La peur irrationnelle de l’immigration

Migrants en bateau by Coast Guard News(CC BY-NC-ND 2.0)

Les politiciens qui ressassent le soi-disant danger de l’immigration cherchent à vous faire peur. Voici pourquoi.

Par Patrick Aulnas.

L’angélisme ou l’hypocrisie de nos dirigeants dans le domaine de l’immigration dure depuis une cinquantaine d’années. Ce positionnement politique naïf ou laxiste a eu des conséquences néfastes bien connues : montée en puissance de partis d’extrême droite utilisant l’argument de la lutte contre l’immigration, naissance de communautés culturelles et religieuses mal intégrées. Il était possible d’adopter dans le domaine de l’immigration un point de vue beaucoup plus réaliste, basé sur les réalités démographiques et économiques. La situation actuelle est un échec politique majeur du demi-siècle écoulé.

L’immigration, sujet tabou depuis des décennies

Les dirigeants politiques ont choisi depuis des décennies de glisser sous le tapis le problème de l’immigration. Il leur revient aujourd’hui en pleine face avec l’accession au pouvoir de dirigeants qui promettent de tenir compte de la volonté populaire : Salvini, Orban, Trump.

Le sujet de l’immigration a toujours suscité une peur panique chez les gouvernants pour deux raisons essentielles :

  • Les informations démographiques dont ils disposent ne permettent rationnellement aucun doute sur la nécessité de l’immigration.
  • La population, dans sa grande majorité, ignore tout de la démographie et a une réaction émotionnelle face au phénomène migratoire. La peur du « grand remplacement » (Renaud Camus) a incontestablement marqué les esprits. Une large majorité de la population européenne est défavorable à l’immigration.

Les gouvernants ont donc choisi de se contenter de leçons de morale. Le thème de la très vilaine xénophobie a été utilisé et réutilisé avec une bêtise qui suscite l’inquiétude sur la santé mentale de nos dirigeants. Ce thème permettait aux gouvernants de se complaire dans l’autosatisfaction éthique, avec un médiocre sentiment de supériorité : nous savons, ils ne savent pas, portons la bonne parole.

La réalité démographique

Les indices conjoncturels de fécondité en Europe ne permettent pas d’assurer le renouvellement de la population et l’immigration est donc indispensable économiquement et financièrement à moyen terme. L’indice moyen de fécondité pour les 28 pays de l’Union européenne était en 2016 de 1,6 enfant par femme en âge de procréer alors que le renouvellement de la population suppose un indice de 2,1. L’Italie et l’Espagne se situent au niveau le plus bas (1,34), la France au niveau le plus haut (1,92). Aucun pays n’atteint donc les 2,1.

Il en résulte que la population européenne va diminuer et vieillir. Pour l’ensemble des 28 pays d’Europe, l’ONU prévoit une baisse de 5 millions d’habitants sur la période 2015-2050 alors que l’Afrique en gagnera 1,3 milliard et l’Inde 330 millions. La diminution de la population conduit évidemment à son vieillissement. Pour la France, l’ONU prévoit pour la période 2015-2050 une augmentation de 10 millions de personnes dans la tranche des plus de 65 ans.

Les conséquences économiques

Inutile de s’appesantir longuement. Chacun sait que vieillissement signifie perte de dynamisme et faible adaptabilité. Cela ne concerne pas seulement les individus mais aussi les peuples. Le taux annuel de croissance économique étant déjà sur une pente régressive, une population vieillissante n’a aucune chance de redresser la barre. Pour l’Europe, l’OCDE fournit les taux de croissance moyens constatés suivants : 3,4 % de 1960 à 1980, 2,1 % de 1980 à 2000, 0,7 % de 2000 à 2015. Outre la productivité stagnante, on évoque souvent la démographie comme facteur explicatif.

Ajoutons que les régimes de protection sociale, en particulier santé et retraite, étant déjà lourdement déficitaires, le retour à l’équilibre risque de se transformer en quadrature du cercle si la population vieillit rapidement au XXIe siècle.

L’opinion publique et l’immigration

Tous les sondages sont concordants. Un sondage IFOP de novembre 2018 pour le JDD montre que 64 % des Français pensent qu’il n’est pas souhaitable d’accueillir des immigrés supplémentaires. 58 % considèrent que l’immigration a joué un rôle négatif. Même dans un cadre humanitaire, l’opposition à l’immigration est nette. Ainsi, en septembre 2018, un sondage Odoxa indiquait que 74 % des sondés refusaient d’accueillir les clandestins recueillis en mer par l’Aquarius, navire affrété par SOS Méditerranée.

Le positionnement politique face à l’immigration

Comme il a été dit, les gouvernants en place se sont longtemps contentés de petites leçons de morale anti-xénophobes. Un tel positionnement politique est totalement contre-productif en démocratie. Les dirigeants n’ont aucune morale à transmettre à des peuples libres. Ils doivent seulement s’assurer du respect du droit et de l’éthique sous-jacente. Le confort moral dans lequel ils se sont complus a conduit à l’émergence de démagogues prétendant détenir la solution, comme le Rassemblement national en France.

Il fallait évidemment tenir un discours démographique et économique réaliste afin d’expliquer que la baisse de la population nous conduirait rapidement à la pauvreté. Personne ne s’est engagé dans cette voie, certes délicate d’un point de vue électoral, mais courageuse. Il est plus porteur politiquement de présenter un avenir plein de promesses que de mettre en garde la population contre une évolution démographique défavorable, déjà inscrite dans la réalité. Personne n’a osé se confronter à cette pédagogie.

Maîtriser l’immigration, ce refrain populiste

Désormais, les populistes au pouvoir dans certains pays prétendent pouvoir maîtriser l’immigration par des contrôles aux frontières. Et il est tout à fait certain qu’en mettant les moyens nécessaires et en n’étant pas trop regardant sur l’aspect humanitaire, il est possible d’endiguer le phénomène migratoire et de décourager les arrivées de migrants. La Hongrie de Victor Orban y parvient et les seuls reproches que lui sont adressés concernent « les valeurs démocratiques », prétendument non respectées.

Ce positionnement politique moralisateur est toujours d’une dramatique faiblesse. Car si certains pays parviennent à maîtriser l’immigration, que pourront encore objecter les tenants de la pureté éthique démocratique ? Il est bien évident qu’il faut expliquer à l’opinion, exemple à l’appui, que la politique migratoire hongroise est suicidaire pour le pays. La population hongroise a atteint un sommet en 1980 (10,7 millions d’habitants) et n’a cessé de diminuer depuis (9,8 millions en 2015). Les projections d’Eurostat conduisent à 8,6 millions d’habitants en 2080 avec un vieillissement sévère de la population.

Pour une realpolitik migratoire

Il ne s’agit donc pas « d’ouverture à l’autre », ou « d’enrichissement par la diversité culturelle », ni même de générosité face à la pauvreté ou aux catastrophes humanitaires. Tous ceux qui s’expriment ainsi politiquement sont soit des Tartuffe, soit des idéalistes plutôt inconscients des réalités. Il s’agit tout simplement de défendre nos intérêts à long terme, de ne pas s’appauvrir, de faire en sorte que nos enfants ou petits-enfants puissent bénéficier dans 50 ans d’une retraite satisfaisante et de soins de santé de qualité. Pour cela, il faut éviter un vieillissement trop rapide de la population et donc définir une politique migratoire rigoureuse. Des moyens beaucoup plus importants devraient être mis en œuvre pour endiguer le flux des clandestins. Nous nous devons de choisir les candidats les plus intégrables et les plus qualifiés et non prétendre accueillir toute la misère du monde.