Hayek et La route de la servitude : histoire d’un best-seller

Au printemps 1944, un livre intitulé La Route de la servitude apparaît en Grande-Bretagne et déclenche rapidement une tempête.

Par George Nash [*], depuis Indianapolis, États-Unis.

la-route-de-la-servitude-193x300Ce petit ouvrage – La Route de la servitude de Friedrich Hayek – est à présent universellement salué comme un classique qui transcende les vicissitudes du temps. Il y a quelques années, au tournant du millénaire, il fut largement classé par les universitaires parmi les 100 livres politiques les plus influents du vingtième siècle. Certains commentateurs le placèrent dans les 10 premiers. Il fut nommé comme le « plus influent livre politique publié en Grande-Bretagne » au vingtième siècle. Ce livre fut traduit en plusieurs douzaines de langues, y compris, plus récemment, en hébreu. Pendant la Guerre froide, il circula au sein de l’underground anti-communiste d’Europe de l’Est et d’Union soviétique (voir la vidéo ci-dessous).

Depuis sa mort en 1992, à presque 93 ans, Friedrich Hayek a été acclamé comme le meilleur philosophe de la liberté du vingtième siècle. Certains l’ont comparé à Adam Smith. Il y a quatre ans, un commentateur est allé jusqu’à déclarer dans le New Yorker que « sur la question la plus importante de toutes, la vitalité du capitalisme, il avait tellement raison que ce n’est guère une exagération d’appeler le vingtième siècle, le siècle de Hayek. »

Au printemps 1944, un livre intitulé La Route de la servitude apparaît en Grande-Bretagne et déclenche rapidement une tempête. Il ne fut pas écrit par un Anglais mais par un émigré autrichien s’appelant Friedrich Hayek, professeur à la London School of Economics. Alors que la Seconde guerre mondiale s’étendait en Europe, il s’inquiéta de plus en plus de la tendance planificatrice des gouvernements et de ses conséquences pour la liberté individuelle. Écrivant en 1937 au commentateur américain Walter Lippman, Hayek exprima ses regrets : « Je voudrais pouvoir faire comprendre à mes « amis progressistes » que la démocratie n’est possible que sous le capitalisme et que les expériences collectivistes conduisent inévitablement au fascisme d’une manière ou d’une autre. » Il décide d’écrire un pamphlet savant qu’il dédicaça « Aux socialistes de tous les partis. »

La thèse de Hayek était simple : « La planification mène à la dictature », « le dirigisme économique » implique inévitablement la « suppression de la liberté.» Pour Hayek, le terme « planification » ne se réfère pas à n’importe quel type de préparation de l’avenir par des individus ou le gouvernement mais seulement à « la direction centralisée de toute l’activité économique selon un plan unique. » Selon lui, des contrôles aussi complets seraient nécessairement arbitraires, capricieux et finalement destructeurs de la liberté.

Le contrôle économique n’est donc pas seulement un secteur isolé de la vie humaine, mais le contrôle des moyens susceptibles de servir à toutes les fins possibles. Quiconque a le contrôle exclusif de ces moyens est à même de décider quels sont les résultats qu’on doit rechercher, d’établir une hiérarchie de valeurs, en un mot, c’est lui qui déterminera quelles croyances et quelles ambitions sont admissibles.

Le collectivisme était intrinsèquement totalitaire. Le « socialisme démocratique » était illusoire et « irréalisable. » Attirant l’attention sur l’Allemagne nazie comme l’incarnation de ses craintes, Hayek soutenait que « la montée du fascisme et du nazisme n’était pas une réaction contre les tendances socialistes de la période précédente mais une conséquence inévitable de ces tendances. »
En d’autres termes, le fascisme n’était pas le visage hideux du capitalisme mais une espèce de collectivisme. En somme, son livre ne traitait pas d’un sujet académique. La voie vers le socialisme qu’empruntait la Grande-Bretagne était identique à celle que l’Allemagne avait déjà choisie : la route de la servitude.

Contre cette menace, Hayek opposa « la route abandonnée » de l’individualisme et du libéralisme classique dont le « principe fondamental » affirmait « que dans l’ordonnancement de nos affaires nous devons faire usage autant que possible des forces spontanées de la société et recourir le moins possible à la coercition… » Cela ne signifiait pas, insista Hayek, que le gouvernement devait être inactif. Il dénia vigoureusement que sa conception du libéralisme était similaire au laissez-faire. Il proposa plutôt le concept d’État de droit : « dans toutes ses actions, l’État doit être limité par des règles fixées et annoncées à l’avance… » Hayek prétendait qu’il y avait une différence considérable entre sa version de l’État libéral et l’État centralisé, capricieux, collectiviste et accordant des privilèges.

