Éric Zemmour, antilibéral à la mode

Eric Zemmour en 2010 (Crédits yves Tennevin, licence Creative Commons)

Pour le bonapartiste Éric Zemmour, la société française se suicide au libéralisme.

Par Gaspard Koenig

Eric Zemmour en 2010 (Crédits yves Tennevin, licence Creative Commons)J’ai été récemment invité par l’UMP Royaume-Uni à débattre avec Éric Zemmour, de passage à Londres. J’ai donc lu avec attention son dernier opus, Le Suicide Français. J’y ai découvert des chansons tout à fait charmantes, de Pierre Perret à NTM en passant par Indochine. Pour le reste, j’y ai surtout trouvé la formulation la plus aboutie – et la plus brillante – de l’antilibéralisme à la mode.

Éric Zemmour ne s’en cache pas : une partie du mal français s’explique par « la fin discrète du colbertisme ». À le lire, les rapports de force à droite ont évolué « au profit des libéraux américanophiles ». Depuis les années 80 et le « grand virage libéral » de Mitterrand, les élites, « en liquidant l’État keynésien, liquidèrent l’État tout court en tant que puissance impérieuse et normative ». Cerise sur le gâteau, le plan Juppé a constitué « le début d’un engrenage mortifère qui défait la protection sociale », conduisant à une flexibilité croissante du marché du travail. Le développement du libre-échange explique la désindustrialisation en cours. Les libéraux ont livré la France au marché sauvage, et les libertaires ont achevé le travail en sabordant la famille.

Le libéralisme est rejeté non seulement dans ses conséquences (supposées), mais dans ses fondements (réels). Zemmour entretient ainsi une relation très méfiante avec 1789. Il regrette que la Déclaration des Droits de l’Homme fasse désormais partie du bloc de constitutionnalité, et compare la destruction du petit commerce par les supermarchés aux décrets d’Allarde (qui, en 1791, brisèrent toutes les corporations de métiers). Il se montre plus tendre avec le patriotisme de 1793, et bien sûr avec Bonaparte. Fort logiquement, Zemmour déplore aujourd’hui la perte de la « raison d’État gaullienne », à laquelle se substitue « le droit et son alter ego : le marché ».

Tout cela est parfaitement cohérent, et forme l’armature intellectuelle de ceux qui veulent, comme Marine Le Pen le déclarait récemment, « rompre avec l’extrémisme ultralibéral ».

rené le honzec zemmourÀ cette cohérence, j’en opposerais une autre. En effet, le libéralisme repose sur le droit et le marché : c’est ce qui fait sa force contre l’arbitraire d’État, les dérives politiques, les abus des oligopoles et les rentes des insiders. En effet, le libéralisme comporte un versant sociétal, car on ne peut pas saucissonner les libertés fondamentales en petits bouts. Mais hélas, il n’est nullement appliqué aujourd’hui. La société française ne se suicide pas au libéralisme, mais se shoote à l’étatisme. Jamais l’État-Nounou n’a été aussi envahissant, pour prendre soin de nos âmes trop chétives et de nos corps trop sensibles (j’entendais récemment à la radio, après une publicité pour des biscuits apéritifs : « pour votre santé, évitez le grignotage »). Jamais l’État-Léviathan n’a été aussi paralysant. Je n’accablerai pas le lecteur des records français sur la fonction publique (près du double des effectifs de nos voisins !), la réglementation à outrance, les codes illisibles, l’investissement public à gogo, l’endettement pantagruélique, le droit du travail paralysant, la corruption généralisée de la sphère publique, etc. Les baby-boomers continuent sereinement à plumer leurs enfants en s’accrochant aux lambeaux de l’État-Providence, qui leur a tant profité.

Éric Zemmour se défend en distinguant le « capitalisme d’État » et le « libéralisme anglo-saxon ». Les mots sont séduisants. Mais le capitalisme d’État n’a guère de sens qu’en période de reconstruction, quand la société entière est une gigantesque faille de marché. Autrement, il se mue en capitalisme de connivence, si éloquemment dénoncé par Jean-Marc Daniel et bien d’autres économistes. De Gaulle lui-même l’avait bien compris, en lançant le Comité Rueff-Armand pour « la suppression des obstacles à l’expansion économique ». Le colbertisme est un mythe qui aurait horrifié Colbert.

« À l’Élysée, note Zemmour avec nostalgie, le président Pompidou convoquait encore les patrons des grandes entreprises françaises pour leur dicter les stratégies industrielles de leurs groupes. » C’est bien ce que tentait encore de faire notre génie du redressement productif, Arnaud Montebourg, avec DailyMotion, Peugeot ou Vivendi. On espère que ses études à l’INSEAD lui apprendront l’inanité de telles méthodes dans un monde ouvert.

Zemmour-suicide françaisÀ force de regretter la deuxième révolution industrielle, Éric Zemmour ne voit pas venir la troisième. L’informatique n’est pour lui qu’une « dispersion du pouvoir contraire à notre tradition », alors que le numérique, en faisant descendre vers zéro le coût marginal des produits et des services, prépare à côté du capitalisme traditionnel une société nouvelle, combinant auto-activité et économie participative (ce que Jeremy Rifkin appelle les « Collaborative Commons »). Nous ne sommes pas à l’agonie, mais en pleine mue.

Si Éric Zemmour est incontestablement un homme travailleur et courageux, avec lequel il n’est pas désagréable d’être en désaccord, certains de ses fidèles me semblent en revanche bien plus inquiétants. Parmi eux, une bourgeoisie traditionnelle en phase de radicalisation ; des militants déboussolés chavirant d’une droite à l’autre ; et des jeunes gens exaltés qui parlent du « pays réel contre le pays légal » ou de « révolution nationale ». Un vocabulaire qu’on aurait pensé ne plus jamais entendre.

Aux libéraux de montrer qu’on peut être tout aussi radical dans la dénonciation d’un système à bout de souffle, et plus créatif dans l’élaboration de scénarios alternatifs. Le suicide est raté. Réveillons-nous, heureux de vivre !


Un article publié également dans Le Figaro Vox.