Le monde de la recherche scientifique se porte mieux que vous ne le pensez

Une note de l’Institut Diderot remet en question le sérieux de la recherche scientifique française. Un écrit contestable qui jette l’opprobre sur la science à un moment où elle est vilipendée de toute part. OPINION

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
The Nose event at the Wellcome Trust By: UCL Mathematical & Physical Sciences - CC BY 2.0

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Le monde de la recherche scientifique se porte mieux que vous ne le pensez

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 3 juillet 2019
- A +

Par François Vazeille1.

La désinformation sévit sous de nombreux aspects, et ce n’est pas nouveau, la post-vérité2 et le bullshit3 en étant les plus caricaturaux. Elle touche même les acquis de la science, sa méthode et son organisation. Elle est d’autant plus prégnante que ses auteurs mettent en avant l’argument d’autorité et sont parfois recommandés par des personnalités réputées.

Un colloque organisé récemment au Collège de France suggère aux chercheurs « de travailler davantage ensemble pour contrer la désinformation, véritable problème politique ». Dans cet esprit, nous avons analysé une Note de l’Institut Diderot intitulée « Réflexions sur la recherche française ».

Elle révèle que la recherche française est dans un état lamentable, proche de la nécrose, lié à son organisation et aux pratiques frauduleuses de ses chercheurs. Cela parait très sérieux : un Institut ; le préfacier Dominique Lecourt, philosophe et universitaire, directeur général de l’Institut ; l’auteur Raymond Piccoli, astrophysicien ayant travaillé à Harvard. Quant au Conseil d’orientation de l’Institut, sa composition ne laisse aucun doute sur la qualité de ses membres. Republiée en partie par le même auteur dans une tribune d’European Scientist, cette Note et sa reprise ont suscité des réactions extrêmement positives de personnalités soucieuses, comme le directeur de l’Institut, de l’éthique dans la science.

Nous ne donnons ici qu’une version abrégée de notre analyse, complète et documentée, étayée par une longue pratique de la recherche dans un cadre académique et dans un contexte mondial, celui du CERN. Le constat de cette Note est grave, mais est-ce la réalité ?

Les auteurs

Dominique Lecourt est reconnu pour ses analyses de la pensée scientifique, à la fois critiques et mesurées. La surprise est donc totale lorsque nous constatons qu’il prend pour argent comptant toutes les affirmations de Raymond Piccoli, qualifié d’homme de « terrain en provenance du monde scientifique : l’enthousiasme a disparu des laboratoires… un système en perdition… »

L’auteur se présente comme astrophysicien, ancien membre du Harvard–Smithsonian Center for Astrophysics, directeur du Laboratoire de Recherche sur la Foudre, expert auprès de plusieurs organismes, et auteur d’ouvrages et conférences sur le même sujet. Il se définit comme un chercheur indépendant mais attribue à son laboratoire des terminologies proches des labels officiels : unité de recherche Pégase. Astrophysicien ? Le site dédié d’Harvard ne répertorie aucune publication portant son nom. Les seules publications citées sur le site de son laboratoire sont quelques actes de la conférence sur la foudre dont il est lui-même l’organisateur, et son nom ne figure pas sur toutes.

Le constat

Ceux qui ne remettent pas en cause les connaissances ne font pas de recherche, à l’encontre du seul « trublion » qui mérite le titre de chercheur.  Par ailleurs, « le bon chercheur… passe son temps à se tromper ». À ces définitions restrictives et erronées du chercheur, il rajoute des oppositions qui n’existent pas entre l’enseignant et le chercheur, le chercheur et l’ingénieur, le privé et le public. Il ne citera jamais les organismes nationaux et, en particulier, le CNRS.

Seuls les scientifiques ayant une « grande proximité idéologique » avec le pouvoir politique peuvent exister, les vrais scientifiques étant marginalisés. C’est même vrai dans les recrutements effectués en majorité « sur ce critère de conformité » et « non sur celui des compétences scientifiques ». Le critère de recrutement retenu par les pairs, évidemment nommés par la hiérarchie, est celui, exclusif, de la « sacro-sainte publication ». Mais les chercheurs trichent, plagient…

La hard science est-elle épargnée ? Et bien non, il y a autant « d’imposteurs… que dans la soft science… manipulation de données, voire l’invention ». L’auteur affirme sans hésitation que « cette hard science est depuis longtemps décriée pour son inefficacité et se fait de plus en rare ».

