemble aussi harmonieusement. Le commerce nous apprend l’empathie, au sens strict du terme, la capacité à nous mettre à la place de quelqu’un d’autre. Ainsi que le faisait remarquer Samuel Ricard en 1704 :

Le commerce attache les hommes les uns aux autres à travers l’utilité réciproque. Il affecte les sentiments des hommes si fort qu’il amène celui qui était fier et hautain à se faire soudainement serviable, souple et arrangeant. Par le commerce, les hommes apprennent à négocier, à être honnête, à être polis, prudents et réservés aussi bien dans l’action que dans la parole.

Les sceptiques avancent que Cobden, Bastiat et Ricard furent démentis par la Première Guerre mondiale, mais la véritable explosion du commerce international a eu lieu lors des six dernières décennies. Bien que les douanes étaient faibles en 1914, les moyens d’exporter étaient limités. Il n’y avait ni Internet, ni avions, ni réfrigération. Les bateaux étaient lents, les marchandises lourdes, et la plupart des entreprises ne commerçaient que dans un périmètre restreint. Aujourd’hui, le commerce maritime représente en pourcentage total de l’activité économique environ 30 fois plus qu’il y a un siècle.

Tout aussi important, peu aujourd’hui craignent le retour du protectionnisme. Cela n’était pas vrai au début du XXe siècle, lorsque les Tories se déchiraient sur la question de la préférence impériale, et la France menait un débat similaire à propos de la possibilité de créer un bloc autarcique avec ses colonies. C’était en partie en réaction à ces éléments protectionnistes que les Allemands se mirent à vouloir conquérir leurs propres colonies, avec les conséquences désastreuses que nous savons.

Bastiat et Cobden, en bref, n’avaient pas tort ; ils étaient en avance sur leur temps. Tandis que les droits de douane chutèrent dans le monde industrialisé après 1945, la guerre devint de moins en moins utile. Le même processus est maintenant en train de se répandre dans l’hémisphère Sud. Ainsi que Milton Friedman aimait à le faire remarquer, le commerce est le meilleur moyen d’amener des gens qui ne s’aiment pas à travailler ensemble. Ou, pour reprendre la formule de Montesquieu, « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix ». Amen.

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Traduction : Noname pour Contrepoints

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  • « Le Libre-échange est la diplomatie de Dieu. Il n’existe aucun moyen plus sûr d’unir les peuples. »

    Le problème c’est que le libre échange dans son sens libéral n’existe pas aujourd’hui dans le monde et que parfois les partenariats commerciaux viennent avec les partenariats politiques. On voit bien que Poutine a d’abord cherché à interdire à l’Ukraine de commercer avec l’UE, ce qui a ensuite provoqué un soulèvement de la population puis l’invasion russe. On peut comprendre en regardant ce qu’est devenu la Pologne la motivation du peuple ukrainien, cependant c’est bien cette soif de liberté qui les a poussé à risquer de se faire agresser par la Russie. On en vient à un dilemme moral intéressant: Si vous étiez ukrainien, vous auriez choisi la paix dans la servitude ou la guerre pour la liberté ?

    « le développement de la liberté et la stabilité de l’OTAN »

    En effet, c’est une thèse bien plus probable, le fait qu’il soit impossible pour les pays menaçant d’espérer pouvoir mener une offensive concluante alors qu’en parallèle le désir de liberté avance petit à petit dans le monde nous amène de plus en plus vers une paix durable. Toutefois il ne faut pas se laisser avoir, le pacifisme à tout prix ne nous apportera pas la paix car ils redonnera confiance aux autocrates dans leurs chances de succès.

  • En réalité, les périodes de paix les plus longues ont eu lieu pendant le Moyen Âge. Cela n’enlève rien au propos de l’article, qui mériterait simplement d’être renommé « … De l’ère contemporaine »

  • J’aime bien cet excellent article.

  • Je ne comprend toujours pas pourquoi on dit et redit que c’est la Russie qui a agressé l’Ukraine ! Faut-il que Contrepoints soit maintenant pourri de l’intérieur par les sbires de la CIA pour accepter de tels articles ? La Russie n’a jamais agressé l’Ukraine depuis les évènements de Maidan qui furent téléguidés et fomentés par la CIA pour mettre en place un régime pro-occidental fasciste qui plus est afin que l’OTAN puisse y déployer ses systèmes anti-missiles au mépris de tous les accords passés entre Reagan et les dirigeants russes d’alors. Relisez l’histoire telle qu’elle est écrite par les faits et non par les politiciens. Le régime fasciste de Kiev en veut à mort à ses ennemis de l’intérieur, pro-russes, russophones, chrétiens orthodoxes ayant déclaré allégeance au Pope de Moscou et il est tout à fait normal que les Russes aient aidé ces « frères » de sang. La Crimée n’a pas été annexée, le peuple de Crimée a voté démocratiquement pour un rattachement à la `Russie en vertu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes selon la Charte des Nations-Unies … Je trouve parfaitement scandaleux qu’on accuse Poutine de bellicisme … À propos où en est l’enquête sur le vol MH17 ???

  • Telsa estimait en 1917 qu’il y aurait une deuxième guerre mondiale, mais qu’elle serait la dernière en raison de l’apparition d’une arme trop destructrice pour risquer son utilisation, et qu’ensuite l’avènement de la paix mondiale était inéluctable avec le développement des communications internationales. Notamment avec l’apparition de petits boîtiers sans fil que chaque personne aurait sur soi, et qui permettrait de s’envoyer des textes, du son et des images.

  • « on sait tous que les garçons, si on leur en laissait la possibilité, céderaient plus facilement à la barbarie que leurs petites sœurs »

    => Je ne suis pas aller plus loin.

    Aucune démonstration. Aucune preuve. Juste des poncifs de piliers de bar.

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