Société de vigilance ou présidence de vigilance ?

30 May 2018 Arrival of Emmanuel Macron, President of France OECD Headquarters, Paris, France Photo: OECD/Andrew Wheeler — OECD/Andrew Wheeler, CC-BY

Plutôt que d’une société de vigilance, n’avons-nous pas besoin d’une présidence de vigilance ? Opinion.

Par Philippe Bilger.

Il est clair que la société de vigilance qui nous a été conseillée dans un discours récent par le président de la République, risque de demeurer lettre morte parce que ce concept est à la fois flou et impraticable. Il relève de ces grands et beaux mots qui permettent d’échapper à la dureté du quotidien en donnant l’illusion que tout est dit alors que rien ne l’est.

On a tellement vanté les présidences qu’on souhaitait au-dessus de la mêlée confuse des effervescences démocratiques, qu’elles ont eu tendance parfois à en profiter pour se désengager de ce qui les concernait pourtant au premier chef. On pourrait être tenté de qualifier le pouvoir comme Jean-Paul Sartre définissait, à tort à mon avis, Albert Camus : il a les mains propres parce qu’il n’a pas de mains.

Emmanuel Macron qui s’investit dans beaucoup de débats, au point de s’être sauvé grâce à ceux qui lui ont été imposés par les Gilets jaunes, ressent comme une gêne à entrer dans le vif de certains sujets qui lui apparaissent dangereux, sans recul possible, et lui interdisent les abstractions dont il raffole. Elles ont l’avantage, pour un président qui comme lui est sincère en aspirant au rassemblement mais pâtit concrètement d’un clivage apparemment insurmontable, d’entraîner une adhésion civique mécanique.

Qui pourrait en effet récuser un verbe présidentiel empli d’engagements humanistes et de promesses d’action mais de manière telle que le réel sera loin d’en être bouleversé ?

Je ne critique pas l’exigence d’une société de vigilance parce qu’elle « risque de faire oublier la devise républicaine » selon le point de vue lassant à force d’être exprimé toujours avec la même tonalité négative par Mireille Delmas-Marty (Le Monde).

Mais parce que le président de la République, comme l’a déclaré le président du Sénat, « doit cesser de se dérober » (JDD). Ou, comme l’a écrit Barbara Lefebvre, « sur le sujet majeur du voile islamique, Emmanuel Macron devra choisir » (Le Figaro).

Je n’élude pas qu’une majorité paraît approuver cette obligation d’une société de vigilance – les citoyens ont tendance à adhérer à l’énoncé d’un principe sans en mesurer, au quotidien, les conséquences concrètes – en même temps qu’elle réclame « de la fermeté, l’interdiction des signes religieux, manifeste de l’inquiétude face à l’islam et désigne le RN comme la force politique la plus efficace pour lutter contre l’islamisme » (JDD).

De l’ensemble de ces considérations qui paraissent confirmer un mouvement de fond seulement dénié par des fractions politiques, culturelles et médiatiques incriminant comme islamophobie toute perception lucide de la réalité et de la société, ne peut que résulter une parole présidentielle répudiant toute équivoque, sortant des poncifs sur le « pas d’amalgame » et ne fuyant pas ses responsabilités.

Avant la société de vigilance pour les autres, on aspire à la vigilance claire et nette du Président, susceptible de donner à tous non plus la bénédiction paresseuse du statu quo mais l’espérance et les armes pour sauver notre futur. Le peuple attend avec impatience que le pouvoir cesse de tourner autour de ce problème crucial mais l’aborde, l’affronte et communique les moyens de gagner ce combat. Qui oppose les adversaires ostensibles ou discrets de ce que nous sommes, de ce à quoi nous tenons, à une société et à des institutions dont la résistance est entravée par des objurgations les préférant stériles que conquérantes.

Le président ne serait pas concerné par le voile dans l’espace public. C’est en effet une dérobade. Dénier sa compétence politique et son devoir d’implication relève en l’occurrence d’une volonté opportuniste de ne pas troubler un consensus fragile qui se briserait si Emmanuel Macron affirmait avec éclat ce qu’il persiste à nous laisser deviner.

Alors que rien de ce qui est humain ne doit être étranger au président de la République, rien de ce qui sourd du pays et l’angoisse, rien des obscurités troubles et équivoques qui surgissent du quotidien et justifient d’urgence une pédagogie de l’action.

Entreprise d’autant plus nécessaire qu’Emmanuel Macron est le seul qui nous fasse languir, qu’il est le plus haut responsable de notre France et qu’aussi aucune intervention ne serait aussi décisive que la sienne s’il acceptait enfin de se colleter avec la vérité de ses concitoyens.

Pourquoi d’ailleurs s’arrêter en si bon chemin ? Je considère en effet que ce qui vient de se dérouler à l’université de Bordeaux – le scandale d’une Sylviane Agacinski interdite d’expression – et à la Sorbonne où il a fallu suspendre un séminaire sur l’islam et la radicalisation parce que ç’aurait été stigmatiser les musulmans, représente un péril extrême, bien au-delà de l’intimidation répétitive et honteuse de ces syndicats étudiants auxquels le champ libre est laissé.

C’est notre démocratie, sa pensée, ses heureuses contradictions, l’infinie richesse de son pluralisme qui sont de plus en plus mises à mal.

Si le président descendait de son Aventin avec la pleine conscience d’une République en abandon et en délitement, certes il aurait le droit de demeurer Antigone mais avec la force, l’audace et l’efficacité d’un Créon.

On a besoin d’une présidence de vigilance.

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