Notre-Dame : les experts s’inquiètent d’une loi d’exception, nous aussi

Ce que découvrent aujourd’hui les spécialistes est un mécanisme politique particulièrement pernicieux qui malheureusement ne se cantonne pas au domaine des monuments historiques.

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Cathedrale Notre Dame de Paris By: edwin.11 - CC BY 2.0

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Notre-Dame : les experts s’inquiètent d’une loi d’exception, nous aussi

Publié le 1 mai 2019
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Par Frédéric Mas.

Dimanche 28, plus de 1000 experts dans le domaine du patrimoine se sont adressés à Emmanuel Macron par voie de lettre ouverte publiée dans Le Figaro. L’inquiétude des spécialistes porte essentiellement sur la volonté du président d’intervenir par loi d’exception pour restaurer Notre-Dame de Paris. Cette loi permettrait de déroger aux règles communes en termes de restauration afin d’atteindre le but que le gouvernement s’est fixé : reconstruire le bâtiment en un temps record de 5 ans.

Comme le note Didier Rykner dans La Tribune de l’Art, beaucoup de signataires sont des fonctionnaires qui sortent de leur réserve pour tirer la sonnette d’alarme : le projet de loi d’exception est de nature à compromettre gravement l’intérêt public soit « l’intégrité de la cathédrale Notre-Dame et le respect des lois de protection du patrimoine. »

Pourquoi le gouvernement veut-il en effet déroger à la loi ordinaire ? Le projet de loi présenté en Conseil des ministres le 24 avril dernier prévoit « la possibilité au gouvernement de prendre par ordonnance les mesures d’aménagement ou de dérogation » nécessaires pour faciliter la réalisation des travaux, ce qui laisse entrevoir une marge de manœuvre étendue du politique sur ce joyau du patrimoine qu’est Notre-Dame.

C’est de cette marge de manœuvre que les conservateurs du patrimoine ont peur, et ils ont raison. C’est là que pourrait se loger l’arbitraire du politique et la possibilité pour lui de faire ce qu’il veut de l’argent des donateurs, c’est-à-dire passer au-delà de la demande presque unanime de simple restauration de la cathédrale. Ce que découvrent aujourd’hui les spécialistes du patrimoine est un mécanisme politique particulièrement pernicieux qui malheureusement ne se cantonne pas au domaine des monuments historiques.

La tyrannie du court-termisme

Le temps des politiques n’est pas celui des conservateurs du patrimoine, ni même des citoyens ordinaires ou de la législation en général : il est beaucoup plus court, parce que rythmé par les élections, ce qui change radicalement la nature des attentes et des actions de ceux qui font carrière dans ce domaine.

Pour se faire élire, réélire, il faut se faire aimer par l’opinion publique, ce qui incite les politiques à produire des politiques publiques visibles rapidement pour convaincre un électorat potentiel qu’il s’agit de mobiliser pour l’échéance la plus proche dans le temps. Cela a un coût, non seulement en termes d’argent, mais aussi de temps et d’investissement en capital humain, qu’il s’agit de diluer pour le rendre le moins douloureux possible. Le politique rassemble autour de lui et disperse le coût de son rassemblement, qu’il soit matériel ou symbolique, vers les individus qui ne lui sont d’aucune utilité immédiate pour être élu, c’est-à-dire les clientèles politiques concurrentes, les entreprises qui ne votent pas et les générations futures (via la dette) qui ne votent pas encore.

Ce court-termisme politique est une incitation permanente à enfreindre les formes du droit, ou du moins à les modifier en fonction des préférences de ceux qui sont au pouvoir. Pour atteindre ses objectifs médiatiquement extraordinaires, Emmanuel Macron n’hésite pas à contourner le droit ordinaire par le règlement, le tout sans doute motivé par les gratifications symboliques attendues dans l’opinion pour une reconstruction rapide avant la tenue des Jeux Olympiques à Paris. Les spécialistes protestent ? Peu importe, l’important est de montrer qu’on fait quelque chose dans l’immédiat, quitte à bâcler le travail, puisque dans 20 ans, les édiles qui auront pris les décisions ne seront plus en poste. Et ce sera la responsabilité de l’équipe politique suivante.

