Brésil : en défense de l’irrévérence en politique

L’énorme mouvement spontané de la majorité de l’électorat brésilien n’est pas un signe de perte de confiance en la démocratie. C’est un courant de fond visant à défendre les valeurs politiques essentielles à la démocratie.

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Brasília - O deputado Jair Bolsonaro durante promulgação da Emenda Constitucional 77, que permite médicos militares trabalharem no SUS (Antonio Cruz/Agência Brasil)

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Brésil : en défense de l’irrévérence en politique

Publié le 8 août 2019
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Par Cassiano Leme1.

Nombreux sont ceux qui pensent que la démocratie est l’inverse de la tyrannie. Ce n’est pourtant pas le cas. Le contraire de la tyrannie, c’est la liberté.

La confusion entre démocratie et liberté émane du fait que les démocraties occidentales ont cristallisé le concept de liberté dans son cadre institutionnel de telle sorte qu’aujourd’hui nous ne remarquons plus qu’il s’agit de deux phénomènes différents. Les démocraties modernes sont définies par leur constitutionnalité. Et nous oublions trop facilement que nos systèmes de gouvernement étaient constitutionnels avant d’être démocratiques. En réalité, dans l’histoire de l’humanité, les démocraties ont été associées à de nombreuses formes de tyrannie. Le parti nazi était largement populaire avant l’accession légale de Hitler au pouvoir.

La démocratie est vide de sens sans la protection des libertés fondamentales

Pour que le mot « démocratie » ait la connotation que nous lui donnons aujourd’hui, il est nécessaire que le cadre institutionnel garantisse d’abord un certain nombre de libertés contre les abus de la majorité et contre les intérêts particuliers qui finissent par contrôler l’État au détriment du plus grand nombre. Parmi ces garanties figurent la liberté individuelle (d’expression, de travail et de circulation entre autres), la propriété privée et l’égalité devant la loi. Sans la protection des droits fondamentaux, la démocratie n’est rien de plus qu’une tyrannie de la majorité. Le Venezuela est un exemple patent de système politique dont le gouvernement est soutenu par une grande partie de la population, et élu à l’occasion d’élections nationales. Ce n’en est pas moins une cruelle tyrannie.

Les droits individuels, comme l’Habeas Corpus britannique, sont donc un fondement de la liberté qui conditionne la démocratie électorale, et surtout qui précède cette dernière. D’autant qu’un parti démocratiquement élu peut, une fois au pouvoir, avoir pour stratégie d’instrumentaliser son élection pour saper les droits fondamentaux des citoyens, comme ce fut le cas du nazisme ou la thèse du théoricien italien du communisme Antonio Gramsci.

Le régime brésilien du « Parti des Travailleurs » a graduellement érodé l’État de droit

Au Brésil, les fondements de la liberté individuelle ont été systématiquement attaqués pendant deux décennies, dans le contexte d’un régime par ailleurs démocratique. Comment ? En mettant l’État au service d’un parti politique. En réduisant la liberté d’expression dans les universités, la presse et les arts. En utilisant des milices violentes (dénommées « mouvements sociaux » par euphémisme) pour intimider la population. En réduisant directement le droit à la légitime défense. Tout cela avec une réglementation excessive et une sur-imposition. À bien des égards, par la mainmise quasi-mafieuse d’un parti politique sur tous les leviers du pouvoir, le « Parti des Travailleurs » (« Partido dos Trabalhadores ») a fait prendre à l’État brésilien un tournant tyrannique.

La vision de la démocratie selon le « Parti des Travailleurs » brésilien est exactement celle actuellement en vigueur au Venezuela. Leur soutien inconditionnel au régime chaviste n’est d’ailleurs ni une coïncidence, ni une note de bas de page. Lorsque le « Parti des Travailleurs » brésilien parle de démocratie, le concept sous-jacent est aux antipodes d’une démocratie pluraliste dotée de garanties constitutionnelles et d’une séparation des pouvoirs.

La protection des institutions passe par le respect des oppositions

Les démocraties constitutionnelles les plus performantes sont régies par des codes de comportement politique privilégiant une certaine civilité (le respect de la personne), le principe du débat public, le respect du droit à l’opposition et la vénération des institutions. En Grande-Bretagne, la démocratie constitutionnelle la plus ancienne au monde, le cabinet est le « gouvernement de sa Majesté », et l’opposition est « la loyale opposition de sa Majesté ». Lorsqu’un parlementaire conservateur qualifia le parti travailliste d’ennemi, Churchill le corrigea prestement à la Chambre des Communes, en précisant avec un humour caractéristique que les travaillistes assis face à lui étaient des adversaires, mais que ses ennemis étaient assis derrière lui (les conservateurs briguant son poste).

