Le monde de la recherche scientifique se porte mieux que vous ne le pensez

The Nose event at the Wellcome Trust By: UCL Mathematical & Physical Sciences - CC BY 2.0

Une note de l’Institut Diderot remet en question le sérieux de la recherche scientifique française. Un écrit contestable qui jette l’opprobre sur la science à un moment où elle est vilipendée de toute part. OPINION

Par François Vazeille1.

La désinformation sévit sous de nombreux aspects, et ce n’est pas nouveau, la post-vérité2 et le bullshit3 en étant les plus caricaturaux. Elle touche même les acquis de la science, sa méthode et son organisation. Elle est d’autant plus prégnante que ses auteurs mettent en avant l’argument d’autorité et sont parfois recommandés par des personnalités réputées.

Un colloque organisé récemment au Collège de France suggère aux chercheurs « de travailler davantage ensemble pour contrer la désinformation, véritable problème politique ». Dans cet esprit, nous avons analysé une Note de l’Institut Diderot intitulée « Réflexions sur la recherche française ».

Elle révèle que la recherche française est dans un état lamentable, proche de la nécrose, lié à son organisation et aux pratiques frauduleuses de ses chercheurs. Cela parait très sérieux : un Institut ; le préfacier Dominique Lecourt, philosophe et universitaire, directeur général de l’Institut ; l’auteur Raymond Piccoli, astrophysicien ayant travaillé à Harvard. Quant au Conseil d’orientation de l’Institut, sa composition ne laisse aucun doute sur la qualité de ses membres. Republiée en partie par le même auteur dans une tribune d’European Scientist, cette Note et sa reprise ont suscité des réactions extrêmement positives de personnalités soucieuses, comme le directeur de l’Institut, de l’éthique dans la science.

Nous ne donnons ici qu’une version abrégée de notre analyse, complète et documentée, étayée par une longue pratique de la recherche dans un cadre académique et dans un contexte mondial, celui du CERN. Le constat de cette Note est grave, mais est-ce la réalité ?

Les auteurs

Dominique Lecourt est reconnu pour ses analyses de la pensée scientifique, à la fois critiques et mesurées. La surprise est donc totale lorsque nous constatons qu’il prend pour argent comptant toutes les affirmations de Raymond Piccoli, qualifié d’homme de « terrain en provenance du monde scientifique : l’enthousiasme a disparu des laboratoires… un système en perdition… »

L’auteur se présente comme astrophysicien, ancien membre du Harvard–Smithsonian Center for Astrophysics, directeur du Laboratoire de Recherche sur la Foudre, expert auprès de plusieurs organismes, et auteur d’ouvrages et conférences sur le même sujet. Il se définit comme un chercheur indépendant mais attribue à son laboratoire des terminologies proches des labels officiels : unité de recherche Pégase. Astrophysicien ? Le site dédié d’Harvard ne répertorie aucune publication portant son nom. Les seules publications citées sur le site de son laboratoire sont quelques actes de la conférence sur la foudre dont il est lui-même l’organisateur, et son nom ne figure pas sur toutes.

Le constat

Ceux qui ne remettent pas en cause les connaissances ne font pas de recherche, à l’encontre du seul « trublion » qui mérite le titre de chercheur.  Par ailleurs, « le bon chercheur… passe son temps à se tromper ». À ces définitions restrictives et erronées du chercheur, il rajoute des oppositions qui n’existent pas entre l’enseignant et le chercheur, le chercheur et l’ingénieur, le privé et le public. Il ne citera jamais les organismes nationaux et, en particulier, le CNRS.

Seuls les scientifiques ayant une « grande proximité idéologique » avec le pouvoir politique peuvent exister, les vrais scientifiques étant marginalisés. C’est même vrai dans les recrutements effectués en majorité « sur ce critère de conformité » et « non sur celui des compétences scientifiques ». Le critère de recrutement retenu par les pairs, évidemment nommés par la hiérarchie, est celui, exclusif, de la « sacro-sainte publication ». Mais les chercheurs trichent, plagient…

La hard science est-elle épargnée ? Et bien non, il y a autant « d’imposteurs… que dans la soft science… manipulation de données, voire l’invention ». L’auteur affirme sans hésitation que « cette hard science est depuis longtemps décriée pour son inefficacité et se fait de plus en rare ».

La réalité

Astrophysicien, comment pourrait-il ignorer les découvertes marquantes de ces dernières années et le rôle majeur que jouent les organismes français tels que le CNRS, le CEA, le CNES et les Universités concernées ? Connait-il les expériences GAIA, PLANCK, MICROSCOPE, LIGO-Virgo, les quatre expériences géantes ALICE, ATLAS, CMS et LHCb auprès du collisionneur LHC du CERN ? A-t-il idée de l’excellence de l’école française des mathématiques au plus haut niveau mondial ?

Certainement pas, car « le retard pris par la recherche française vis-à-vis de ses concurrents internationaux est tel que le système semble pouvoir basculer à n’importe quel moment ». Il conclut en évoquant « ce processus mortifère » qui va conduire la France à « sa relégation scientifique ».

L’auteur ignore les distinctions prestigieuses qui ont récompensé les chercheurs français (Nobel, Field, Turing) et les classements internationaux qui placent nos organismes de recherche aux premières places mondiales.

Le directeur de l’Institut s’est-il rendu dans des laboratoires publics pour juger de l’enthousiasme, de la qualité et de l’intégrité des chercheurs et enseignants-chercheurs ? S’est-il inquiété auprès des personnes réputées qui composent le Conseil d’orientation de son Institut ?

Les laudateurs de cette Note ou de la Tribune ont-ils respecté l’éthique qu’ils préconisent en s’affranchissant de la démarche consistant à vérifier la source de ces informations ?

La vérité et la post-vérité

Bien entendu, notre monde de la recherche n’est pas parfait. Les chercheurs, enseignants-chercheurs, personnels techniques et administratifs de la recherche souhaiteraient davantage de moyens et de recrutements, un peu plus de considération et d’écoute, en particulier de la part des médias qui repoussent les scientifiques lorsque ceux-ci désirent corriger leurs inexactitudes.

La situation des personnels CNRS a été dénoncée dans une motion de la Conférence des Présidents de sections du Comité National (CPCN) du CNRS. Plus récemment encore, la pétition du collectif RogueESR de membres de la communauté académique a rassemblé plus de 12 000 scientifiques pour réclamer la restitution de postes CNRS supprimés au concours de 2019. Nous sommes bien loin de cette prétendue collusion idéologique des élites avec le pouvoir.

Chaque phrase de cette Note mériterait, pratiquement, d’être rectifiée. Nous approuvons, néanmoins, celle-ci, mais pas pour les mêmes raisons que son rédacteur : « Peut-on continuer à vivre dans un monde où toutes les informations sont biaisées ou carrément fausses ? » Un auteur de post-vérité, voire de bullshit, ne serait pas plus explicite. Malheureusement, les effets de tels écrits sont dévastateurs et ne vont pas contribuer à lutter contre le désamour de cette science de plus en plus inaudible en France, face aux dérives sur internet et dans les médias.

  1. François Vazeille est directeur de recherche émérite au LPC Clermont (CNRS/Université Clermont Auvergne), ancien responsable de l’équipe ATLAS. Il est récipiendaire du Prix Fernand Mège de l’académie des sciences, belles lettres et arts de Clermont-Ferrand.
  2. Maurizio Ferraris, Post-vérité et autres énigmes, Puf, 2019.
  3. Sébastian Dieguez, Total Bullshit. Au cœur de la post-vérité, Puf, 2018.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.