Pour former les professeurs sur le terrain, l’école cambodgienne innove

Le projet est mis en œuvre par une ONG locale, KAPE (Kampuchean Action to Promote Education) qui fournit l’expertise dans le cadre d’un partenariat public-privé.

Par Stanislas Kowalski.

credits Stanislas Kowalski

Il n’est pas dans mes habitudes de parler de ce que je fais. Le lecteur me pardonnera un point de vue peut-être biaisé. Mais ce n’est pas tous les jours qu’on ouvre une école et il s’agit d’un projet assez original pour mériter une mention. Le New Generation Pedagogical Reasearch Center (NGPRC) a pour ambition de changer la formation des professeurs cambodgiens en préparant des mentors.

Une nouvelle approche de la formation

Ces derniers seront basés dans les collèges et les lycées pour assister leurs collègues au quotidien. Ils auront pour mission d’observer et de conseiller les enseignants dans leurs classes.

Les programmes de mentorat sont totalement nouveaux au Cambodge. Dans la plupart des pays, quand ils existent, ils restent très sommaires. Si on a un professeur stagiaire dans un lycée, on choisit un professeur parmi ceux qui ont un peu d’expérience et qui sont disponibles, puis on lui demande de suivre deux semaines ou deux jours de formation. Quand tout va bien, on tombe sur quelqu’un d’inspirant. Mais parfois cela se fait en mode qui-s’y-colle.

Le programme du NGPRC repose sur le constat qu’un tel système est insuffisant, tout comme sont insuffisants les formations initiales théoriques et les petits ateliers calés comme on le peut à la sortie des vacances. Trop souvent ces ateliers se font au gré des financements par des ONG plus ou moins expertes. En gros, les formations ordinaires abreuvent les stagiaires de belles idées abstraites, mais quand les jeunes enseignants ont enfin l’occasion de mettre en pratique devant les classes, ils se retrouvent tout seuls.

Les belles idées sont vite oubliées ou mises en œuvre maladroitement. Comme elles donnent des résultats décevants, on les abandonne et on se dit qu’elles sont utopiques ou tout simplement idiotes. Ces conditions médiocres expliquent en partie la polarisation massive des enseignants.

Au lieu de voir les pratiques pédagogiques comme des techniques que chaque professeur doit choisir selon les circonstances, on est simplement pour ou contre. Il y a d’un côté ceux qui échouent et les rejettent massivement et de l’autre ceux qui croient y arriver tout de suite. Je ne parlerai pas de la naïveté qui accompagne les résultats.

On appréciera l’ironie de la situation. Quand il s’agit de formation des professeurs, les principes les plus élémentaires de la pédagogie sont oubliés : des mots mal définis, des emplois du temps flous, peu d’exemples concrets, pas d’exercices ou d’évaluations pour s’assurer que la leçon a été comprise.

Une formation dans de vraies classes

Les mentors formés au NGPRC auront trois mois de stage pratique. En petits groupes, aidés d’un instructeur, ils se rendront dans plusieurs lycées de Phnom Penh pour conduire leurs premières observations de classe d’une manière constructive. Le stage sera l’occasion d’apprendre à mener des entretiens d’une manière qui ne soit pas menaçante pour les professeurs : comprendre la situation avant de donner le moindre conseil, peser les décisions en croisant les points de vue. L’approche est inhabituelle dans un pays habitué à respecter scrupuleusement la hiérarchie.

Après l’obtention de leur Master of Education in Ethics and Mentoring, les élèves du centre seront affectés directement dans des établissements scolaires. Ils passeront deux tiers de leur temps comme mentors à soutenir leurs collègues et un tiers à enseigner eux-mêmes pour ne pas perdre de vue la réalité du terrain. Ainsi, les jeunes professeurs pourront être suivis régulièrement, toutes les semaines, toutes les deux semaines, chaque mois, selon les besoins. Les mentors pourront faire des démonstrations, animer des formations ou des projets pédagogiques selon les opportunités.

Leur position hiérarchique sera celle de conseillers. En aucun cas, ils ne sont des inspecteurs. Pour ne pas risquer de mettre à mal la relation de confiance entre les mentors et leurs protégés, ils n’auront pas de pouvoir de décision sur la carrière de ces derniers. Les proviseurs peuvent très bien se charger de cela. Les mentors n’auront pas à dévoiler leurs rapports de visite aux proviseurs. Ils ne sont pas l’œil de Moscou.

Faciliter l’autonomie des établissements

Il faut préciser que ce centre de formation s’inscrit dans un projet plus large de décentralisation de l’école publique. Depuis quelques années, le ministère de l’éducation a lancé des écoles autonomes, les New Generation Schools (NGS). Il s’agit de charter schools, qui sélectionnent elles-mêmes leurs professeurs et leurs élèves, que les familles choisissent volontairement et qui ont leur propre organisation.

De façon remarquable, elles ont plus de marge de manœuvre sur leurs emplois du temps et choisissent leurs méthodes et leurs manuels, ce qui est un peu une première pour les écoles publiques cambodgiennes. Le projet est mis en œuvre par une ONG locale, KAPE (Kampuchean Action to Promote Education) qui fournit l’expertise dans le cadre d’un partenariat public-privé. Ce partenariat présente l’avantage de responsabiliser les acteurs et de contourner une partie des blocages bureaucratiques qui font tant de mal à l’école cambodgienne.

Malheureusement, les NGS sont actuellement limitées par le faible nombre de professeurs à la fois qualifiés et volontaires pour participer à un projet exigeant. En effet cela implique de respecter des standards professionnels élevés et de renoncer à certaines pratiques douteuses.

Beaucoup de professeurs d’écoles publiques ont des cours privés et emploient divers stratagèmes pour forcer leurs élèves à payer : rétention du matériel pédagogique, chantage aux examens etc. Malgré de récentes augmentations de salaire, les mauvaises habitudes sont difficiles à extirper. D’où l’idée de travailler avec des professeurs encore jeunes et de les former, plutôt que d’essayer de transformer la vieille garde corrompue.

Commencer modestement, mais viser loin

Le Centre commence son activité modestement, pour tester la validité du système avec d’envisager de l’étendre. La première promotion compte 25 étudiants soigneusement sélectionnés (un candidat sur cinq). La petite taille des classes permet un meilleur partage des expériences. En effet, nos stagiaires ne sont pas des novices mais des professeurs qui ont choisi de reprendre une année d’études pour passer un Master et prendre de nouvelles responsabilités. La formation s’appuie autant que possible sur leur expérience de terrain.

Les conditions sont généreuses, puisque le ministère cambodgien de l’Éducation a accepté de maintenir leur salaire en échange d’un engagement de service de plusieurs années. On ne peut développer un pays sans consentir certains investissements. Reste à prouver que ces investissements seront efficaces.

L’espoir est qu’en repensant la formation même des professeurs, le NGPRC aura un effet de levier considérable, dépassant largement la taille de ses promotions. Accessoirement, par sa situation au sein du National Institute of Education, sa pédagogie innovante et sa structure décentralisée, il pourrait servir de modèle pour d’autres institutions. Dans un système un peu sclérosé, il n’est pas forcément si difficile de faire mieux que la moyenne.

La première promotion a commencé sa formation le mois dernier. La motivation est élevée. Le travail soutenu. Et le sentiment d’être un peu des pionniers aide les étudiants à supporter les désagréments de la mise au point. Nous travaillons pour l’instant dans des locaux empruntés. Il faut bien aller de l’avant. L’inauguration officielle de nos nouveaux locaux se fera le 21 novembre. Les travaux avancent bien.

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