Gouverner par l’exception

C’est globalement du gouvernement par l’exception dont il faut se méfier. Cette manière de diriger est malheureusement la marque de fabrique du modèle social français : dans tous les domaines où intervient la politique, ce sont des incitations médiatiques et immédiates qui motivent les réformes parce qu’elles participent au pouvoir personnel du sommet présidentiel, ce qui explique en général leur nullité, voire leur nocivité.

Il est difficile de ne pas faire le parallèle, toute proportion gardée, entre gestion étatique du patrimoine et gestion étatique de la menace terroriste. On a d’abord commencé par ignorer le problème en limitant les investissements publics dans le domaine, en se limitant à vociférer contre ceux qui abordaient le problème un peu trop crânement dans le débat public.

Intervient un événement exceptionnel qui bouleverse l’opinion publique, remettant les pendules à l’heure et « obligeant » la classe politique à réagir. Face à cet événement (presque) imprévu, les pouvoirs publics improvisent en urgence des mesures qui finissent par pénaliser le plus grand nombre sans résoudre le problème, le tout à grand renfort d’argent public et au plus grand bénéfice de la classe dirigeante en matière d’extension du pouvoir. Les attentats meurtriers en France ont abouti à l’adoption de mesures sécuritaires très restrictives, et parfois totalement inefficaces, qui finissent par s’appliquer à l’ensemble de la population, sans toucher au cœur du problème.

L’esprit de l’état de droit demande qu’on se guérisse de cette tentation permanente « décisionniste » consistant à défaire le droit pour répondre aux sirènes politico-médiatiques du moment. Respecter les formes du droit, y compris quand on est le gouvernement, devrait être l’autorité suprême dans un régime de liberté.

Voir les commentaires (14)

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Créer un compte Tous les commentaires (14)
  • Grace aux gardiens du patrimoine….. l’évolution s’arrete a une epoque revolue…ND..pas de fleche ,quelle laideur, un toit de toles sur poutres d’acier et on en parle plus.

  • La cathédrale de Paris est à Paris.
    C’est donc la que sont les retombees
    Économiques.
    C’est donc à la mairie de Paris de porter le projet de reconstruction.
    Ce ne sont pas aux habitants des campagnes françaises de financer
    Des projets parisiens…
    D’autant que l’état se contrefiche des patrimoines provinciaux..
    Ceci vaut pour un tas de financements. Transports, hôpitaux, police etc…
    L’état français n’a pas pour mission de financer la commune de Paris dont les impôts locaux sont les plus bas du pays compte tenu des infrastructures existantes

    • Comme toutes les autres cathédrales (sauf celle d’Evry, construite après entrée en vigueur de la loi de 1905), ND de Paris est propriété de l’État. Chaque Français finance donc l’entretien ou la restauration de toutes les cathédrales, quelle que soit leur localisation.

      En l’occurrence, il faut attendre pour voir si l’impossibilité de visiter la cathédrale de Paris fait baisser la fréquentation touristique de la ville. Si c’est le cas, les retombées des travaux de restauration ne compenseront peut-être pas.

      • La fréquentation touristique dépendra de tout un tas d’autres variables, comme la durée de reconstruction du Fouquet’s, et il ne sert à rien d’attendre de savants calculs de corrélation dont le résultat sera imposé dès l’énoncé…

      • Vous êtes d’accord pour dire que si la cathédrale de Besier
        Avait brûle on en aurait pas fait tout un foin ?

      • A xc
        « … il faut attendre pour voir si l’impossibilité de visiter la cathédrale de Paris fait baisser la fréquentation touristique de la ville  »
        Sachant que les désastres attirent les foules, le phénomène contraire risque de se produire… et réduire la visite de Paris à la cathédrale Notre-Dame… c’est plutôt surprenant ! Heureusement pour cette ville il y a des monuments religieux (sans parler des autres édifices et des musées) mille fois plus beau que Notre-Dame, mentionnons en particulier à la Sainte Chapelle qui est d’une beauté sublime !

