Licenciement à L’Humanité : l’herbe est-elle plus rouge à l’Ouest ?

Le nouveau  monde dans lequel nous entrons semble se désintéresser des référents obligés des luttes depuis deux cents ans : le socialisme vs le capitalisme.

Par Pierre Rigoulot.

L’Huma va mal. Un plan de sauvegarde de l’emploi doit conduire, d’ici à la mi-août, aux licenciements de 35 salariés, auxquels s’ajoutent les départs de 6 personnes, en retraite ou pour démission.

En réduisant de 2,3 millions d’euros par an la masse salariale ce plan vise au retour à l’équilibre du journal, dont les pertes ont atteint 1,5 million d’euros en 2018.

On n’est pas dans le monde des militants pour rien : un rien grandiloquent, Patrick Le Hyaric, le directeur de L’Humanité, a placé le quotidien « sous protection populaire et citoyenne », et appelé à la mobilisation, bien sûr exceptionnelle et à la solidarité avec le journal. Il aurait ainsi récolté 2,4 millions d’euros mais il compte aussi sur la fête de L’Humanité en septembre pour se refaire. Wishful thinking parce que les difficultés financières actuelles de  la presse communiste sont une tendance lourde. Le quotidien communiste a été placé en redressement judiciaire début février, après s’être déclaré en cessation de paiements.

Il y avait déjà échappé de peu en 2016 et souffre, depuis plusieurs années, de la baisse des ventes en kiosque, des abonnements et donc des revenus publicitaires. En 2018, le chiffre d’affaires publicitaire a chuté de 19 %. De 2017 à 2018, L’Humanité a vu sa diffusion diminuer de 5,7 %. Elle s’élevait seulement à 32 900 exemplaires par jour en décembre 2018.

Un journal lourdement endetté

Le quotidien est par ailleurs lourdement endetté (13 millions d’euros).

Moins de militants communistes, moins d’activisme de leur part, un discours du parti de moins en moins compréhensible pour une jeune génération peu portée à parler de lutte de classes, de capitalisme et de socialisme, la situation est grave. Pour s’en tenir aux années 2000 et aux élections où il se présente en tant que tel, le PC a obtenu des résultats de secte trotskiste : 3,37 % en 2002, 5,88 % en 2004, 1,93 % en 2007 et 2,49 % en 2019.

La web-télé, fondée par des proches de La France Insoumise, est également en difficulté puisqu’elle perd 50 000 euros par mois

Là aussi, on en appelle à la solidarité militante. Mais on peut faire les mêmes remarques qu’avec L’Humanité : 6,31 % aux élections européennes ne permettent pas d’espérer un mouvement de fond de l’opinion publique.

N’y a-t-il plus de public pour les médias socialistes ou révolutionnaires ? Sont-ils en train de disparaître, ne survivant que grâce aux subventions et aux abonnements de bibliothèques ?

On peut faire remarquer que la presse de droite aussi connait des difficultés. On peut aussi tenter de trouver des explications à la mauvaise santé de la presse d’extrême gauche. L’idée même d’insoumission inspire bien des moments exceptionnels de crise et de contestation vigoureuse, mais moins l’expression calme et réfléchie d’un choix politique.

Le PCF lui, souffre d’une histoire étrangère ou odieuse aux jeunes générations : L’Huma a applaudi au déclenchement de la guerre de Corée, s’est félicitée de l’écrasement des « fascistes » à Budapest, a dénoncé en L’Archipel du goulag de Soljenitsyne l’œuvre d’un réactionnaire qui n’apprenait rien à personne, etc. Tout cela est lourd à porter même quand on s’en tient désormais à un discours social et humaniste.

Les enjeux du nouveau monde

Le nouveau  monde dans lequel nous entrons semble se désintéresser des référents obligés des luttes depuis deux cents ans : le socialisme vs le capitalisme.

À propos de nouveau monde ne faut-il pas traverser l’Atlantique pour retrouver ce cadre, ces valeurs, ces références ? Il est vrai que les idées socialistes ne se sont jamais aussi bien portées aux USA, en tout cas dans les universités de l’est et de l’ouest du pays. Et si, pour la première fois, c’est vers les démocrates américains que les organisations d’extrême gauche se tournent pour essayer de retrouver un second souffle, si le parti démocrate nord-américain est plus à gauche qu’il ne l’a été depuis longtemps, évoquer le « socialisme » d’un Sanders est davantage l’effet d’un jugement simpliste des partisans de Donald Trump que d’une analyse serrée : un système de sécurité sociale analogue à celui que nous connaissons, la gratuité des études supérieures, l’égalité homme femme, font un programme social respectable mais pas un horizon socialiste et révolutionnaire.

La montée du féminisme américain, la défense des minorités sociales, ethniques et culturelles dessinent des aspirations qui peuvent inspirer les luttes en France. Mais tout cela ressemble peu aux thématiques majeures du socialisme traditionnel.

Après s’être fourvoyé en croyant trouver dans le chavisme les sources de sa redynamisation, l’extrême gauche française doit prendre garde, si du moins elle tient à son identité, à ne pas tomber dans le rêve exotique du modèle socialiste américain. Chercher ailleurs une solution à ses propres problèmes n’est pas bon signe. Les générations antérieures qui l’ont fait, en Russie soviétique puis en Chine, puis au Vietnam ou à Cuba savent quelles illusions attendent une telle démarche.