Variétés hybrides : les agriculteurs doivent-ils racheter des graines chaque année ?

maïs

Les semences hybrides ne sont pas le fruit d’un vaste complot. Les agriculteurs les utilisent pour leur productivité accrue. Et démontrée.

Par André Heitz.

Décidément, avec Envoyé Spécial et Cash Investigation se vérifie l’adage qui veut qu’on lave son cerveau tous les jours ou presque avec la télévision et les médias.

Prenons-le du journal Le Monde et de son « « Cash Investigation » : le goût amer des graines de tomate » du 18 juin 2019, une invitation à subir une intoxication intellectuelle :

Au final, c’est la privatisation du vivant qui est en cause, car les variétés hybrides mises au point par les semenciers sont à usage unique : les agriculteurs doivent racheter les graines chaque année, quand la nature les fournit, elle, de façon infinie.

Notez que la nature fournit aussi les graines des variétés hybrides, avec le concours de la main de l’Homme et selon ses besoins… La formule des « semences à usage unique » est plaisante et appropriée. Mais qu’est-ce qu’une variété hybride ?

Un peu de science

(Vraiment) très schématiquement, le monde des plantes reproduites par semences se divise en autogames et allogames.

Plantes autogames et variétés-lignées

Chez les autogames, par exemple le blé, les autofécondations successives font que chaque gène sera présent dans la plante sous la forme de deux allèles identiques (par exemple l’allèle « grain ridé » ou l’allèle « grain lisse » chez le pois, à la base des travaux de Johann Gregor Mendel et à l’origine des lois de la génétique – pour compliquer les choses on appelle souvent « gène » ce qui devrait être nommé « allèle »). Le patrimoine héréditaire est divisé en deux moitiés génétiquement identiques dans les ovules et les grains de pollen lors de la première phase de la reproduction, puis rassemblé à nouveau lors de la fécondation.

Dans l’agriculture moderne, on cultive ces plantes typiquement sous la forme de variétéslignées – aussi appelées variétés fixées par les militants des semences « paysannes ». Elles sont distinctes (sauf si une même variété est diffusée sous des noms différents), homogènes et stables. Les semences sont reproductibles par l’agriculteur ou le jardinier (il suffit de réserver une partie de la récolte pour les semis de la campagne suivante, ou de recueillir les graines d’une tomate, par exemple).

Plantes allogames et variétés-populations

Chez les allogames, comme le maïs, la fleur (femelle) est fécondée par du pollen provenant d’une autre fleur apportant un patrimoine génétique qui peut être différent (ou doit l’être dans le cas des allogames stricts). Elles sont à l’image de l’espèce humaine : la reproduction implique un réassortiment des allèles. Les variétés typiques étaient à l’origine des populations à base génétique plus ou moins étroite selon la pression de sélection exercée par l’environnement, le producteur ou… le sélectionneur (on a développé d’autres types de variétés).

L’homogénéité est une notion relative. Les législations sur les variétés et les semences, y compris la protection des obtentions végétales, exigent que l’homogénéité d’une variété nouvelle doit être similaire à celle des variétés préexistantes. Quant à la stabilité, elle est généralement assurée par le mainteneur ou responsable du maintien de la variété. L’amateur averti peut reproduire ces variétés-populations moyennant précautions pour éviter les dérives (il peut aussi accepter les dérives).

Variétés hybrides

Produire une variété hybride (F1, ou de première génération) consiste à croiser à grande échelle deux lignées que l’on aura évidemment choisies avec soin, à récupérer les semences de la lignée femelle et à utiliser celles-ci pour les semis et la production.

Un gène donné peut se présenter dans ces semences sous la forme de deux allèles différents (c’est ce qu’on recherche). Les hybrides F1 sont homogènes : chaque graine a hérité du même allèle de la plante femelle et du même (mais possiblement différent) allèle de la plante mâle. Ils ne sont pas intrinsèquement stables : les allèles différents d’un même gène vont se réassortir dans le grain ou la graine qui sera récolté. La stabilité est assurée par le maintien des lignées parentales et la répétition du croisement à grande échelle.

Le cycle de production se déroule typiquement sur trois ans. L’année 1, on produit les semences des lignées ; l’année 2, on utilise ces semences pour produire les semences hybrides ; et l’année 3, on utilise les semences hybrides pour produire la récolte.

Contrairement à une légende urbaine, fort tenace, les graines issues de semences hybrides ne sont pas stériles. Mais elles ne sont pas utilisées comme semences car elles ne sont pas conformes au type originel ; les plantes qui en seraient issues constituent une population variable, généralement moins productive.

Et contrairement à une autre légende urbaine tout aussi tenace il n’y a pas – et il n’y a jamais eu – de semences « Terminator ».