La réalité

Astrophysicien, comment pourrait-il ignorer les découvertes marquantes de ces dernières années et le rôle majeur que jouent les organismes français tels que le CNRS, le CEA, le CNES et les Universités concernées ? Connait-il les expériences GAIA, PLANCK, MICROSCOPE, LIGO-Virgo, les quatre expériences géantes ALICE, ATLAS, CMS et LHCb auprès du collisionneur LHC du CERN ? A-t-il idée de l’excellence de l’école française des mathématiques au plus haut niveau mondial ?

Certainement pas, car « le retard pris par la recherche française vis-à-vis de ses concurrents internationaux est tel que le système semble pouvoir basculer à n’importe quel moment ». Il conclut en évoquant « ce processus mortifère » qui va conduire la France à « sa relégation scientifique ».

L’auteur ignore les distinctions prestigieuses qui ont récompensé les chercheurs français (Nobel, Field, Turing) et les classements internationaux qui placent nos organismes de recherche aux premières places mondiales.

Le directeur de l’Institut s’est-il rendu dans des laboratoires publics pour juger de l’enthousiasme, de la qualité et de l’intégrité des chercheurs et enseignants-chercheurs ? S’est-il inquiété auprès des personnes réputées qui composent le Conseil d’orientation de son Institut ?

Les laudateurs de cette Note ou de la Tribune ont-ils respecté l’éthique qu’ils préconisent en s’affranchissant de la démarche consistant à vérifier la source de ces informations ?

La vérité et la post-vérité

Bien entendu, notre monde de la recherche n’est pas parfait. Les chercheurs, enseignants-chercheurs, personnels techniques et administratifs de la recherche souhaiteraient davantage de moyens et de recrutements, un peu plus de considération et d’écoute, en particulier de la part des médias qui repoussent les scientifiques lorsque ceux-ci désirent corriger leurs inexactitudes.

La situation des personnels CNRS a été dénoncée dans une motion de la Conférence des Présidents de sections du Comité National (CPCN) du CNRS. Plus récemment encore, la pétition du collectif RogueESR de membres de la communauté académique a rassemblé plus de 12 000 scientifiques pour réclamer la restitution de postes CNRS supprimés au concours de 2019. Nous sommes bien loin de cette prétendue collusion idéologique des élites avec le pouvoir.

Chaque phrase de cette Note mériterait, pratiquement, d’être rectifiée. Nous approuvons, néanmoins, celle-ci, mais pas pour les mêmes raisons que son rédacteur : « Peut-on continuer à vivre dans un monde où toutes les informations sont biaisées ou carrément fausses ? » Un auteur de post-vérité, voire de bullshit, ne serait pas plus explicite. Malheureusement, les effets de tels écrits sont dévastateurs et ne vont pas contribuer à lutter contre le désamour de cette science de plus en plus inaudible en France, face aux dérives sur internet et dans les médias.

  1. François Vazeille est directeur de recherche émérite au LPC Clermont (CNRS/Université Clermont Auvergne), ancien responsable de l’équipe ATLAS. Il est récipiendaire du Prix Fernand Mège de l’académie des sciences, belles lettres et arts de Clermont-Ferrand.
  2. Maurizio Ferraris, Post-vérité et autres énigmes, Puf, 2019.
  3. Sébastian Dieguez, Total Bullshit. Au cœur de la post-vérité, Puf, 2018.
Voir les commentaires (7)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (7)
  • il me semble que le problème d’une recherche publique est bel et bien lié à son financement, la contribution à la recherche devrait être volontaire…un peuple aurait alors la recherche publique qu’il mérite.

    on a un problème caractéristique, une personne qui critique la recherche doit être un chercheur reconnu..non..

    financement et parole publique

    si vous ne voyez pas quelque signes de corruption entre science et pouvoir je ne sais pas ce qu’il vous faut..

    la politique basée sur la science pose un problème qui n’a rien à voir avec le fait que des chercheurs français soient « productifs » ou non.

    un chercheur devrait dire à une personne qui critique la recherche: ça te regarde en quoi? ben justement ça le regarde via ses impots… A un moment ou un autre les citoyens doivent pouvoir dire..ne voyant pas l’intérêt personnel à ce que tu fais je refuse de payer..la réponse à cette évidence ne peut pas toujours être que les gens sont trop stupides pour juger de l’intérêt ( pour qui ) de la recherche en général et qu’il faille juste avoir le droit de leur prendre leur argent pour assurer leur bonheur.
    si l’argument pour avoir une forte recherche publique est d’obtenir des retombées économiques… il y a un petit problème à vanter la recherche française..
    il est clair alors que la recherche n’est pas le seul élément qui fasse qu’un progrès scientifique débouche sur une retombée économique…

    en toute rigueur la science ne se justifie que par la recherche de la vérité…pas par un interet matériel..que les progrès scientifiques aient participé au progrès moderne matériel est anecdotique, ce n’était pas leur objet..

