Université : Marcel Gauchet face à l’extrême-gauche

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Université : Marcel Gauchet face à l’extrême-gauche

Publié le 9 octobre 2014
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Par Frédéric Mas.

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Pour Harold Laski, la liberté d’expression dans un régime parlementaire libéral est essentielle. Elle est la condition d’un débat public rationnel, et des délibérations éclairées de ses élites politiques et sociales. La liberté de débattre et de défendre ses opinions en les justifiant est en quelque sorte le ressort commun à cette classe de journalistes, d’hommes d’État et d’universitaires censés prendre part au débat public. Dans ce dispositif, l’université, et en particulier la recherche, est censée avoir une place d’honneur. Loin du bruit médiatique et de l’agitation politicienne, la recherche de vérité qui anime ses représentants devrait être le seul sujet de désaccord entre ses membres dévoués. Bien entendu, faire de l’université un domaine préservé des passions et des intérêts relève d’un idéalisme sans doute un peu passé, mais même dans une optique purement fonctionnaliste, la liberté de penser et de s’exprimer doit demeurer suffisamment vivante pour éviter la sclérose intellectuelle et la transformation du débat public et de la recherche en général en doxa.

Malheureusement, le processus de décomposition des libertés universitaires en France aujourd’hui semble bien avancé. Dernièrement, une polémique a vu le jour autour de la personne de Marcel Gauchet. Cet universitaire, qui travaille depuis des années au centre Raymond Aron de l’EHESS sur l’expérience démocratique, s’est vu proposer de participer aux Rendez-vous de l’histoire à Blois. Cette année, la rencontre a pour thème « Les rebelles », ce qui a donné l’occasion à certains de se faire un peu de publicité à peu de frais. Ainsi, un écrivain en mal de reconnaissance a pu s’épancher dans diverses feuilles de choux complaisantes pour appeler au boycott desdits Rendez-vous de l’histoire. Accueillir Gauchet, pour cet écrivain encore jeune étudiant, c’était faire le jeu de la réaction et du fascisme homophobe, voire du nazisme à l’université. En d’autres termes, le « conservateur » Gauchet n’étant pas un rebelle, il n’aurait aucune autorité à parler sur le sujet. Plus encore, il conviendrait de le faire taire.

Quand on connait un peu les travaux de Marcel Gauchet, on hésite entre la consternation et la franche rigolade. Que ce social-démocrate bon teint, tocquevillien de gauche et animateur de la très consensuelle revue Le Débat soit propulsé réactionnaire par un demi-habile passe encore. Que des attaques aussi basses soient relayées par des médias partisans et médiocres étonne un peu plus. Cependant, la polémique a depuis dépassé le landerneau parisien, et l’esprit de clocher semble s’être étendu à une partie de l’université française, à son plus grand déshonneur.

En effet, depuis le 5 octobre dernier circule une pétition condamnant d’emblée la participation de Marcel Gauchet pour des propos aux tonalités « ultraconservatrices, sceptiques sur l’impératif de respect des droits de l’homme, familialistes, sexistes et homophobes » qu’il n’a bien sûr jamais tenus. La fatwah vient pourtant d’individus censés travailler au quotidien dans le domaine des sciences sociales, avec l’éthique qui l’accompagne. L’accusation est scandaleusement stupide mais dit quelque chose à la fois de l’institution universitaire et de l’état du pays en général.

Le Grand Satan Capitaliste

Ce qui est reproché à Marcel Gauchet, en dehors des querelles de méthodes, des rancunes tenaces et des critiques portant sur son travail, c’est de ne pas appartenir à la bonne gauche, et d’avoir préféré Aron à Bourdieu. Dans un milieu infesté de militants radicaux déguisés en chercheurs, se réclamer de la gauche antitotalitaire à la suite de François Furet vous classe à droite, donc dans le camp du Mal. Critiquer les idoles de la « pensée critique », notamment Bourdieu et Foucault, achève de vous désigner comme ennemi de (salle de) classe. Plus encore, ce qui est rejeté à travers Marcel Gauchet, c’est le néolibéralisme censé infester et détruire l’université. Peu importe que M. Gauchet ne soit pas néo ni même paléo libéral, on le soupçonne de conspirer avec les puissants pour renverser l’avant-garde de la révolution prolétarienne qui a établi ses bases-arrières dans les UFR de sciences sociales. La société civile, l’entreprise, et le marché restent dans l’optique des radicaux assimilables au Grand Satan Capitaliste.

