FIAT Chrysler-Renault : l’interventionnisme comme il ne marche pas

Bureaucracy / Bürokratie I By: Christian Schnettelker - CC BY 2.0

La bureaucratie étatique fait la pluie et le beau temps (mais surtout la pluie) dans le jeu des rapprochements stratégiques entre multinationales.

Par Florent Ly-Machabert. 

L’affaire récente de la fusion ratée entre le groupe italo-américain Fiat Chrysler Automobiles (FCA) et l’Alliance Renault-Nissan, comme celle en février dernier entre Alstom et Siemens, nous rappelle combien la bureaucratie étatique (le gouvernement français en la personne du ministre de l’Économie dans le premier cas, la Commission européenne dans le second) fait la pluie et le beau temps (mais surtout la pluie) dans le jeu des rapprochements stratégiques entre multinationales.

Dans ces deux exemples, l’intervention de la puissance publique ne s’est pas faite au nom des mêmes intérêts : intérêt de l’État français qui possède un peu plus de 15 % du capital de Renault dans l’affaire FCA ; intérêt des consommateurs de l’Union européenne dans l’autre, dont Bruxelles – garante de la politique de la concurrence – a estimé qu’il était menacé par l’effet de concentration, à caractère monopolistique, lié à l’émergence d’un champion européen du ferroviaire.

Pourtant, ces deux mariages avortés illustrent la même propension abusive de l’administration à s’immiscer dans la stratégie de gouvernance d’entreprises à capital majoritairement privé. S’il s’est agi officiellement pour Bruno Le Maire de protéger Renault, en plein scandale Ghosn, de la logique de financiarisation à l’œuvre chez Fiat Chrysler censée se faire au détriment de la R&D et de l’innovation produit, c’est en réalité un réflexe italien de défiance vis-à-vis de l’impotence étatique que l’État français a immédiatement réactivé en cherchant à reporter sine die le conseil d’administration qui allait étudier l’offre de FCA.

Ignorance de la concurrence chinoise

Symétriquement, la fin de non-recevoir adressée par Bruxelles au projet de fusion Alstom-Siemens semble faire l’impasse sur l’ambition internationale chinoise de s’imposer dès à présent dans de nombreux domaines (la fameuse nouvelle route de la soie, incluant le secteur ferroviaire) et comme première puissance économique à l’horizon 2049, condamnant plus largement l’Union européenne à jouer un rôle secondaire dans la bataille commerciale sino-américaine, par ailleurs aiguisée par les velléités protectionnistes du Président Trump.

Mais avant d’être économique, l’interventionnisme étatique occidental est aujourd’hui monétaire : plus indirectement qu’à la grande époque de l’assouplissement quantitatif (ou quantitative easing) que les banques centrales occidentales (Fed, BCE) ont mis en œuvre pour tenter de conjurer la crise des subprimes, elles continuent une décennie plus tard d’opter pour des taux directeurs historiquement bas qui rendent l’investissement à crédit très attractif pour les agents économiques, ce qui n’a pas échappé aux places boursières (le CAC 40 enregistre ainsi une hausse de près de 15 % sur le premier semestre).

On sait avec Bossuet que « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » : il en va ainsi des banquiers centraux qui cèdent au créditisme ambiant faisant dangereusement fi – comme l’ont expliqué Hayek1 et avant lui Wicksell – et de la rentabilité des projets financés et de la solvabilité des emprunteurs, tout en redoutant un nouveau krach financier auquel la relance monétaire qu’ils mettent en œuvre déroule précisément le tapis rouge !

Il en va ainsi de Xi Jinping, le Président chinois, et de Yi Gang, le gouverneur de la Banque populaire de Chine (BPC), qui en ne lésinant pas non plus sur l’injection de liquidités, occidentalisent leur politique monétaire, tout en accélérant la constitution d’impressionnantes réserves en or (officiellement plus de 76 000 milliards d’euros selon la BPC) et non plus en dollars, davantage conscients que la croissance exponentielle du crédit fiduciaire à laquelle les banques centrales se livrent à travers le monde se fait en « monnaie de singe » depuis le 15 août 19712.

