Université : Marcel Gauchet face à l’extrême-gauche

propagande credits pedro ribeiro simoes (licence creative commons)

Marcel Gauchet subit depuis plusieurs mois une campagne de calomnies visant à le déstabiliser. La polémique s’est maintenant emparée d’une frange de l’université.

Par Frédéric Mas.

propagande credits pedro ribeiro simoes (licence creative commons)

Pour Harold Laski, la liberté d’expression dans un régime parlementaire libéral est essentielle. Elle est la condition d’un débat public rationnel, et des délibérations éclairées de ses élites politiques et sociales. La liberté de débattre et de défendre ses opinions en les justifiant est en quelque sorte le ressort commun à cette classe de journalistes, d’hommes d’État et d’universitaires censés prendre part au débat public. Dans ce dispositif, l’université, et en particulier la recherche, est censée avoir une place d’honneur. Loin du bruit médiatique et de l’agitation politicienne, la recherche de vérité qui anime ses représentants devrait être le seul sujet de désaccord entre ses membres dévoués. Bien entendu, faire de l’université un domaine préservé des passions et des intérêts relève d’un idéalisme sans doute un peu passé, mais même dans une optique purement fonctionnaliste, la liberté de penser et de s’exprimer doit demeurer suffisamment vivante pour éviter la sclérose intellectuelle et la transformation du débat public et de la recherche en général en doxa.

Malheureusement, le processus de décomposition des libertés universitaires en France aujourd’hui semble bien avancé. Dernièrement, une polémique a vu le jour autour de la personne de Marcel Gauchet. Cet universitaire, qui travaille depuis des années au centre Raymond Aron de l’EHESS sur l’expérience démocratique, s’est vu proposer de participer aux Rendez-vous de l’histoire à Blois. Cette année, la rencontre a pour thème « Les rebelles », ce qui a donné l’occasion à certains de se faire un peu de publicité à peu de frais. Ainsi, un écrivain en mal de reconnaissance a pu s’épancher dans diverses feuilles de choux complaisantes pour appeler au boycott desdits Rendez-vous de l’histoire. Accueillir Gauchet, pour cet écrivain encore jeune étudiant, c’était faire le jeu de la réaction et du fascisme homophobe, voire du nazisme à l’université. En d’autres termes, le « conservateur » Gauchet n’étant pas un rebelle, il n’aurait aucune autorité à parler sur le sujet. Plus encore, il conviendrait de le faire taire.

Quand on connait un peu les travaux de Marcel Gauchet, on hésite entre la consternation et la franche rigolade. Que ce social-démocrate bon teint, tocquevillien de gauche et animateur de la très consensuelle revue Le Débat soit propulsé réactionnaire par un demi-habile passe encore. Que des attaques aussi basses soient relayées par des médias partisans et médiocres étonne un peu plus. Cependant, la polémique a depuis dépassé le landerneau parisien, et l’esprit de clocher semble s’être étendu à une partie de l’université française, à son plus grand déshonneur.

En effet, depuis le 5 octobre dernier circule une pétition condamnant d’emblée la participation de Marcel Gauchet pour des propos aux tonalités « ultraconservatrices, sceptiques sur l’impératif de respect des droits de l’homme, familialistes, sexistes et homophobes » qu’il n’a bien sûr jamais tenus. La fatwah vient pourtant d’individus censés travailler au quotidien dans le domaine des sciences sociales, avec l’éthique qui l’accompagne. L’accusation est scandaleusement stupide mais dit quelque chose à la fois de l’institution universitaire et de l’état du pays en général.

Le Grand Satan Capitaliste

Ce qui est reproché à Marcel Gauchet, en dehors des querelles de méthodes, des rancunes tenaces et des critiques portant sur son travail, c’est de ne pas appartenir à la bonne gauche, et d’avoir préféré Aron à Bourdieu. Dans un milieu infesté de militants radicaux déguisés en chercheurs, se réclamer de la gauche antitotalitaire à la suite de François Furet vous classe à droite, donc dans le camp du Mal. Critiquer les idoles de la « pensée critique », notamment Bourdieu et Foucault, achève de vous désigner comme ennemi de (salle de) classe. Plus encore, ce qui est rejeté à travers Marcel Gauchet, c’est le néolibéralisme censé infester et détruire l’université. Peu importe que M. Gauchet ne soit pas néo ni même paléo libéral, on le soupçonne de conspirer avec les puissants pour renverser l’avant-garde de la révolution prolétarienne qui a établi ses bases-arrières dans les UFR de sciences sociales. La société civile, l’entreprise, et le marché restent dans l’optique des radicaux assimilables au Grand Satan Capitaliste.

La « gauche critique » qui n’en finit pas régler ses comptes avec ses ennemis imaginaires, nous donne aujourd’hui le spectacle du délabrement de l’institution universitaire et de l’état du débat public en France. Sa position mandarinale1 a transformé les débats en conflits d’intérêt et en guerres de positions (universitaires). En cherchant à censurer et interdire le débat, elle réduit l’enseignement supérieur en sciences sociales à une sorte de clergé laïc qui distribue les bons et les mauvais points en fonction de ses propres préférences subjectives et ses différentes rentes de situation.

L’histoire retiendra sans doute que l’université, et donc une partie de ce qui fait vivre la liberté d’expression dans ce pays, n’est pas seulement morte de la main de réformateurs politiques incompétents, mais aussi de ces fanatiques qui se servent de l’enseignement comme d’un outil de propagande.

  1. Les tenants de la pensée critique, ou du moins ce qui en reste, occupent paradoxalement des positions de pouvoir essentielles au sein de l’université en sciences sociales. Il n’est d’ailleurs pas interdit de se demander si l’une des causes de cette cabale anti-Gauchet n’a pas pour origine son parcours universitaire atypique : enseignant à l’EHESS, ses travaux sont connus dans le monde entier tandis que les disciples français contemporains de Bourdieu s’enferment dans le localisme et le provincialisme universitaire.