Immigration (9) : construire un mur au bon endroit

La protection sociale telle qu’elle existe actuellement est incompatible avec l’immigration moderne et la mondialisation.

Par Francisco Moreno.

Mondialisation - Immigration (Public Domain)

« À mesure qu’une civilisation se défend de plus en plus et qu’elle se mure face à une menace extérieure, il reste de moins en moins à défendre en son sein. » Hans Magnus Enzensberger

« Bâtissons un mur autour de notre État providence, et non du pays. » Will Niskanen

« Une des raisons pour lesquelles l’immigration libre est impossible est parce qu’elle n’est pas compatible avec l’État providence moderne. » Chandran Kukathas

« Au lieu d’essayer en vain de stopper l’immigration, nous devrions consacrer nos énergies à réformer l’État providence. » Alex Nowrasteh & Sophie Cole

« Le fait qu’une loi votée par le Congrès traite différemment les citoyens étrangers par rapport aux autochtones n’est pas aussi odieux que cela. » Extrait de l’arrêt de la Cour suprême des États-Unis dans l’affaire Matthews v. Diaz

Avant la première Guerre mondiale très peu de personnes voyaient l’immigration comme un problème. L’apparition progressive de l’État-providence en Occident allait ensuite tout changer. Les immigrés cessèrent d’être considérés comme un atout, comme cela avait toujours été le cas, pour devenir un fardeau. La phrase qui résuma peut-être le mieux ce point de vue fut celle de l’écrivain suisse allemand Max Frisch à propos de l’arrivée de main-d’œuvre étrangère en Allemagne à travers les programmes Gastarbeiter : « nous avions demandé des travailleurs, mais nous obtînmes des personnes ». À mesure que le poids de l’État-providence se fit de plus en plus lourd, simultanément augmentèrent les barrières à l’immigration dans toutes les démocraties modernes.

L’analyse pointue du professeur Chandran Kukathas souligne que si le prix de la justice sociale parmi les social-démocraties est l’exclusion des plus pauvres des pays qui offrent les meilleures opportunités, cela en dit beaucoup sur cette supposée justice sociale et en démonte même les fondements intellectuels. Il est temps de repenser la protection sociale telle qu’elle existe actuellement, car elle est non seulement incompatible avec l’immigration moderne, mais aussi avec la mondialisation en général.

Pour que la mobilité internationale du travail soit source de bénéfice, et non une source de conflit, il est impératif de mettre fin à cette obligation morale qui soi-disant existerait envers les travailleurs étrangers uniquement en raison de leur proximité géographique, ou plutôt pour le simple fait de vivre sous la même juridiction politique.

Qu’un Haïtien souffre à l’intérieur des frontières de son propre pays et déclenche peu ou presque aucune réaction de compassion chez les habitants d’un autre pays semble normal. Mais que ce même Haïtien parvienne à toucher le sol étranger, et que par là même il y ait automatiquement une obligation morale collective à son égard, cela semble être une réaction bien trop excessive en comparaison à la première. Et pourtant, c’est précisément ce qui arrive dans la plupart des pays occidentaux, contrairement à d’autres.

Il convient donc de marquer une séparation claire entre la liberté de mouvement internationale du travail et l’immigration telle qu’elle est comprise aujourd’hui. Le concept d’immigration est souvent lié à la résidence permanente, au fait de jouir d’avantages sociaux, à la nationalité et aux droits politiques associés à cette dernière. Il est vrai que l’accès à tous ces droits est souvent conditionné de manière plus ou moins stricte selon les États, mais in fine, tout cela est accessible sans grande difficulté, une fois résolus tous les obstacles administratifs mis en place arbitrairement par les États.

Bien qu’il puisse paraître généreux à première vue d’accorder ces privilèges aux travailleurs immigrés quand ils ont résidé de manière continue et un certain nombre d’années sur le territoire, tout en répondant à certaines exigences prévues par chaque pays d’accueil, ceci nuit en fait gravement aux immigrés qui en feraient la demande ultérieurement. Parce qu’à chaque fois de nouvelles barrières s’érigeront, ou bien qu’il y ait des procédures toujours plus lourdes et sans fin, ou bien à travers la construction de murs bien physiques cette fois-ci pour empêcher l’accès à de nouveaux travailleurs étrangers, par exemple celui que l’administration américaine a établi à la frontière avec le Mexique, un pays voisin et soi-disant ami. La façon d’envisager ce point précis est donc à revoir.

