Cannabis thérapeutique : les intérêts bien compris de l’État

Sol sisters farm tour by Oregon department of Agriculture (CC BY-NC-ND 2.0) — Oregon department of Agriculture, CC-BY

Les députés ont donné cette semaine leur accord pour une expérimentation du cannabis thérapeutique très encadrée qui évite de remettre en cause les intérêts convergents de plusieurs acteurs de la santé.

Par Phoebe Ann Moses.

Les députés ont donné cette semaine leur accord pour une expérimentation médicale du cannabis. Contrairement au titre aguicheur de Libé, non, il ne s’agira pas d’ « autoriser le joint qui soigne ». Et d’ailleurs, c’est bien dommage. Si une telle autorisation avait été donnée, elle aurait remis en cause les intérêts convergents de plusieurs acteurs de la santé…  intérêts qui pourraient bien diverger de ceux des utilisateurs.

Des modalités très restrictives

Il est d’abord question de n’autoriser l’expérimentation de cannabis « thérapeutique » que pour deux ans, et uniquement pour certains cas : épilepsie, douleurs neuropathiques, spasticité musculaire dans la sclérose en plaques, soins palliatifs et soins de support en oncologie.

Les prescriptions ne pourront être faites que par un médecin spécialiste de la pathologie, et éventuellement reconduites par le médecin traitant (mais la situation n’est pas encore à l’ordre du jour).

La forme du cannabis est elle aussi très restreinte. Si nombreux sont les pays où l’on peut acheter son cannabis dans une échoppe ad hoc, ce n’est pas ce que la France a prévu. Et c’est donc là que les choses deviennent intéressantes.

Le cannabis ne sera prescrit que sous forme « sublinguale (pastilles, gouttes), inhalée et vaporisée (spray ou liquide). Pour les effets prolongés, des supports à diffusion lente, comme des solutions buvables ou des capsules d’huile, seront privilégiés. » Et même tisanes.

L’État et les laboratoires

Évidemment, le législateur ne pouvait pas autoriser la fumette thérapeutique : trop de risques associés à la combustion en feraient une pratique aussi nocive que bienfaisante.

Mais alors, de fleurs séchées il n’est point question ? Mais si, mais si : elles seront encapsulées dans des gélules… Fabriquées par un laboratoire, et délivrées par un pharmacien. Que les choses soient bien encadrées.

L’auteur de ses lignes n’a pas ici l’intention d’étriller les laboratoires : les pauvres ne font que ce que l’État les autorise à faire.

Justement, il se trouve que ce genre de thérapie par les herbes-qui-font-rigoler existe déjà : ainsi que l’explique dans une interview à l‘Express le Pr Nicolas Authier, président du comité d’experts mandaté par l’Agence du médicament (ANSM) évoquant le Sativex, indiqué dans la sclérose en plaques.

« Il dispose d’une AMM mais reste indisponible faute d’accord sur son prix entre le fabricant et les pouvoirs publics. »

Il faut bien comprendre qu’on ne trouve pas de soulagement à son cancer comme ça, en France : il faut d’abord que l’État donne son accord pour qu’un laboratoire distribue un produit qui va coûter cher, dont il plafonnera le prix, couteau sous la gorge, main dans la main avec le laboratoire.

Le consommateur sera dûment averti qu’en échange de longues années d’attente pour obtenir le traitement (qui pourrait pousser dans son jardin), il aura l’assurance d’une qualité du produit et d’une régularité d’approvisionnement garanties par l’État.

Certes, pour la régularité d’approvisionnement, on n’est pas sûr : il y a de telles pénuries de médicaments en France (dont certains sont catalogués comme peu importants par le ministère de la Santé) qu’un produit « de confort » (puisque c’est de cela qu’il s’agit) ne sera jamais prioritaire s’il est en rupture de stock.

Des distributeurs alléchés

N’oublions pas au passage le rôle important du pharmacien qui délivrera la précieuse molécule : ils se retrouvent au premier rang d’un marché prometteur. Voilà qui devrait leur redonner le sourire, après des années de baisse de chiffre d’affaires.