    Pourquoi financer une recherche publique?
    Presque toutes les institutions publiques finissent par vivre leur propre vie si vous n’avez pas un but clair à leur existence , ça PEUT juste devenir un gouffre à pognon. Par quelle espèce de miracle la recherche publique devrait échapper à ça…les chercheurs sont ils au dessus des gens? hors monde?

    et évidemment lien entre politique et recherche…

    où sont les chercheurs quand les politiques disent que la science a établi qu’il y a 48 000 décès prématurés du fait de la pollution?
    pourquoi financer publiquement l’astrophysique? ou l’archéologie?

    il n’y a a pas un mécanisme de protection interdiscipline peut être ? je ne vais pas critiquer tel domaine que je pense inutile voir absurde parce que un jour ça peut me retomber sur la gueule?

    la conséquence d’etre lié au pouvoir politique est de pouvoir être balayé avec lui.

    • Oui, et il est indéniable que la modification du financement de la recherche (par Sarkozy je crois) est une source de problèmes. Quand les chercheurs doivent « vendre » par avance aux politiciens les résultats qu’ils comptent obtenir pour avoir des financements, cela conduit à des dérives (survalorisation, choix de sujets politiquement appréciés davantage que scientifiquement pertinents – que l’on pense au réchauffement climatique -, plagiat, éviction des « concurrents » auprès des revues à relecture…)
      Le système précédent n’était pas parfait (reconduction des budgets en fonction des résultats), mais il aurait suffi pour l’améliorer de supprimer le statut… et de mieux payer les chercheurs pour éviter qu’ils partent à l’étranger.

  • la recherche publique d’accord , le statut non!
    Toute organisation incapable de se séparer d’éléments qui ne sont plus adaptés a l’évolution du monde opère comme un filtre , les très bons fuient , les caramels s’accumulent et au final on ne produit plus rien

  • commentaires extrêmement instructifs des toujours même quatre intervenants…..un peu ras le bol de ces redites un peu trop systématiques…sans rancune !

  • oups ! trois pas quatre

  • La meilleure réponse à ces attaques serait de pouvoir arguer de nombreuses entreprises innovantes ou commercialement brillantes développées grâce à l’exploitation des résultats de la recherche en France. Les prix, la reconnaissance des pairs, ce sont de bons signes, mais ils ne sont pas suffisants. Trop de chercheurs français sont arrivés à de hautes responsabilités en étant plus habiles dans les antichambres que dans les labos, en dirigeant des recherches plus qu’en les menant avec inspiration.
    Ce n’est pas une condamnation des chercheurs eux-mêmes, mais d’un système où on ne trouve pas, contrairement à l’étranger, beaucoup de vieux experts réputés sans véritables responsabilités hiérarchiques mais que nul n’oserait court-circuiter sur un sujet dans leur domaine.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don
liberté d'expression
0
Sauvegarder cet article

Albert Einstein est né le 14 mars 1879 à Ulm, dans le Wurtemberg, il y a donc 143 ans. J'avais écrit un article pour UN Special, magazine des fonctionnaires internationaux à Genève, fondé en 1949 et maintenant disparu, dans lequel j'ai laissé quelques traces. 

L’Année internationale de la physique, dans laquelle nous sommes [l'article est de 2005], marque le centenaire de l’Année miraculeuse d’Albert Einstein et le cinquantenaire de sa mort, survenue le 18 avril 1955 à Princeton, dans le New Jersey.

En 1905, Einstein publie dans... Poursuivre la lecture

Par Alexandre Massaux.

Comme le rapporte une note du ministère de l’Enseignement supérieur sortie en juin 2021, le nombre d’inscrits au doctorat mais aussi au master est en baisse. Inversement le nombre d’inscrits en licence est en hausse, démontrant un attrait pour les études plus courtes.

Si les confinements répétés ont pu jouer un rôle dans des décrochages, cette situation s’inscrit sur la durée : la baisse du nombre de doctorants est continue depuis 2009. S’il est bienvenu que de nombreuses personnes choisissent d'entrer plu... Poursuivre la lecture

Par David Zaruk. The Risk Monger

Après avoir vu la chimiophobie rampante et l'alarmisme influencer le processus REACH au milieu des années 2000, j'ai créé un blog satirique intitulé The Risk-Monger pour souligner à quel point les campagnes des ONG étaient ridicules et naïves à l'époque.

Quinze ans plus tard, l'analphabétisme chimique et l'ignorance scientifique embarrassants ne se limitent plus aux histoires d'épouvante émotionnelles des militants écologistes ; de telles affirmations émanent désormais du cœur de la Commission eu... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles