Les Gilets jaunes désespérés sont les plus beaux

Paris, Gilets Jaunes - Acte IX By: Olivier Ortelpa - CC BY 2.0

La phase classique des manifestations des Gilets jaunes est terminée. Mais ils ne baissent pas les bras. Car la cause de leur révolte est légitime. OPINION

Par Philippe Bilger.

Je suis inconséquent, j’en ai conscience, mais qu’on me comprenne bien : cette multitude de samedis où les Gilets jaunes ont protesté pour démontrer qu’ils existaient et qu’on ne les ferait pas rentrer dans la boîte de leurs territoires perdus, ne me manquent pas. En revanche je continue à juger légitime leur révolte initiale et leur cause dans son principe.

Mais c’est la fin de leur contestation classique.

Avec son lot de violences, où j’inclus les tensions, les insultes et le harcèlement subis par les forces de l’ordre, et les violences illégitimes perpétrées par celles-ci et qui feront l’objet de renvois devant le tribunal correctionnel, voire d’instructions criminelles quand les enquêtes diligentées par l’IGPN auront livré leurs conclusions validées ou non par le Parquet.

Une minorité de Gilets jaunes souhaite que s’ouvre une nouvelle phase à partir d’aujourd’hui, qui reviendrait à mener une politique de blocages partout : raffineries, grandes surfaces, entreprises et administrations.

On peut y voir le souci d’inventer des modalités de lutte plus opératoires mais, plus profondément, une tentative sans doute désespérée de ne pas laisser mourir la flamme, comme un chant du cygne s’efforçant encore de se faire entendre. Peut-être le désir aussi de ne pas laisser s’éteindre, entre eux, une fraternité qui n’était pas que celle de la misère ou des fins de mois difficiles mais tenait aussi à la conscience d’une humanité retrouvée, restaurée dans sa dignité et son utilité.

Parce que, si je n’ai jamais sous-estimé les réponses quantitatives que le pouvoir leur a concédées et, avant, le Grand débat national qu’ils ont imposé au président, aussi habile qu’ait été son exploitation par ce dernier, je constate qu’il ne s’est pas agi d’un pactole pour les Gilets jaunes — l’état de la France n’aurait pas été en mesure de l’octroyer — mais qu’on a tenté de les combler avec de la générosité verbale, une surabondance d’excuses démocratiques, une certaine reconnaissance pour n’avoir menacé qu’avec le vent du boulet…

Ils n’ont pas pu ignorer, en même temps que l’expression d’un grand ouf de soulagement, qu’on se repentait, qu’on n’avait pas compris, qu’on n’avait rien vu venir. Même l’épouse du président a apporté sa pierre à cette contrition générale, pour elle-même et pour nous persuader encore davantage de la sincérité et de la lucidité tardive, l’effervescence apparemment dissipée, d’Emmanuel Macron. Il y a un peu de condescendance dans cette désolation républicaine offerte avec profusion parce qu’elle ne coûte rien.

On perçoit à chaque instant, dans les discours, dans l’assurance retrouvée, dans les mesures projetées, que le pouvoir a repris la main, qu’une page atypique et donc plus inquiétante que les conflits orthodoxes, a été tournée.

Car, pour le reste, même là où leurs revendications citoyennes avaient du sens — non pas réduire la démocratie représentative mais l’amplifier avec l’instauration d’un RIC qu’il aurait fallu aménager — ils n’ont pas été entendus. On s’est contenté de leur tendre un RIP pour les apaiser, rendu immédiatement plus facile mais rapidement corseté pour éviter à l’avenir la mésaventure liée à la privatisation très discutée d’ADP.

C’est donc peu, infiniment peu qui résulte de ces sept mois. Je ne crois pas que le début des blocages, si le mot d’ordre est respecté, suscitera comme un second souffle et en tout cas je doute que l’État, les Gilets jaunes à terre, se préoccupe de leur sort à venir. Il ne reprendra pas sur son métier une tâche que tout lui désigne comme terminée.

Les Gilets jaunes manqueront à très peu de monde si on exclut leurs irréductibles partisans mais je m’étonne d’éprouver une sorte d’inquiétude crépusculaire à l’idée que le pouvoir oublie vite, trop vite, les leçons que leur France a enseignées — d’abord celle que le bas et le haut n’ont aucun sens en République et que la politique est de servir équitablement, au regard de leurs besoins respectifs, le premier comme le second.

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