La « gauche critique » qui n’en finit pas régler ses comptes avec ses ennemis imaginaires, nous donne aujourd’hui le spectacle du délabrement de l’institution universitaire et de l’état du débat public en France. Sa position mandarinale1 a transformé les débats en conflits d’intérêt et en guerres de positions (universitaires). En cherchant à censurer et interdire le débat, elle réduit l’enseignement supérieur en sciences sociales à une sorte de clergé laïc qui distribue les bons et les mauvais points en fonction de ses propres préférences subjectives et ses différentes rentes de situation.

L’histoire retiendra sans doute que l’université, et donc une partie de ce qui fait vivre la liberté d’expression dans ce pays, n’est pas seulement morte de la main de réformateurs politiques incompétents, mais aussi de ces fanatiques qui se servent de l’enseignement comme d’un outil de propagande.

  1. Les tenants de la pensée critique, ou du moins ce qui en reste, occupent paradoxalement des positions de pouvoir essentielles au sein de l’université en sciences sociales. Il n’est d’ailleurs pas interdit de se demander si l’une des causes de cette cabale anti-Gauchet n’a pas pour origine son parcours universitaire atypique : enseignant à l’EHESS, ses travaux sont connus dans le monde entier tandis que les disciples français contemporains de Bourdieu s’enferment dans le localisme et le provincialisme universitaire.
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  • Malheureusement, l’extrême-gauche phagocyte toutes les administrations, et non seulement les universités.

    Un fonctionnaire qui se revendiquerait ne serait-ce que du centre serait suspecté de crime de haute trahison pour ces fous de Marx.

  • Consternant mais malheureusement , ce qui est décrit ne surprend guère .

  • L’auteur cite Laski comme parangon de la liberté d’expression, ce qui, en étudiant un peu le personnage (abhorré par Ayn Rand ou Ludwig Von Mises) est très étonnant.

    Sans doute un livre commis comme une erreur de jeunesse, que H. LASKI a bien rattrapé ensuite.

  • Quand on voit le classement international des universités françaises, on n’a vraiment pas de quoi la ramener. Que ces universités soient plus des tribunes gauchistes que des lieux d’enseignement n’a rien à y voir, sans doute?

  • Qu’est-ce que c’est que le « familialisme » ?
    Je sens que l’on va rigoler.

  • Stéphane Boulots
    9 octobre 2014 at 10 h 54 min

    Le gauchisme ayant perdu ses marionnettistes avec la disparition du KGB et l’éveil de la Chine, se cherche des ennemis afin de se trouver une raison d’exister.

    Etant parti d’un faux postulat de départ : celui que le capital s’opposait au travail et que cette opposition était la cause unique des difficultés sociales, ils comprennent de moins en moins bien le monde actuel.

    Pauvres enfants perdus.

  • Impossibilité de débat sur un certain nombre de sujets et la diabolisation par les soi-disant élites de tout ceux qui ne pensent pas comme eux: voilà l’héritage culturel de la gauche marxiste. Et plus les réactionnaires (au sens premier de la réaction, c’est-à-dire ceux qui réagissent) se manifestent, plus les gauchistes deviennent vindicatifs.
    Je lisais sur Amazon les critiques du dernier livre de Zemmour. D’un côté, des gens qui ont apprécié sa réflexion et qui analysent le livre. De l’autre, des gens qui flinguent l’auteur. Symbole des divisions dans notre pays dont cet article est également le témoignage.
    La cause de la liberté et du débat démocratique a ses martyrs: Finkielkraut, Zemmour, Gauchet, Allègre et d’autres… Puissent-ils ne pas se décourager!

    • MichelOfin de l'apéro
      9 octobre 2014 at 11 h 44 min

      Zemmour, martyr de la liberté d’expression qui vend 5000 bouquins par jour, la juxtaposition avec Gauchet ne me paraît pas appropriée.

      • pourquoi?

        • Zemmour suscite des oppositions violentes, mais celles qui visent à l’empêcher de s’exprimer sont marginales, il me semble qu’au contraire il est très demandé pour les débats. Quand on vend en 15 jours autant d’exemplaires de son bouquin qu’un prix Goncourt, on n’a pas à craindre que ses idées soient faussement rapportées ou empêchées d’être diffusées. La comparaison entre un batteur d’estrades médiatiques et un philosophe qu’on appelle à empêcher de toucher la moindre audience est inappropriée.

          • Je ne vois aucune différence. La célébrité n’a rien à voir, ni le succès commercial. Qu’est-ce qui est dénoncé ici ? Les réflexes d’exclusion idéologique du petit monde universitaire fossilisé, à mettre en parallèles avec ces mêmes réflexes dans le petit monde des médias mainstream. Les deux sont morts, mais ne semblent pas le savoir. Ou alors peut être le sentent-ils confusément, d’ou une certaine crispation, soubresauts d’un corps mourant…

  • L’universite francaise ? J’y ai termine mon doctorat il y a 20 ans.