Ce mur, il ne faudrait pas le construire à la frontière à proprement parler, mais à l’accès effectif des travailleurs étrangers au système de transferts massifs qu’implique l’existence de cet État social et duquel les autochtones, les natifs tout comme les naturalisés, sont censés être les bénéficiaires nets. Au final, les immigrés seraient bien mieux tolérés.

C’est ce qu’on observe en partie dans certains pays qui restreignent les prestations sociales aux nouveaux arrivants pendant quelques années, par exemple le Welfare Reform Act aux États-Unis depuis 1996. C’est en revanche le contraire de ce qui se passe aujourd’hui en Espagne où il suffit à l’immigré de se déclarer à la mairie du lieu où il habite pour avoir l’accès gratuit aux soins et à l’éducation.

À ce stade il est frappant de voir comment les craintes localement amènent les autochtones à dénoncer une situation injuste, ayant l’impression que les nouveaux arrivants peuvent abuser des services sociaux offerts par l’État sans même avoir contribué suffisamment à ces derniers, mais ces mêmes nativistes semblent bien plus silencieux quand il faut dénoncer les abus réalisés par leurs propres compatriotes. Les études menées à ce jour confirment encore et toujours que le plus grand nombre de fraudes et d’abus en matière d’aide sociale ou d’assistance publique en proportion sont le fait de nationaux et non d’étrangers.

En tout cas, si vous voulez mettre fin à ce système chaotique et ouvrir les frontières aux travailleurs étrangers, car quoi qu’en disent certains ils apportent énormément à nos économies, et étant donné le monde actuel dans lequel nous vivons où les États sont fortement interventionnistes dans les sociétés d’accueil, il est probablement nécessaire de prendre une série de mesures immédiates pour les problèmes perçus comme étant urgents à résoudre en termes d’immigration. Le professeur d’économie Jesús Huerta de Soto propose, à juste titre, un certain nombre de mesures strictes mais respectueuses des principes libéraux que les immigrés devraient être tenus de respecter. Ce sont les suivantes :

• Les immigrés ne devraient recevoir aucune aide sociale de l’État, par conséquent ils devraient être autorisés à se désengager des caisses publiques de Sécurité sociale pour qu’ils puissent souscrire leur propre assurance-santé, assurance-vie et fonds de pension auprès de sociétés privées.
• Les immigrés doivent démontrer qu’en tout moment ils ont les moyens de s’assumer financièrement parlant.
• En aucun cas, les immigrés devraient avoir le droit de vote pour ne pas interférer dans les mécanismes politiques de coercition des pays d’accueil.
• Les immigrés devraient se conformer à toutes les lois du pays d’accueil, en particulier celles du Code pénal.

L’exclusion des droits politiques et en particulier l’aide publique peut être perçue comme un manque de préoccupation morale pour les nouveaux arrivants, mais à long terme c’est une chance pour les travailleurs étrangers. Comme le dit Lant Pritchett, les États du Golfe persique ont l’un des taux les plus élevés dans le monde de travailleurs étrangers vivant à l’intérieur de leurs frontières. Pendant leur séjour, ces travailleurs n’ont aucun droit lié à la nationalité du pays d’accueil. Le fait que les habitants de ces pétromonarchies n’aient pas plus d’obligation morale à l’égard d’un Bangladais travaillant dans ces pétromonarchies qu’un Bangladais vivant au Bangladesh profite énormément aux Bangladais pauvres en général. Cela leur permet d’accéder au marché du travail de ces pays dans des proportions qui seraient inimaginables s’ils devaient être traités d’égal à égal avec les citoyens locaux. La même chose a lieu à Singapour, ce pays est tellement représentatif de cette politique qui consiste à exclure les étrangers des droits politiques et des soins gratuits tout en accueillant un nombre important de travailleurs étrangers à l’intérieur des frontières de son petit territoire. Les immigrés viennent à Singapour pour travailler, pas voter ni obtenir des subventions.

Les pays occidentaux en revanche vont dans une direction totalement opposée : il n’y a aucun traitement discriminatoire, toutes les personnes habitant un même territoire sont traitées de la même manière. Mais c’est précisément ce principe qui pousse à imposer des barrières et des contrôles de plus en plus stricts pour empêcher l’arrivée de travailleurs étrangers, ce qui est un non-sens économique. Par conséquent la discrimination étant une solution imparfaite est tout de même la moins mauvaise option puisque c’est celle qui restreint le moins l’afflux d’étrangers sans produire de craintes excessives ou des frictions entre autochtones et migrants.

