AME, SNCF : nos si chères dérives

Un des avantages de tenir un blog depuis pas mal d’années est qu’on peut noter la dérive de la société sur les temps longs, ceux qui échappent au fléau de l’instantané, des médias et des politiciens à la vue courte. On peut par exemple revenir un ou deux quinquennats en arrière et faire un petit point de situation, pour constater les améliorations ou, dans le cas français, la dégradation systématique et maintenant rapide de la situation.

L’actualité vient d’offrir, coup sur coup, deux magnifiques illustrations de cette tendance.

Il y a quelques jours, plusieurs articles de presse revenaient – assez timidement il faut le dire – sur le débat engagé à l’Assemblée nationale concernant l’immigration, qui a rapidement abordé la question de l’Aide Médicale d’État (AME) : cette aide permet aux étrangers en situation irrégulière sur le sol français de bénéficier de certaines facilités de soins dans le pays.

En pratique, le budget de cette aide n’a pas cessé d’augmenter ces dernières années : en 2006, 233 millions étaient consacrés à cette AME, alors qu’en 2009, son budget était de 540 millions d’euros et il atteint à présent 800 millions d’euros. Pour une aide rapportée comme « stable », les années prochaines promettent donc de venir chatouiller le milliard d’euros puis de le dépasser dans une stabilité très moelleuse.

Pour le moment, le débat ne porte évidemment pas sur la pertinence de ce dispositif que nul, en France, ne semble vouloir remettre en cause, améliorer, affûter et, a fortiori, supprimer. Même si les cas de fraudes sont nombreux et aussi mal documentés que possible pour éviter tout hurlement médiatique, même si, d’un autre côté, il ne fait guère de doute que le système social français soit l’un des plus généreux du monde au regard de la multiplication des possibilités d’obtenir des soins gratuits (payés par les autres) dans le pays, le débat porte essentiellement sur les petites modifications législatives, les arrangements cosmétiques légaux qu’il faudra apporter pour que tout continue exactement comme actuellement.

Pour l’AME, il semble acquis que la trajectoire ne changera donc pas. La France continuera d’éclairer le reste du monde de ses expériences sociales modérément enrichissantes, et se gardera très farouchement d’appliquer les recettes qui, pourtant, fonctionnent dans d’autres pays peu soupçonnables d’être des déroutes sanitaires complètes.

Quelques jours plus tard, à la faveur d’une étude menée par l’ancien magistrat de la Cour des comptes François Ecalle et habilement relayée par L’Opinion, certains Français – en particulier certains journalistes – faisaient mine de découvrir qu’une autre vénérable institution leur assurait, elle aussi, un enrichissement de plus en plus modéré au regard du service rendu : tous calculs faits, chaque Français a ainsi contribué à hauteur de 215 euros au financement de la SNCF en 2018, ou, si l’on se contente de regarder les foyers fiscaux, à hauteur de 379 euros pour les 38 millions de ces derniers, et ce, avant même d’avoir acheté le moindre billet.

Il faut dire que l’entreprise publique cumule les soucis.

Outre une dette colossale que rien ne semble pouvoir contenir, tant cette dernière augmente gentiment d’année en année pour atteindre à présent 54,5 milliards d’euros, l’entreprise doit aussi composer avec des régimes de retraite particulièrement favorables et essentiellement assis sur les efforts des salariés du privé, ainsi qu’une kyrielle de problèmes internes allant d’une fossilisation complète des syndicats jusqu’à un management digne des années 1960 en passant par une gestion calamiteuse du personnel et des compétences professionnelles de l’entreprise.

S’y ajoute un service clientèle désastreux, qui oscille régulièrement entre son absence totale (que ce soit par accident, panne, désorganisation ou grève d’une certaine catégorie de personnels) et une médiocrité presque assumée, comprenant des horaires approximatifs, des services à bord des trains aléatoires et une grille tarifaire absolument illisible.

Or, tout comme pour l’AME, peu importe que les sommes évoquées soient absolument colossales à l’échelle d’un pays comme la France, que les effets de bords soient aussi nombreux que délétères : non seulement tout ceci semble maintenant considéré comme normal, mais tout indique en plus que personne n’entend réformer réellement ces institutions.

Pour l’AME, il n’y aura pas de discussion parce que toute remise en question sera immédiatement taxée de scandale humaniste insupportable pour la République, puis rapidement habillée par des motifs xénophobes. Réclamer que les deniers du contribuable et de l’assuré social soient employés de façon responsable est rapidement assimilé à une vision étriquée, étroite voire purement comptable de la santé, ce qui est évidemment une tare dans un monde où la dépense se doit toujours d’être humaniste, large, joyeuse et sans limites pour les générations futures qui sont, on le rappelle, éminemment fragiles lorsqu’il s’agit de climat mais corvéables à merci lorsqu’il s’agit de finances.

Pour la SNCF, il n’y aura pas davantage débat : d’une part, tout frémissement de réforme entraîne une paralysie systématique du pays qui permet de bien rappeler qu’un monopole, instauré de force, ne saurait se laisser diriger sans réagir. D’autre part, tout le monde comprend, devant les dérives accumulées depuis tant d’années, que ce n’est plus de réforme dont il faudrait parler mais d’un démantèlement et d’une remise à plat complets qui ne manqueraient pas de provoquer un drame social, politique et médiatique sans précédent dans le pays, précisément parce qu’on a tout fait pour sur les 70 dernières années.

AME, SNCF, autant d’acronymes qui ne parviennent plus à cacher des dérives qui tiennent d’abord de l’idéologie : il n’existe pas d’autre moyen d’aider les étrangers en situation irrégulière que d’asperger le système de santé avec l’argent du contribuable, il n’existe aucun autre moyen que le monopole de droit public pour faire rouler des trains dans un pays, il n’y a pas de meilleur système que notre système d’assurance sociale, seule la collectivisation des transports et de la santé permettent d’améliorer le sort des individus, etc.

Peu importent les exemples nombreux d’autres pays qui montrent, tous les jours, que ces dogmes sont faux, que les dérives n’ont rien d’inévitables, que ces déficits n’ont pas à être chroniques, que ces gabegies peuvent être évitées : non seulement le contribuable ou l’assuré social doit continuer à cracher au bassinet, mais en plus devra-t-il le faire avec le sourire.
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