Cette gauche réactionnaire en guerre contre le futur

Une partie tristement importante de la classe intellectuelle a depuis longtemps davantage cherché à dénoncer le monde qu’à faire l’effort de le comprendre.

Par Vincent Debierre.

Depuis que les termes de « gauche » et de « droite » existent, c’est-à-dire depuis la Révolution française, les partisans du premier camp tiennent pour acquis qu’ils sont du côté du progrès, qu’ils sont tournés vers un futur qu’ils rendront meilleur. Ils enjoignent leurs concitoyens à s’ouvrir sur le monde, et sur les autres peuples. Et ils se font fort d’employer la raison et la critique intellectuelle pour fragiliser et réfuter les prétentions des puissants à gouverner. Mais la pertinence de ces grandes tendances s’effrite.

Au sujet du futur, l’espoir cède à gauche régulièrement à la peur. L’avant-garde de la gauche multiplie les tentatives de régulation des échanges culturels et intellectuels : à commencer par les campus universitaires, dont certains, dans les pays anglophones, sont désormais régis par sa vision identitaire et inéluctablement conflictuelle des dynamiques humaines.

À l’âge des communications instantanées, des échanges commerciaux à l’échelle planétaire, du voyage et de l’expatriation devenus banals pour les jeunes générations, la gauche intellectuelle semble se recroqueviller. Lorsque Steven Pinker, linguiste et psychologue à l’université de Harvard, compile1 les données montrant l’amélioration de la condition humaine (en termes de richesse, de santé, d’espérance de vie, de libertés, de sécurité, de droits de l’Homme, de paix, etc.) sur Terre dans les derniers siècles et surtout les dernières décennies, elle s’égosille, crie au mensonge, à la complaisance vis-à-vis de la pauvreté et de l’injustice. Pinker en conclut, non sans malice, que « les progressistes haïssent le progrès ».

La moralisation de l’Humanité

Les aventures de Pinker illustrent le constat suivant : crispée, la gauche intellectuelle s’arc-boute contre des développements dont il aurait pu être pensé, sans doute naïvement, qu’elle leur ouvrirait les bras2. En effet : la critique scientifique et morale de l’Église et de la religion, la défense des avancées des savoirs et des techniques face aux superstitions et aux immobilismes, la conviction que l’humanité entière doit être englobée dans la sphère de préoccupation morale, et que chacun à tout à gagner à vivre sous la protection des Droits de l’Homme, ont longtemps été des puissants axes de mobilisation pour les intellectuels de gauche 3.

Mais aujourd’hui, la gauche, surtout dans les pays anglophones, a changé de visage. Cette transformation n’est pas inexplicable, et suit, nous allons le voir, certains invariants mentaux. Néanmoins, elle est incontestablement profonde, et spectaculaire. C’est ce que ce texte affirme, en explorant l’hostilité de cette gauche intellectuelle aux technologies, à l’universalisme, et à de nombreuses connaissances scientifiques.

Une partie tristement importante de la classe intellectuelle a depuis longtemps davantage cherché à dénoncer le monde qu’à faire l’effort de le comprendre. À un présent honni, elle opposait souvent un futur rêvé. Désormais, il semble que même le futur suscite le mépris et l’hostilité d’une avant-garde qui, tel Fox Mulder des X-Files, envisage avant tout, à son égard, la guerre.

À suivre…

  1. Pinker, Enlightenment Now: The Case for Reason, Science, Humanism and Progress (Viking, 2018) (cit. on pp. 1, 2).
  2. J-F. Revel, Ni Marx ni Jésus : de la seconde révolution américaine à la seconde révolution mondiale (Robert Laffont, 1970) (cit. on p. 1).
  3. R. Gross and N. Levitt, Higher Superstition: The Academic Left and its Quarrels With Science (Johns Hopkins University Press, 1994) (cit. on pp. 1, 2, 6, 8) ; Sokal and J. Bricmont, Impostures Intellectuelles (Éditions Odile Jacob, 1997) (cit. on pp. 1, 6).
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