Mais la schizophrénie interventionniste ne s’arrête hélas pas là.

Le rôle du créditisme

Avec la doctrine créditiste, ni les déficits ni la dette publique ne sont plus un problème puisque les taux d’intérêt réels sont nuls voire négatifs, c’est-à-dire qu’on rémunère l’emprunteur pour qu’il contracte un crédit ! Et pourtant, Bruxelles fait appliquer aussi consciencieusement que possible aux États membres de la zone euro le Pacte de Stabilité et de Croissance (PSC) qui stipule que leur déficit public ne doit pas excéder 3 % de leur PIB et leur dette 60 %. Le gouvernement italien vient ainsi d’être rappelé à l’ordre et risque d’être sanctionné pour déficits excessifs.

Mais comme l’a montré David Ricardo (Robert Barro reprendra sa thèse en 1974), la dette publique accumulée3 hier et aujourd’hui équivaut aux impôts requis demain pour la servir (c’est-à-dire la rembourser et payer les intérêts). Et malheureusement, s’y ajoutent en France les impôts destinés au financement de la transition écologique, nouvelle « route de la servitude4 » justifiant une extension de l’État, sans jamais prendre en compte la casse sociale prévisible dans le secteur automobile, sauf à laisser faire le jeu des concentrations pour relever le défi de la concurrence mondiale, jeu auquel nous avons vu que le gouvernement français s’est justement ingénié à s’opposer dans l’affaire Fiat-Renault !

La France apparaît comme un véritable enfer fiscal auquel les FMN soustraient quelque 36 milliards d’euros de bénéfices à destination de pays à très faible taxation : la perte pour le fisc français est estimée à environ 14 milliards d’euros, illustrant s’il en était besoin la formule de Laffer : les hauts taux tuent les totaux (ou trop d’impôt tue l’impôt).

Enfin, la fiscalité en France répond à une vertigineuse loi de Pareto à laquelle la crise des Gilets jaunes et le Grand débat national qui s’en est suivi ont redonné du lustre : 20 % des nos impôts financent les fonctions légitimes de l’État (soit la police, la justice, l’armée et la diplomatie5, qui ne représentent que 6 % des dépenses publiques6) ; contre 80 % pour financer des « projets de société », au contenu égalitariste, conformes à une conception perfectionniste (c’est-à-dire normative) de l’État, qu’on retrouve chez presque tous les étatistes (notamment chez les communautariens et les marxistes) mais qui pose deux problèmes majeurs : ces « projets de société » voient de plus en plus le jour sans visibilité, ni évaluation, ni – et c’est plus grave – consentement explicite de leurs financeurs-contribuables ; et plus aucun d’entre eux ne concerne véritablement l’enjeu prioritaire d’un État authentiquement soucieux de lutter contre la pauvreté : mettre fin au chômage de masse.

  1. C’est l’« effet d’accordéon » (expression qu’il emprunte à Kaldor) qui permet, notamment, de comprendre que l’école dite du « free banking » soit opposée à un système bancaire hiérarchisé et donc au concept même de banque centrale (et de monnaie commune).
  2. Date à laquelle le président Richard Nixon change complètement la donne du système monétaire international en annonçant la fin de la convertibilité du dollar en or, dont le rôle légal international est officiellement abandonné dans le cadre des accords de la Jamaïque les 7 et 8 janvier 1976.
  3. Le Parlement français vote en effet un budget de la Nation en déficit structurel depuis 1975.
  4. Nous empruntons cette expression au titre d’un ouvrage bien connu du même Hayek, publié en 1944 pour dénoncer la planification étatique.
  5. Les fonctions régaliennes, autrefois tenues par le Roi de France et ses quelques ministres.
  6. À titre de comparaison, le financement de la protection sociale en représente 58 %, l’éducation 10 % et les dépenses sectorielles (routes, musées…) 14 %.