En Grande-Bretagne, la réponse à l’ouvrage de Hayek fut immédiate. Le premier tirage fut épuisé en l’espace d’un mois. Conçue « comme un avertissement à l’intelligentsia socialiste de l’Angleterre », La Route de la servitude poussa de nombreux lecteurs à répondre vigoureusement. L’éminent économiste Keynes, qui fut le grand rival de Hayek dans les années 30, confia en privé à Hayek que c’était un « grand » livre qui disait « si bien ce qui a tellement besoin d’être dit. » Le challenge que ce livre offrait aux partisans de la planification d’État et du socialisme était si important qu’un parlementaire travailliste renommé écrivit et publia une longue réfutation.

L’accueil du livre de Hayek en Grande-Bretagne fut cependant tempéré et limité comparé à son destin aux États-Unis après sa publication le 18 septembre 1944. Hayek écrira plus tard qu’il avait « peu médité » sur le « possible intérêt » de son livre pour les lecteurs américains. En fait, trois maisons d’édition – dont au moins une fut apparemment motivée par une opposition politique à Hayek – le refusèrent. Finalement, les presses universitaires de Chicago publièrent l’ouvrage en seulement 2000 exemplaires. Comme Hayek le rappela plus tard, son livre n’était pas « destiné à un public populaire. »

L’anticipation de Hayek se révéla erronée. Son livre fut immédiatement reconnu, pas seulement comme une polémique savante, mais comme un travail d’une extraordinaire actualité. En moins d’une semaine après la publication, l’éditeur commanda un second tirage de 5000 exemplaires. Neuf jours après, un troisième tirage de 5000 copies supplémentaires fut demandé. Le lendemain, l’éditeur en publia le double. En l’espace de quelques jours, l’éditeur reçut des demandes pour traduire La Route de la servitude en allemand, en néerlandais et en espagnol. Au printemps 1945, le livre en était à son septième tirage. Tout cela se déroula alors que la Seconde guerre mondiale faisait rage. « Rarement, » écrivit un observateur « un économiste et un essai avaient atteint une telle popularité en si peu de temps. »

De nombreux critiques contribuèrent à amplifier la controverse et les ventes de livres avec des remarques enthousiastes parfois exagérées. Dans la New York Times Book Review, le journaliste d’expérience Henry Hazlitt proclama La Route de la servitude comme « l’un des livres les plus importants de notre génération » comparable à l’ouvrage de John Stuart Mill, De la liberté, par « sa puissance et sa rigueur de réflexion. » Un autre critique prédit que l’ouvrage de Hayek pourrait devenir « un jalon dans une époque décisive » à l’image des Droits de l’Homme de Thomas Paine.

Au même moment, The New Republic, hostile au livre de Hayek, affirma que celui-ci n’avait que peu d’impact universitaire et était simplement utilisé par les intérêts réactionnaires du monde des affaires. Stuart Chase, célèbre journaliste gauchiste et partisan de la planification économique nationale, affirma que ce livre répondait à « un profond besoin spirituel chez les hommes d’affaires américain » pour « la doctrine fondamentaliste dans laquelle ceux d’entre-nous qui ont plus de cinquante ans ont été élevés. » Au début de l’année 1946, le professeur Charles Merriam, vice-président pendant la guerre de l’Office National de Planification des Ressources, rejeta violemment le livre de Hayek le qualifiant de « surfait », « déprimant », « cynique » et constituant « une des étranges survivances de l’obscurantisme dans les temps modernes. » Même dans les milieux universitaires, le débat devint passionné à tel point que l’American Economic Review prit une initiative inhabituelle en publiant deux recensions de l’ouvrage. Inutile de préciser qu’elles étaient en désaccords.

Personne ne fut plus surpris et gêné que le professeur Hayek lui-même par le tumulte américain. Comme il le constata plus tard, les émotions engendrées par le livre l’étonnèrent. Il l’avait écrit, comme il le dira plus tard, pour un « petit cercle de personnes » – principalement les « progressistes britanniques » – qui étaient « activement en prise avec les questions difficiles qui survenaient lorsque économie et politique se croisent. » Il espérait persuader quelques-uns des leaders d’opinion qu’« ils étaient sur un chemin extrêmement dangereux. » Alors pourquoi un tel ouvrage, destiné aux experts et écrit par un émigré autrichien vivant à Londres, agita ainsi les passions des Américains ? Peut-être est-il vrai, comme le dénonça The New Republic, que les chambres de commerce et d’industrie avaient stimulé la demande de livres par des commandes importantes dissimulant ainsi l’intérêt réel du public. Mais pourquoi auraient-elles pris cette peine ? Et si, comme le prétendait un critique, Hayek n’avait que simplement présenté « de manière attrayante une vieille théorie inefficace », pourquoi tant de libéraux (nouveau style) sont-ils devenus si furieux et parfois même catastrophés ?