Les démocraties constitutionnelles ne peuvent donc être durables que si leurs participants partagent le même respect indéfectible des institutions, des libertés individuelles, notamment d’expression, des positions minoritaires, et des opposants politiques.

Les élections de 2018 au Brésil ? Une réaction du peuple contre l’érosion de ses libertés

Au Brésil, le « Parti des Travailleurs » s’est avéré l’ennemi déclaré des institutions indépendantes, de l’équilibre des pouvoirs, des libertés individuelles et de l’opposition. Le traiter comme un parti politique respectant les principes de la démocratie constitutionnelle et le prendre pour un adversaire loyal est aussi bête et dangereux que « d’inviter un crocodile à dîner ». En paraphrasant Churchill, « le plat principal sera vous-même ».

La réaction lente et hésitante du peuple brésilien contre la suppression de ses libertés et la corrosion de ses valeurs constitutionnelles a commencé en 2014, a grandi en 2016 et a fait un grand pas en avant en 2018, grâce à l’élection présidentielle de Jair Bolsonaro avec plus de 55 % des suffrages.

Les observateurs étrangers, et en particulier les médias internationaux se demandent encore comment un homme tel que Bolsonaro, qui a défendu un régime militaire accusé d’actes de torture, et qui ne respecte pas certains principes de civilité de langage dans le débat démocratique, a pu être considéré comme un instrument de liberté politique et de restauration de l’État de droit. La réponse nous semble pourtant simple. L’irrévérence de Bolsonaro à l’égard de ceux qui ont essayé de supprimer les droits politiques du peuple brésilien est interprétée par la majorité votante comme preuve qu’il a l’énergie, la volonté et le courage d’endiguer la dérive des institutions et de vaincre la menace liberticide. Seule une personnalité au franc-parler, sans nuance et sans ambages, pouvait réussir là où toutes les autres forces d’opposition avaient échoué.

La liberté d’expression de l’opposition a justifié le recours à l’irrévérence politique

Cette interprétation donne raison à la priorité des valeurs dans une société libre : la liberté individuelle et la propriété privée sont d’abord nécessaires avant de préserver les autres droits politique fondamentaux (voir la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789). La défense de la liberté d’expression est donc essentielle. Sans elle, le mot démocratie n’a pas de sens. « Pas de liberté aux ennemis de la liberté » disait Saint-Just. Les cadres dirigeants du « PT » en font aujourd’hui les frais, eux qui ont siphonné en toute impunité les fonds publics pour financer leurs campagnes électorales et leur clientélisme à tous les niveaux de l’État, avant d’être rattrapés par la justice pour corruption généralisée dans l’énorme scandale « Lava Jato » 

Ne renversons pas les rôles. Bolsonaro n’est qu’un outil de la révolte de la grande majorité du peuple brésilien contre la menace tyrannique du « Parti des Travailleurs ». Au moindre manquement à ses obligations constitutionnelles, Jair Bolsonaro se verrait remplacé par un autre héraut de la cause populaire qui l’a porté au pouvoir et dont il n’est qu’un figurant. L’énorme mouvement spontané de la majorité de l’électorat brésilien n’est donc pas un signe de perte de confiance en la démocratie mais au contraire un courant de fond en défense des valeurs politiques essentielles à la démocratie. C’est l’affirmation du fait que ces valeurs priment bien plus que le style de langage ou les tabous conventionnels. Dans un monde ou le « politiquement correct » étouffe la moindre dissension, la réaction populaire brésilienne de 2018 démontre que le droit à l’irrévérence est une condition nécessaire au droit d’opposition à la tyrannie. 

En proie à leurs propres contradictions, les démocraties européennes feraient bien de s’en inspirer, car « sans la liberté de blâmer, il n’est point … ».

  1. Cassiano A. Leme est un entrepreneur brésilien, fondateur de Constancia Investimentos, une société de gestion d’actifs basée à Sao Paolo, leader dans l’investissement factoriel en Amérique Latine. Cassiano Leme a plus de 20 ans d’expérience dans l’investissement à long terme et la gestion de haut de bilan. Il est diplômé en Administration Publique de la Fondation Getulio Vargas et titulaire d’un MBA de Columbia University.
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  • La France n’est pas non plus une démocratie! Aucune séparation entre les pouvoirs, tous entre les mains de l’exécutif, et les libertés sont de plus en plus réduites en peau de chagrin!