  • Nous ne sommes plus en démocratie : nos droits sont manipulés selon les desirata d’un seul homme. Mais qui se soucie encore de liberté dans ce pays, si c’est le prix à payer pour l’assistanat généralisé ?

  • En même temps, c’est la reconnaissance par l’Etat que les trop multiples règlementations,organismes compétents, commissions ad hoc et permis divers sont incompatibles avec la tenue d’un planning, quelqu’il soit – ce que tout entrepreneur en bâtiments sait depuis longtemps. D’autant plus que, pour Notre-Dame, le choix des techniques à utiliser pour la structure de la toiture, invisible du public, conditionne et la durée et le coût des travaux : il s’agit donc bien d’une décision politique ou, pour être brutal, de l’intérêt économique pour la France et Paris de dix millions de visiteurs par an, comparé à une conservation du patrimoine à l’identique et à des travaux pendant des décennies. Une seule certitude : quel que soit le choix, il y aura beaucoup de mécontents.

  • Le plus ennuyeux, dans l’affaire, est que le débat se déplace tout de suite sur la dérive autoritaire, indéniable, du pouvoir. Ca fait oublier que les experts signataires sont des experts, et que la réalité qu’ils rappellent touche d’abord à la compétence technique avant d’être une affaire de liberté. Pour avoir des parents qui furent acteurs essentiels dans la restauration des plus grands monuments français, je sais personnellement combien ces experts ont raison.
    Nous pouvons dénoncer la dérive autoritaire, mais derrière une sympathie de façade de la grande majorité des Français, ça ne mènera pas loin. Nous pouvons aussi profiter de cette occasion pour remettre l’expertise au milieu du processus, et discréditer enfin l’Etat quand il veut s’affranchir de la réalité. Pour une fois que nous avons des experts dont il est facile de valider l’expertise…

    • @MichelO

      Le dossier est extrêmement technique et l’argent nécessaire pour le mener au mieux considérable, tout comme les enjeux et retombées économiques.
      Les experts en rénovation de monuments anciens, disposant de moyens modernes, sont des spécialistes auxquels l’on doit faire confiance, chacun devant rester normalement à sa place.
      Les prises de décisions définitives imposées sont en revanche d’un tout autre domaine lorsqu’il s’agit de gérer un budget, et cette catastrophe à l’origine impensable l’atteste hélas parfaitement.
      L’avis des experts mais aussi des donateurs ne saurait être ignoré, les dons de particuliers aux associations ayant drastiquement baissé en 2018.

  • Si un coin ou un oeil de la Joconde avait cramé, on ne le remplacerait pas par du Vasarely ou du Warhol, pour faire moderne et chébran. Pour le chef-d’oeuvre de la chrétienté, qui précède de deux siècles celui de la basilique St-Pierre de Rome, on ne réfléchit pas, on ne tortille pas du c… devant la dépense ou sur le temps que ça va prendre, on agit !
    Et qu’on ne nous fasse pas rigoler avec l’histoire des matériaux : la charpente comme la flèche peuvent être refaites à l’identique le chêne lamellé-collé pouvant tenir 1.000 ans et plus, léger et ignifuge de surcroit. Les tuiles en plomb (180x30x0.05) sont en stock. La reconstruction de la flèche de VlD dans ces matériaux est entièrement jouable, avec le cocq rénové remis à sa place. Tant pis si cela donnerait des boutons à l’autre vieille pouf et au jeune gommeux. Les français veulent voir le résultat COMME AVANT !!!
    Par contre, on aimerait avoir les résultats de l’enquête sur la découverte de sous-produits de Thermite et comment celle-ci aurait été mélangée (incidemment) au produit de traitement de la charpente. Là ça pourrait demander plus de 5 ans, en effet. On va vous les retrouver, ces salopards, car en ce monde tout ce retrouve et il n’y a nulle part où se cacher. Patience !
    https://www.valeursactuelles.com/societe/les-francais-veulent-une-restauration-de-notre-dame-lidentique-106454

  • macron est plus intelligent que les experts , tout le monde sait ça …..donc , ND doit être terminé dans cinq ans , point barre …..toujours le court terme , toujours pour des raisons politique et économique , jamais de bon sens chez ces gens là , perché dans leur monde …….

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