« Sur le plan économique, la vente de plantes n’offre pas de marges aussi importantes que celle de médicaments chimiques.  »  expliquait Jean-Luc Fichet député du Finistère qui plaidait en faveur de la réinstauration du diplôme d’herboriste (JO Sénat du 28/04/2010 – page 2826.)

D’ailleurs, en juin dernier, ils étaient vent debout contre la vente de cannabis séché… au motif que la qualité de la plante pouvait être irrégulière et non contrôlée :

« Mélange végétal composé de 200 principes actifs différents, variables en quantités et en proportions en fonction des modalités de culture, de récolte, de conservation, n’étant ni dosé, ni contrôlé, le cannabis dit thérapeutique ne peut apporter les garanties d’un médicament« , estime pourtant l’Académie de pharmacie dans un communiqué.

Après avoir fait disparaître les herboristes qui auraient été tout indiqués pour délivrer une marijuana plus ou moins dosée en THC et en CBD, les pharmaciens se verront donc les seuls à pouvoir distribuer, voire conseiller. C’était d’ailleurs l’un des points de tensions qui avait eu lieu entre pharmaciens et herboristes, les premiers ne reconnaissant pas aux seconds le droit de pouvoir conseiller. C’est sûr que lorsqu’on vend dans son officine des granules d’homéopathie ou des produits qui font pousser les cheveux, on est en mesure de peser de tout son poids scientifique auprès des instances politiques…

Cela tombe bien : justement quelques mois après il n’est plus question de délivrer la plante sous sa forme la plus simple, mais sous diverses formes plus ou moins conditionnées.

Quelle source d’approvisionnement ?

Après les méandres de la distribution, il y a un autre secteur dans lequel l’État ne manquera pas d’intervenir, car il serait tout à fait scandaleux que les patients puissent s’approvisionner librement.

Avant d’être conditionné en gélules, pastilles, gouttes ou autre, le cannabis est une bête plante qui pousse. Facilement. Très facilement, même. Tenez, vous pourriez même en avoir sur votre balcon. C’est dire. Et vous pourriez aussi proposer un petit joint à Tata Josette pour l’aider à supporter son traitement médical, et soulager un peu ses douleurs. Voire lui faire un space cake, si elle n’aime pas fumer. Ou même lui confectionner des capsules avec de l’herbe séchée.

Il n’en est pas question. La culture des plants sera elle aussi réglementée. On ne trouve pas pour l’instant de texte qui explique quel sera le mode de culture et son autorisation. Pour l’instant il est question d’acheter la production à d’autres pays. Il est aussi question de créer des sites de production à la Réunion, ainsi que l’a sous-entendu Emmanuel Macron récemment.

Mais on peut sans trop s’aventurer supposer que les agriculteurs français producteurs de cannabis thérapeutique seront membres d’une corporation agréée par l’État, sur le modèle de la production du tabac. Eux seuls auront l’autorisation de faire pousser le plante dans des champs. Il y aura des producteurs agréés et seuls ceux-ci auront un marché avec l’État. Connivence quand tu nous tiens…

En Europe, 21 pays sur 28 autorisent le cannabis médical. Il n’en restait que 7 à la traîne, dont la France. Autoriser le cannabis thérapeutique est une très bonne idée. Comme toujours, elle est un peu gâchée par la création de méandres législatifs, de réglementations en tous genres. Une simple dépénalisation aurait résolu à la fois le problème du marché noir, et celui du consommateur-patient, qui n’est peut-être finalement qu’un prétexte à réglementer et taxer un nouveau produit.

Un dernier détail : est-ce l’État qui a demandé des études pour prouver le bénéfice du cannabis dans la gestion de la douleur ? Non. Il s’agit d’empirisme, celui-là même qu’expérimentent les fumeurs de tous les pays depuis des décennies. Dans cette affaire de réglementation de cannabis thérapeutique, l’ironie de l’histoire est que c’est le consommateur qui a découvert tout seul les applications de la plante. Et que dorénavant, c’est l’État qui lui vendra le droit de l’utiliser. Pour son bien, évidemment.

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