  • « gestion d’actifs basée à Sao Paolo »

    Bon sang, ce n’est pas de l’italien, c’est du portugais ! Paulo, pas « Paolo ». Mais d’où sortez-vous ?
    gestion d’actif basée à São Paulo

  • « Lorsque un parlementaire conservateur qualifia le parti travailliste d’ennemi, Churchill le corrigea prestement à la Chambre des Communes, en précisant avec un humour caractéristique que les travaillistes assis face à lui étaient des adversaires, mais que ses ennemis étaient assis derrière lui (les conservateurs briguant son poste). »

    Excellent. :)))

  • C’est génial de s’opposer au « politiquement correct », mais c’est encore mieux de s’opposer en même temps à l’étatisme (définit comme étant l’absence de libéralisme.) Or malheureusement Bolsonaro est, jusqu’à preuve du contraire, un étatiste, plus précisemment : un étatiste de droite. Ses rares aspects un brin libéraux-compatibles sont : son ministre de l’économie, quelques coupes budgétaires dans l’éducation, sa défense du port d’arme, son septicisme envers certains écolos… Tout ça est très sympa mais insuffissant pour faire de Bolsonaro un libéral. Contrairement à ce que prétend l’article ça ne sert à rien de virer des étatistes de gauche pour mettre au pouvoir des étatistes de droite (et inversement, ça ne sert à rien de virer des étatistes de droite pour mettre au pouvoir des étatistes de gauche.) Si on vire des étatistes (de gauche ou de droite) il faut mettre au pouvoir des libéraux ou, diront certains jusqu’au-boutistes se projetant dans un lointain futur, carrémement supprimer le pouvoir (car « un peuple autorisé à se choisir un nouveau maître tous les 4 ou 5 ans n’en reste pas moins un peuple d’esclaves »)
    L’article a néamoins le mérite de rappeler dans quel contexte Bolsonaro est arrivée au pouvoir : le déclin du Brésil (corruption, exès de bureaucratie, chômage, violence…) engendré ou amplifié par la bande à Lula, Rousseff, et compagnie (étatistes de gauche) a facilité l’avènement au pouvoir de Bolsonaro (étatiste de droite.)

    • « Contrairement à ce que prétend l’article ça ne sert à rien de virer des étatistes de gauche pour mettre au pouvoir des étatistes de droite »
      ça limite pas mal la casse quand même et ça évite de s’enquiller trop de « progrès » 🙂

    • La réalité ne s’embarasse pas de théories du « il faudrait.. ».
      Le régime en place à gangréner la société et bolsonaro est un remède, le seul à disposition (que l’on le veuille ou non). Il stoppera probablement la gangrène, mais comme il n’est pas non plus un remède miracle, il déclenchera, surtout s’il s’accroche au pouvoir, une autre maladie. En attendant le patient peut essayer de reprendre quelques forces. C’est toujours ça en attendant de trouver un régime sain pour lui.

    • Etatiste de droite ou de gauche, çà n’est pas tout à fait équivalent ; par exemple M BOLSONARO est manifestement hostile aux délires de l’alarmisme climatique, levier d’aujourd’hui pour tous les collectivistes étatiques, de ce seul point de vue c’est plus rassurant

  • «En proie à leurs propres contradictions, les démocraties européennes feraient bien de s’en inspirer, car « sans la liberté de blâmer, il n’est point … ».»

    Pas très juste de mettre toutes les démocraties dans le même sac !

  • « Un parti démocratiquement élu peut, une fois au pouvoir, avoir pour stratégie d’instrumentaliser son élection pour saper les droits fondamentaux des citoyens…  »
    Cela nous fait bien penser à quelqu’un, n’est-ce pas?

  • très intéressante analyse, M Bolsonaro gagne à être connu autrement que par le prisme caricatural des médias mainstream

  • Un article de fond, pour contester la mauvaise forme des démocraties, est de belle utilité pour donner de l’épaisseur aux argumentaires superficiels, qui de fait n’en sont pas.
    Il semble bien ainsi que les démocraties de gauche, porteuses d’espérances pour les plus démunis, n’aient été en mesure -en quelque endroit du globe- d’apporter le bien-être et la croissance des libertés, promises comme des évidences.
    Les rares démocraties de droite, vouées ainsi aux gémonies par des courants mainstream planétaires, n’ont ainsi aucune raison de se trouver isolées sur le banc des accusés.
    L’auteur de ces lignes fait bien de nous rappeler que « la liberté individuelle et la propriété privée » sont des droits qui pourraient conduire les humains vers des perspectives apaisées.
    Ce simple outil de mesure, nous invite du reste à réaliser combien de chemin il nous reste à accomplir, selon que l’on soit né ici ou là… et surtout à comprendre pourquoi, malgré les défauts martelés par des bataillons de détracteurs patentés, une immense majorité de démunis rêvent toujours d’Amérique.

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