Premièrement, nous devons relever plusieurs facteurs accidentels ou fortuits qui aidèrent à transformer la publication du livre de Hayek en un phénomène médiatique. Le dimanche suivant sa publication, celui-ci reçut une critique élogieuse à la une de la New York Book Review. Dans les années 40, le New York Times avait, plus encore qu’aujourd’hui, beaucoup d’influence sur la vie intellectuelle. En consacrant son compte-rendu principal à La Route de la servitude, le Times signifia ainsi que c’était là un livre important. (Cette opinion assurait que le livre de Hayek serait dans les librairies et recensé ailleurs.)

Plus remarquable encore, la personne du Times, sélectionnée pour rédiger la recension, n’était pas un ennemi de gauche des idées de Hayek mais un journaliste partisan du libre marché. Certains d’entre vous le connaissent comme l’auteur du livre pro-capitaliste, L’économie en une leçon, qui sera vendu à plus de 500.000 exemplaires. Le livre de Hayek ne pouvait pas recevoir de plus amicaux vœux de réussite dans la capitale des médias américains.

hayek-montrealUn second développement inattendu fut la décision du Reader’s Digest de résumer le livre pour ses abonnés. Le Digest publia une version abrégée – réalisée par l’ancien marxiste Max Eastman – dans son édition d’avril 1945 et prit ses dispositions pour la faire distribuer par le Club du Livre du Mois (version française à télécharger ici). Finalement, plus de 600.000 exemplaires furent distribués. Aujourd’hui le Reader’s Digest est souvent associé aux salles d’attente des médecins et aux porte-revues des supermarchés. Il est ainsi difficile de se souvenir qu’en 1945 cette revue était une courroie de transmission culturelle d’une importance considérable. Des millions d’exemplaires étaient vendus chaque mois. Par ailleurs, son propriétaire, DeWitt Wallace, était un conservateur et cette revue avait une inclinaison conservatrice. La version abrégée du Digest de La Route de la servitude ancra cet ouvrage dans l’univers mental de l’Amérique moyenne.

En l’occurrence, la sortie du numéro d’avril 1945 du Reader’s Digest coïncida avec la visite aux États-Unis de Hayek dans le cadre d’un cycle de conférences organisées dans quelques universités. En arrivant à New York, Hayek fut informé par les organisateurs américains qu’il était devenu célèbre grâce au Digest. L’organisation initiale de sa tournée était annulée. Désormais, elle s’étendrait à l’ensemble du pays.Le professeur invité fut étonné.

« – Je ne peux pas faire cela », dit-il, « Je n’ai jamais fait de conférence publique.
– Eh bien, tout est arrangé, vous devez essayer de le faire.
– Quand devons nous commencer ?
– Oh, mais vous êtes déjà en retard. » C’était le samedi après-midi.
« Vous devez commencer demain matin au Town Hall à New York. »

Hayek ne savait ce que représentait le Town Hall (salle de spectacle new-yorkaise). Il pensait que cela devait être un club de femmes. Le matin suivant, en route vers le centre ville, il demanda à son président de séance (à l’organisateur) :

« Alors, à quel genre de public vous attendez vous ?
– La salle possède 3000 places, mais il y a déjà beaucoup de monde.
– Mon Dieu, je n’ai jamais fait une chose pareille. Sur quel sujet suis-je supposé parler?
– Oh, nous avons intitulé la conférence « Droit et relations internationales ».
– Mon Dieu, je n’ai jamais réfléchi à ce sujet. Je ne peux pas faire cela.
– Tout est annoncé, ils vous attendent. »
« Alors, se souviendra plus tard Hayek, j’ai été introduit dans une salle immense avec toutes sortes d’appareils qui m’étaient étrangers. À cette époque, ils avaient des machines à dicter, des microphones, tout cela était complètement nouveau pour moi.

Mon dernier souvenir : j’ai demandé à l’organisateur, « trois quarts d’heure ? ».
– Oh non, cela doit durer exactement une heure car vous passez à la radio.

« Ainsi je me préparais sur un sujet pour lequel je n’avais aucune idée. Je me souviens que j’ai commencé par cette phrase « Mesdames et messieurs, je pense que vous serez d’accord si je disais… » à cet instant je ne savais pas encore ce que j’allais dire. »

Heureusement, Hayek – qui n’avait jamais donné de conférence publique auparavant – réussit à captiver son auditoire. La conférence – et la tournée qui suivit – s’avéra être un triomphe. Plus
important pour le long terme, il noua plusieurs contacts qui se révéleront utiles dans la contre-révolution intellectuelle qu’il venait de lancer avec son livre. À partir de ce moment, le professeur autrichien devint une sorte de célébrité dans le monde anglo-saxon.


Sur le web. Traduction : Damien Theillier.

[*] George Nash est un historien américain, auteur de Conservative Intellectual Movement in America Since 1945 (1976) ; Source : http://www.isi.org/lectures/text/pdf/hayek4-3-04.pdf