    Deja le recrutement ne se faisait qu’en gauchos extremistes,…. le socialiste etait considere comme facho reac.

    Super ouverture d’esprit !

    Donc, je suis parti chercher du travail ailleurs, et je ne le regrette pas.

    Je suis largement plus paye que des amis qui y sont restes et vivent dans un mourroir sklerose par un abrutissement politique.

    Personellement, je ne verserai pas une seule larme sur la mort du systeme universitaire francais : il a choisi tout seul son destin ! Y a de fatalite.

  • Trois réflexions :

    1) Les premiers CV éliminés par les recruteurs sont le plus souvent ceux qui indiquent un diplôme universitaire français.
    2) Prenez n’importe quel classement international, y compris celui de l’école des Mines, regardez où se situent les facs françaises et vous aurez tout compris.
    3) Les faits relatés ci-dessus, dézinguer les « déviants » à défaut de pouvoir les tuer physiquement, ne sont pas nouveaux et s’accompagnent en prime de pistons pour les « camarades ». Par exemple, quand un certain Jean-Christophe C. obtient un doctorat après avoir été dispensé de licence et de maîtrise (voire peut-être de DEUG) sur « compétences acquises » (on se demande bien lesquelles), cela laisse pantois mais explique les points 1) et 2).

    Malheureusement, la liberté d’expression et l’ouverture d’esprit version gauche française dépasse largement le cadre universitaire et s’illustre jusque dans les rangs de l’Assemblée Nationale où un député a été financièrement sanctionné (même si je pense qu’il devrait s’en remettre) pour…Avoir correctement parlé français.

    • Ces gens là se sont montré féroces avec ceux qui ne cadraient pas avec la doxa, ils se sont acharnés non seulement à les exclure de l’Université, mais également à méthodiquement ruiner leur vie sociale.

      Je pense par exemple à Reynald Secher littéralement exécuter professionnellement par ses pairs pour ne pas aller dans le sens du vent, c’est à dire l’historiographie marxisante, et dont la thèse remonte à la surface maintenant que l’on s’aperçoit qu’il ne disait pas que des conneries.

      Ce qui n’empêche pas les cuistres d’hier de continuer à pérorer, eux qui se sont toujours trompés sur tout, et même à pousser le culot jusqu’à reprendre à leur compte des arguments qu’ils combattaient jadis avec toute la mauvaise fois possible…

    • « sur « compétences acquises » (on se demande bien lesquelles), »

      Vraiment, certains se posent encore la question?

  • çà ressemble bougrement à des attitudes vues au de là du  » rideau de fer  » mais c’est surement par pur hasard !!!!!!

  • « La rebellion sera Hessel-ienne ou ne sera pas » aurait dit Malraux avec un sourire en coin.

  • Très étrangement quand on est de gauche, ce qui est encore mon cas je crois, c’est de regarder le niveau de la doctrine telle qu’elle existe à gauche maintenant. Elle est devenue si simple, ténue, menue, manichéenne, réduite au couple dominant/dominé et à rien d’autre. Une pauvreté affligeante. La gauche intellectuelle a oublié les combats économiques et sociaux pour se focaliser sur des combats moraux, plus simples à présenter. La sociologie de Bourdieu, vers la fin, s’est simplifiée pour arriver à ce simple constat dominant/dominé. Il n’est donc pas étonnant que la pensée solide d’un Marcel Gauchet gêne ceux qui n’ont toujours aucun doute, et que l’histoire telle qu’elle passe ne fait pas douter. Peu d’articles s’attachent au fond, aux écrits. La plupart sont dans la dénonciation facile d’une position universitaire partagée par bien des penseurs du camp de Bourdieu, qui naviguent à vue, le meilleur exemple étant celui de Corcuff, le grand récupérateur, tour à tour anarchiste, communiste, socialiste, écologiste, n’importe quoi, mais rêvant avant tout d’une HDR et d’un poste à l’université.
    Si seulement ceux-là avaient vraiment lu Marx et non ses héritiers, ça aurait un peu plus de gueule….

    • La gauche apparait telle qu’elle est et défend les valeurs qu’elle défendait déjà dans les régimes au-de-la du rideau de fer à savoir : ôte toi de là que je m’y mette !!!!
      Pas de pensée flamboyante et rien d ‘enthousiasmant

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