Actuellement, l’État-providence dans les pays occidentaux dissuade l’arrivée de futures vagues de migrants et déforme celles existantes. Si nous avons assimilé le fait que nous assisterons dans le futur à davantage de mobilité internationale des travailleurs et donc plus de mouvements, les politiques d’immigration doivent donc être réformées de toute urgence en excluant les nouveaux venus des prestations offertes par les social-démocraties, mais dans le même temps les obliger à souscrire une assurance maladie privée et épargner pour leur retraite.

Pour un social-démocrate il est impossible de résoudre le dilemme entre la justice sociale pour les autochtones et la justice sociale pour les immigrés ; il est conduit par des présupposés idéologiques maximalistes et irréalistes selon lesquels tout le monde est logé à la même enseigne. Pour un conservateur, quant à lui, la solution est de fermer les portes du poulailler autochtone et l’affaire est conclue, comme si cela était aussi simple. En plus d’être une solution irréaliste elle amène aussi des conséquences indésirables comme nous l’avons vu auparavant dans d’autres articles.

Pour un partisan libéral d’une politique plus ouverte et de bon sens, il est possible de trouver une solution plus réaliste et durable qui rende davantage possible l’accueil d’immigrés, tout en limitant clairement leur participation aux programmes sociaux du pays hôte.

La critique qui prétend que ces personnes deviendraient de cette manière des citoyens de seconde zone, créant une division entre les travailleurs de plein droit et les autres ne tient pas, car cette situation est largement préférable à l’inaction qui les condamne à la misère dans leur pays d’origine ou la situation humiliante d’exploitation et d’insécurité dont souffrent actuellement les immigrés dits clandestins ; eux qui forment une espèce de sous-classe de la pire espèce imaginable, absence de droits fondamentaux, exposés à toutes sortes d’abus, risquant leur vie sur le chemin qui les mène aux pays développés et vivant dans une situation de marginalisation et de clandestinité.

Les liens de solidarité ont également tendance à diminuer au sein de populations formées de groupes de plus en plus hétérogènes. À cet égard, l’analyse de Bryan Caplan autour de la combinaison explosive entre plus d’immigration et persistance de l’État providence est assez intéressante : les gens n’ont aucun problème à payer des impôts élevés pour soutenir des personnes «comme eux» , mais payer pour des « personnes différentes » est une autre affaire. Un contrôle de l’immigration qui fournirait davantage de canaux légaux et une plus grande diversité culturelle affaiblirait le soutien à une redistribution massive. Ces deux mesures se rétro-alimenteraient et favoriseraient les objectifs d’une société plus ouverte et libérale.

Après tout, il existe de nombreux avantages liés à la libéralisation et la légalisation des flux migratoires dans les sociétés qui exportent et celles qui importent ces résidents.

De toute évidence, le fait que les nouveaux travailleurs immigrés arrivent dans le pays d’accueil en toute légalité grâce à l’existence de procédures bien définies et dans le même temps soient contraints d’adhérer à des systèmes de santé et d’éducation ainsi que des régimes de retraite privés changeraient radicalement le regard des autochtones à leur égard. De plus, avec le temps, tout le monde pourrait observer que les services offerts à ces résidents étrangers par des agents privés sur toutes ces questions sociales fonctionnent, et qu’ils ne sont pas si inhumains et excluants comme le prétendent les sociaux-démocrates. Progressivement l’idée que ces services pourraient être déployés de manière standardisée en-dehors du régime étatique actuel gagnerait de nouveaux partisans au sein de la société d’accueil.

De plus en plus de nationaux demanderaient même à se désengager du système public, grâce à ces exemples de services offerts par le marché aux travailleurs immigrés et leurs familles en marge des services fournis par l’État. Je pense alors que commencerait la démolition de ce mur construit autour des travailleurs de l’étranger, et que progressivement ce serait les travailleurs autochtones eux-mêmes qui le détruiraient en recherchant une plus grande liberté de choix aussi pour eux-mêmes.

Seulement alors nous aurions une société civile fondée non pas sur la fausse liberté sans responsabilité déléguée aux hommes politiques, baignant tous dans le consensus social-démocrate, mais sur la liberté responsable, celle que nous proposons, les libéraux.

(À suivre)

Traduit de l’espagnol

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