Un peu de technique

Techniquement, il faut contraindre une espèce allogame à l’autogamie (ou à l’endogamie, reproduction au sein d’une population restreinte) pour produire les lignées parentales ; et les espèces autogames à la fécondation croisée pour produire la semence hybride.

C’est plus ou moins facile – et coûteux – selon les espèces, et il va de soi que le génie inventif de l’Homme est à l’œuvre.

Le maïs est l’archétype de l’espèce cultivée sous forme hybride. On peut le contraindre assez facilement à l’endogamie (il suffit d’isoler les lignées loin de toute source de pollen indésirable) et à la fécondation dirigée en « castrant » les plantes dites femelles (on coupe avant floraison la houppette sommitale qui est l’inflorescence mâle). La semence hybride sera récoltée sur les seuls rangs de plantes femelles, les rangs mâles étant souvent détruits après la floraison.

Chez le blé, cultivé très majoritairement sous forme de variétés-lignées et, en France, sous forme hybride à hauteur de quelques pour cent, la castration de la lignée femelle se fait avec une substance chimique, un gamétocide.

Il existe des systèmes de stérilité mâle et de restauration de fertilité pour plusieurs espèces, notamment chez les crucifères. Et chez des espèces comme la tomate, ainsi qu’on a pu le voir dans Cash, c’est la pince à épiler qui est utilisée pour éliminer, non pas le pollen, mais les étamines des plantes dites femelles ou porte-graines.

Mais pourquoi des variétés hybrides ?

Parce que le jeu en vaut la chandelle !

Les hybrides présentent une supériorité sur le plan de la productivité, de la résistance aux maladies et aux stress abiotiques, de la rapidité de croissance, etc. par rapport aux lignées du fait notamment du phénomène de la vigueur hybride ou hétérosis.

L’homogénéité et la stabilité des hybrides sont aussi des propriétés recherchées et hautement appréciées par les producteurs par rapport aux générations précédentes de variétés-populations et autres types de variétés présentant un certain degré d’hétérogénéité. C’est un avantage considérable que d’avoir, par exemple, des carottes qui se développent au même rythme, permettent un itinéraire technique optimal pour toutes les plantes et donnent au final une production homogène avec un minimum de hors-calibre.

Ces avantages sont tels qu’on les valorise même pour les plantes ornementales !

Alors, les agriculteurs doivent-ils racheter des graines chaque année ?

La question est ambiguë : techniquement, oui, parce qu’ils ont choisi de bénéficier de ce formidable progrès génétique.

On a fait des gorges chaudes du prix des semences hybrides… 60 000 euros le kilo, plus que l’or (les à peine 100 euros/kg payés au sous-traitant sont manifestement invraisemblables… autant pour le volet « investigation »). Cela représente quelque 20 centimes d’euros par graine… une graine de qualité assurée par des opérateurs sérieux se pliant aux exigences posées par le législateur dans l’intérêt bien compris des utilisateurs et, in fine, des citoyens et consommateurs. Kokopelli vend les siennes – « libres de droits et reproductibles » – quelque 10 centimes.

Autrement dit, le surcoût de la semence hybride est rentabilisé par une partie de la première tomate.

Non, il n’y a pas de complot

Les semences hybrides ne sont certainement pas le résultat d’un vaste complot. Du reste, comment cela pourrait-il être le cas ? Quels agriculteurs ou maraîchers paieraient-ils plus cher, sans y trouver leur compte, des semences les privant d’un « droit » de produire leur propres semences, un « droit » auquel bon nombre ont renoncé au vu des avantages procurés par une filière semencière d’excellence ?

Ce serait aussi un complot qui aurait mis plus de 100 ans à se mettre en place. Premiers travaux scientifique en 1908 ; premiers boisseaux de semences hybrides de maïs vendues aux États-Unis d’Amérique en 1924, un taux d’adoption qui passe dans l’Iowa de moins de 10 % en 1935 à plus de 90 % en 1939 ; premiers hybrides de maïs (américains) en France après la guerre ; premier hybride français (de l’INRA) en 1957 ; premier hybride français de tomate (‘Fournaise‘ de Vilmorin… maintenant Limagrain), en 1956… et il y a toujours des variétés-lignées et des variétés-populations en usage.

Mais à Cash Investigation on voit les choses autrement et, dans un procédé classique, il est fait appel à un people, plutôt qu’à un « sachant », pour délivrer le « bon » message. « C’est totalement privatisé. Cela veut dire que le vivant devient artificiel. Ils se sont appropriés le vivant végétal » a déclaré l’ex-chef triplement étoilé Olivier Roellinger.

Dans une autre séquence aussi grandiloquente et pittoresque, on nous présente Kokopelli, « une association à la base familiale » qui réussirait l’exploit de « sauvegarder 2400 légumes rares ». On n’est pas à une contradiction près… Pourvu que « le monde merveilleux des affaires » fasse les affaires de Cash par un bon résultat à l’audimat.

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