L’époque la plus pacifique de tous les temps

Paix, lors d'une manifestation Je suis Charlie (Crédits : Emilien Etienne, CC-BY 2.0), via Flickr.

Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, Steven Pinker démontre qu’en matière de guerre, meurtres, tortures, esclavage, violence contre les femmes, nous devenons une espèce de plus en plus tolérante.

Par Daniel Hannan
Traduction Noname pour Contrepoints

Paix, lors d'une manifestation Je suis Charlie (Crédits : Emilien Etienne, CC-BY 2.0), via Flickr.
Paix, lors d’une manifestation Je suis Charlie (Crédits : Emilien Etienne, CC-BY 2.0), via Flickr.

La semaine dernière, dans la version théâtrale du livre Sa Majesté des Mouches faite par son école, ma fille a joué le rôle de Porcinet. Forcément je ne suis pas impartial, mais je l’ai trouvé brillante, tout comme le reste de la pièce d’ailleurs. Faire jouer des jeunes filles dans ce qui était à l’origine une histoire purement masculine a rendu le public particulièrement attentif aux différences entre les sexes ; on sait tous que les garçons, si on leur en laissait la possibilité, céderaient plus facilement à la barbarie que leurs petites sœurs. Ce qui amène à une autre réflexion, plus profonde : l’histoire horrible de William Golding n’aurait plus la même crédibilité aujourd’hui.

Sa Majesté des mouches raconte l’histoire d’un groupe d’écoliers, évacués suite à ce qui semble être une guerre nucléaire, et dont l’avion s’écrase sur une île déserte. L’ombre de l’apocalypse qu’ils fuyaient demeure en permanence, larvée, tandis qu’ils s’enfoncent toujours plus dans la sauvagerie. Golding, lui-même maître d’école, écrivit cette histoire macabre en réaction au livre pour enfant L’Île de Corail, bien trop saine à son goût. Laissez-moi vous montrer, disait-t-il à ses lecteurs, comment les garçons se comporteraient vraiment s’ils se retrouvaient naufragés.

L’opinion de Golding vis-à-vis de notre espèce était peu reluisante, ce qui n’est guère surprenant étant donné l’époque à laquelle il écrivait. Il avait vécu deux guerres mondiales et demi. Les deux furent, en termes absolus, les plus mortelles de l’Histoire, tuant respectivement 18 millions et 55 millions de personnes. L’autre moitié — la Guerre de Corée — arrivait à son dénouement sordide quand le roman fût publié en 1954, mais elle révélait aussi l’opposition croissante entre les deux superpuissances. Le Vietnam commençait sa descente aux enfers alors que les Français, vaincus, se retiraient. Sur chaque continent, des preuves rappelaient la capacité de l’Homme à céder à ses mauvais penchants, de la répression des marches pour les droits civiques dans le sud des États-Unis, jusqu’au exactions des Mau Mau au Kenya.

L’histoire de Golding fait partie de cette série de romans dystopiques parus après guerre, les plus célèbres étant 1984 de George Orwell et L’Orange Mécanique de Anthony Burgess. Ces années se caractérisaient par leur profond pessimisme, par ailleurs non dépourvu de fondement. De nombreuses personnes craignaient un holocauste nucléaire, parmi lesquelles Albert Einstein, C. P. Snow et Carl Sagan. Le champignon atomique était alors une image populaire, ornant les pochettes de disques, les couvertures de livres et les magazines. La prochaine guerre, pensait-on, mettrait un terme à la civilisation, et, peut-être, à la vie elle-même.

En réalité, et bien qu’il ne puisse pas le savoir, Golding écrivait précisément au début de la période la plus paisible de l’histoire de l’Humanité. Jamais nous n’avons été aussi peu susceptibles de mourir de mort violente que maintenant. Le déclin de la violence des six dernières décennies tient pratiquement du miracle – ce qui le rend d’autant plus contre-intuitif. Dans son magnifique ouvrage, The Better Angels of our Nature, qui déploie plus de mille pages de données afin de convaincre même le lecteur le plus sceptique, Steven Pinker démontre que sur tous les points, guerre, meurtres, tortures, esclavage, violence contre les femmes, nous devenons une espèce de plus en plus tolérante.

Vous ne le croyez pas ? Vous voulez savoir comment la thèse de Pinker peut s’accommoder de l’invasion de l’Ukraine qui a vu les plus féroces affrontements de blindés en Europe depuis 1945 ? Ou les monstruosités qui se déroulent en Irak et en Syrie ? C’est parce que c’est dans notre nature de nous focaliser sur les événements immédiats. Les meurtres d’ISIS et de Boko Haram tournent à la télévision, mais aucun journal ne dira jamais : « Bonsoir, il n’y a pas de guerre aux Malouines, ni en Yougoslavie, ni au Vietnam. »

Plusieurs théories ont été avancées afin d’expliquer cette période de paix. La plus idiote d’entre toutes attribue la paix à l’Union Européenne. En fait, l’UE n’est pas tant la cause que la conséquence de la paix en Europe. Les causes étaient la défaites du fascisme, le développement de la liberté et la stabilité de l’OTAN.

