Les conséquences désastreuses de la Théorie Monétaire Moderne (MMT)

Alexandria Ocasio-Cortez-Women's march on NYC 2019 by Dimitri Rodriguez — Dimitri Rodriguez, CC-BY

Faut-il revenir aux politiques de relance budgétaire ? L’exemple de la Théorie Monétaire Moderne (MMT) et ses conséquences.

Par Jonathan Lebenson.

La Théorie Monétaire Moderne (ou MMT selon son acronyme anglais) est citée régulièrement dans la presse américaine en cette année 2019, notamment depuis que la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, nouvelle égérie des Démocrates, a déclaré en être une adepte. Récemment le premier manuel qui s’en inspire est en en rupture de stock deux mois après sa parution !

Plus qu’une théorie, il faut l’envisager comme une boîte à outils à l’usage des gouvernements dans un environnement de taux bas.

Bien que proposant des solutions parfois dures à réaliser ou néfastes pour la liberté économique, elle suggère quelques idées intéressantes pour dépoussiérer l’arsenal économique des gouvernements. En tous les cas, vous risquez d’en entendre parler dans les années qui viennent, notamment dans un contexte européen où les gouvernements veulent mettre un terme aux politiques d’austérité et favoriser à nouveau la dépense publique.

La planche à billets

Premier postulat : un gouvernement souverain ne peut devenir insolvable dans sa propre devise car il sera toujours capable d’honorer ses engagements en imprimant davantage de billets pour payer les intérêts de la dette, sans craindre un défaut. Le seul risque qu’il doit considérer ici est l’inflation.

Tant qu’il y a assez de travailleurs et d’infrastructures pour répondre à une demande croissante sans créer d’inflation, l’État peut dépenser autant qu’il le veut pour atteindre ses objectifs : par exemple arriver au plein emploi ou alors préserver l’environnement.

Les apôtres du MMT s’inspirent largement des théories de John Maynard Keynes et d’Abba Lerner qui donnent une part centrale à la dépense publique et à la planification étatique.

Le risque est évidemment de ne voir qu’une facette du problème, à savoir celui de l’État émetteur, et pas celui des utilisateurs qui peuvent eux-mêmes influer sur la valeur de cette monnaie. Par exemple si l’argent est thésaurisé ou dépensé, le résultat sera différent, ou alors si les acteurs économiques prévoient que la valeur future de la monnaie va augmenter ou diminuer, ils choisiront leur façon d’allouer leur richesse.

Théoriquement, un État souverain peut utiliser librement la planche à billets, mais en pratique, il peut aussi briser la confiance des marchés et les pousser à remettre en question la valeur de la monnaie, provoquant ainsi un défaut. Pour l’instant le dollar semble être dans une position indétrônable, tant que les États étrangers et la population continuent à acheter sa dette sans broncher mais qu’arrivera-t-il quand d’autres monnaies de référence viendront la concurrencer (RMB chinois) ?

Les taux zéro : « Lower for longer »

Partant du constat précédent, dans un contexte de taux bas généralisés dans les pays développés, les adeptes du MMT veulent se focaliser sur le levier budgétaire pour stimuler l’économie.

Dans le passé, les taux d’intérêt fluctuaient beaucoup tandis que la balance budgétaire était plutôt fixe et rigide ; à l’inverse, dans la nouvelle configuration qui pourrait devenir la norme, les taux sont quasi-fixes à 0 % (en Europe et au Japon depuis une décennie) donc les politiques budgétaires doivent être beaucoup plus dynamiques en réponse à cette politique monétaire statique.

La dette de l’État produite par la dépense budgétaire sera monétisée pour financer l’économie. L’avantage est de pouvoir cibler beaucoup mieux la création de monnaie et de crédit et de la diriger directement vers les populations concernées.

Les années 30 et 40 aux États-Unis donnent d’excellents exemples d’application de ces politiques. On peut citer comme exemple le bonus anticipé payé aux vétérans américains en 1936 sous forme de bons du trésor pouvant être immédiatement vendus ou gardés à maturité. 80 % des obligations furent vendues dans l’année et majoritairement dépensées, représentant un stimulus total de 2 % du PIB.

Partant de cet exemple historique, une des propositions phares du MMT est le « Jobs Guarantee » réminiscent des politiques du Works Progress Administration de Franklin D. Roosevelt : les chômeurs seraient employés par l’État à des activités productives au lieu de recevoir un chèque d’allocations sans contrepartie à la fin du mois. L’avantage est pour les populations concernées de rester dans le circuit productif pour pouvoir retourner travailler dans le privé par la suite ; cela soulève évidemment des questions sur les pouvoirs accordés à l’État dans la direction de l’économie. Dans quels secteurs ces emplois seraient-ils créés, et à quel niveau de salaires ? Si les salaires du public sont trop hauts ou trop bas, cela a un effet néfaste sur le secteur privé.

Ce qui rend la MMT potentiellement dangereuse est qu’elle ne peut fonctionner que lorsque l’État exerce un contrôle total sur l’évaluation de sa devise. Les promoteurs de cette théorie sont naturellement situés à la gauche de l’échiquier politique américain du côté de Bernie Sanders et AOC, donc pas forcément chez les partisans du libéralisme !

En revanche, elle nous ouvre les yeux sur un phénomène contemporain durable qui a été récemment analysé par Ray Dalio, gérant du fonds Bridgewater Associates dans une de ses notes de recherche : les taux d’intérêt sont bas et le seront encore longtemps – que reste-t-il donc comme levier à l’État pour stimuler l’économie ?

De MP1 à MP3

Dalio différencie 3 politiques monétaires pour simplifier son analyse :

  • MP1 : la fixation du niveau de taux d’intérêt
  • MP2 : le « Quantitative Easing » : les banques impriment de la monnaie et achètent des actifs financiers
  • MP3 : la coordination des politiques monétaires et fiscales.

Les deux premières politiques semblent arrivées aux limites de leurs capacités vu leur impact faible sur certains pays au taux de chômage structurel élevé et à la croissance molle, tels la France. MP1 et MP2 ne produisent pas les effets de ruissellement escomptés, favorisant surtout les hauts revenus et les investisseurs (l’exemple des dix dernières années ayant provoqué l’inflation du prix des actifs comme l’immobilier en est un bon exemple), et ne ciblant pas assez précisément les secteurs prioritaires (éducation, R&D).

Pour pallier la lenteur des politiques budgétaires à impacter l’économie, on peut imaginer un système de politiques flexibles (MP3) qui augmente ou réduit la charge fiscale, selon les performances économiques : moins d’impôts en récession, plus en expansion, un peu comme les taux d’intérêt ont fonctionné jusqu’à présent. Cela implique de fixer des seuils automatiques, ou alors une grande réactivité des gouvernements et une coordination entre les analystes économiques et les décideurs politiques.

L’analyse de Dalio est intéressante car elle montre comment une théorie dont les principes sont proches du socialisme peut nous conduire à remettre en question les outils traditionnels d’intervention de l’État dans l’économie pour les rendre plus efficaces et donc peut-être moins généralisés. En tous les cas, les exemples historiques abondent (il en cite de nombreux, de la Chine impériale au New Deal), et vous n’avez pas fini d’en entendre parler !