« Deux démocraties n’entrent pas en guerre » est aussi souvent avancé. Ce n’est pas tout à fait vrai. Selon la manière dont vous définissez démocratie, on peut y inclure les deux dernières guerres entre Israël et le Liban, la guerre de 1995 entre le Pérou et l’Équateur, la guerre de la Croatie contre le reste de la Yougoslavie, la guerre Russie-Georgie de 2008 et peut-être même la guerre Anglo-Américaine de 1812. Il est vrai cependant que les démocraties sont moins susceptibles d’engager une guerre d’agression.

D’autres critères, plus excentriques, furent également proposés. Il fut dit par exemple que jamais deux pays pourvus de McDonalds étaient entrés en guerre, mais les bombardement de l’OTAN sur la Serbie durant la guerre du Kosovo, et l’invasion de l’Ukraine par la Russie viennent contredire cette affirmation. La théorie selon laquelle deux participants à l’Eurovision en viendraient aux armes fut également infirmée lorsque Poutine s’empara de l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud.

Alors, quelle est l’explication la plus plausible ? Il y a bien plus d’un facteur qui entre en jeu, et nous devrions prendre garde à ne pas simplifier la situation, mais la plus forte corrélation, ainsi que Bruce Russet et John O’Neal le montrèrent dans leur ouvrage de 2001, Triangulating Peace, est celle qui existe entre paix et libre-échange. « Si les marchandises ne traversent pas les frontières, alors les soldats le feront » déclarait l’économiste Frédéric Bastiat au XIXe siècle, laquelle opinion trouve un écho dans la déclaration de Richard Cobden selon laquelle « Le Libre-échange est la diplomatie de Dieu. Il n’existe aucun moyen plus sûr d’unir les peuples. »

Le raisonnement en lui-même est limpide. En l’absence de douanes, quelle différence cela fait que les ressources naturelles se trouvent ailleurs ? Pourquoi faire couler autant de sang et gaspiller de capital afin de s’approprier, par exemple, les richesses des mines de diamants d’un autre pays quand vous pouvez acheter ces même diamants au même prix ? Puisque les marchands ont intérêt à rester en bons termes avec leurs fournisseurs et leurs clients, le commerce diffuse un réseau de bonne volonté à travers les frontières. La gauche se trompe lorsqu’elle affirme que le capitalisme est égoïste. Au contraire, aucune force sur Terre ne lie les hommes ensemble aussi harmonieusement. Le commerce nous apprend l’empathie, au sens strict du terme, la capacité à se mettre à la place de quelqu’un d’autre. Ainsi que le faisait remarquer Samuel Ricard en 1704 :

« Le commerce attache les hommes les uns aux autres à travers l’utilité réciproque. Il affecte les sentiments des hommes si fort qu’il amène celui qui était fier et hautain à se faire soudainement serviable, souple et arrangeant. Par le commerce, les hommes apprennent à négocier, à être honnête, à être polis, prudents et réservés aussi bien dans l’action que dans la parole. »

Les sceptiques avancent que Cobden, Bastiat et Ricard furent démentis par la Première Guerre mondiale, mais la véritable explosion du commerce international a eu lieu lors des six dernières décennies. Bien que les douanes étaient faibles en 1914, les moyens d’exporter étaient limités. Il n’y avait ni Internet, ni avions, ni réfrigération. Les bateaux étaient lents, les marchandises lourdes, et la plupart des entreprises ne commerçaient que dans un périmètre restreint. Aujourd’hui, le commerce maritime représente, en pourcentage total de l’activité économique, environ 30 fois plus qu’il y a un siècle.

Tout aussi important, peu aujourd’hui craignent le retour du protectionnisme. Cela n’était pas vrai au début du XXe siècle, lorsque les Tories se déchiraient sur la question de la « préférence impériale », et la France menait un débat similaire à propos de la possibilité de créer un bloc « autarcique » avec ses colonies. C’était en partie en réaction à ces éléments protectionnistes que les Allemands se mirent à vouloir conquérir leurs propres colonies, avec les conséquences désastreuses que nous savons.

Bastiat et Cobden, en bref, n’avaient pas tort ; ils étaient en avance sur leur temps. Tandis que les droits de douanes chutèrent dans le monde industrialisé après 1945, la guerre devint de moins en moins utile. Le même processus est maintenant en train de se répandre dans l’hémisphère Sud. Ainsi que Milton Friedman aimait à le faire remarquer, le commerce est le meilleur moyen d’amener des gens qui ne s’aiment pas à travailler ensemble. Ou, pour reprendre la formule de Montesquieu, « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix ». Amen.

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Traduction : Noname pour Contrepoints