Pourquoi est-il essentiel qu’il y ait de grandes fortunes ?

Hochgeschwindigkeitskatamaran Prince of Venice By: Marco Verch - CC BY 2.0

Le pouvoir du businessman peut être contesté par n’importe quel concurrent qui parviendrait à offrir un meilleur service.

Par Stanislas Kowalski.

Vous vous dites peut-être que je vais vous parler du mérite, de la récompense nécessaire pour motiver les gens et qu’on a déjà entendu ces arguments des millions de fois. Peut-être même préparez-vous des contre-arguments. « On peut admettre qu’un patron gagne 7 ou 8 fois ce que gagne un ouvrier, mais cela ne justifie pas des revenus 1000 ou 10000 fois supérieurs… »

Ce n’est pas sous l’angle du mérite que je veux aborder la question, même s’il est parfaitement possible de rendre un service non trivial à des millions de personnes et que cela explique très bien comment se forment les très hauts revenus. Je ne veux pas discuter ici pour savoir quelle est la part de chance et de mérite dans le succès.

La récompense m’intéresse peu. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce que permettent les très grosses fortunes, comme celles de Bezos ou de Bill Gates. Quand Bill Gates a gagné son deuxième milliard, il avait assez de récompense pour toute sa vie. Il possédait déjà assez d’argent pour assurer tous ses besoins et ceux de sa famille sur plusieurs générations. On pourrait le récompenser avec des médailles ou des plaques commémoratives que ce serait pareil pour son confort personnel.

En revanche, ce que cela changerait, c’est sa capacité à prendre des initiatives, en l’occurrence pour faire tourner une fondation caritative majeure. Mais ça ne se limite pas à ce genre d’initiatives annexes. Et d’ailleurs tous les milliardaires ne sont pas des philanthropes ou des mécènes.

Qui prend les initiatives ?

À un niveau peut-être plus fondamental, la question est de savoir qui prend les initiatives. Se lancer dans une activité créative est une démarche risquée par définition. Il n’y a pas de critères pour déterminer d’avance si une innovation va fonctionner. Mais il est de fait que les esprits les plus féconds sont capables d’accumuler les succès.

Ils ne s’arrêtent pas à une seule invention, mais forts de leur expérience et encouragés par leur succès, ils accumulent les projets. Dans toutes les entreprises innovantes qui représentent une infime proportion des entreprises, une infime minorité d’ingénieurs et de managers proposent l’immense majorité des idées vraiment originales.

Les autres ne sont pas forcément inutiles, ils apportent un soutien, mais ne sont pas des forces de transformation. Quand on regarde l’histoire des inventions, il y a énormément d’individus qui proposent des améliorations mineures, par adaptation de principes déjà connus.

Un très petit nombre d’inventeurs de génie concentrent les succès majeurs. Pasteur est connu surtout pour le vaccin contre la rage. À elle seule, cette invention suffirait à en faire un bienfaiteur de l’humanité. Mais Pasteur est allé beaucoup plus loin, tant sur le plan théorique que sur le plan pratique.

Il comprend l’existence des agents pathogènes, donnant la première explication sérieuse aux maladies et conduisant immédiatement à toute une batterie de mesures d’hygiène qui ont fait bondir l’espérance de vie de plusieurs décennies. Une nouvelle fois bienfaiteur de l’humanité. En chimie, il a compris la chiralité, facteur subtil mais décisif, qui distingue un poison d’un médicament de même formule chimique. Encore un point. Il s’est même payé le luxe d’améliorer la production de la bière, grâce à son travail sur les levures. Et j’en passe.

La liberté de créer

Quand on a fait la preuve de son talent et de sa capacité à innover, il est éminemment utile à la société qu’on puisse continuer à le faire sans remettre les compteurs à zéro à chaque invention, sans demander à la bureaucratie l’autorisation de faire de nouvelles recherches et sans quémander les budgets pour de nouveaux prototypes.

Il est bon que Steve Jobs, s’appuyant sur l’interface graphique du Lisa, puis capitalisant sur le succès du Macintosh, ait pu produire la longue série des produits Apple, jusqu’à inventer les tablettes tactiles et l’iPhone, tout en se payant le luxe de lancer les studios Pixar.

C’est là que la possibilité de faire fortune est importante. Ceux qui ont prouvé leur capacité à satisfaire une clientèle doivent pouvoir démarrer de nouveaux projets, avec de nouveaux services et de nouveaux produits. Leur laisser l’argent qu’ils ont gagné, ce n’est rien d’autre que leur faire confiance pour continuer ce qu’ils savent faire.

D’ailleurs, en quoi consiste la fortune des milliardaires ? Quelques châteaux peut-être… S’ils s’en mettent pour 150 millions, ils ne vont probablement pas visiter toutes les chambres chaque jour. Mettons un yacht ou deux, s’ils aiment le style bling-bling, de quoi ajouter quelques dizaines de millions dans l’addition.

Un Falcon X-7 coûte environ 40 millions de dollars. On reste loin du milliard. Il y a une idée très fausse selon laquelle les fortunes des très riches pourraient simplement être redistribuées à la population. Mais ce dont ils se gobergent ne représente que peu de choses par rapport au déficit de l’État. L’essentiel consiste dans le patrimoine boursier. Cela représente des usines, des machines-outils, des bureaux ; pas des choses se convertissant aisément en bols de riz.

Il ne faut pas se faire d’illusion sur la valeur boursière de ces actions. Non seulement cette valeur est extrêmement fluctuante, mais elle n’est en rien comparable à une réserve de cash qui serait disponible à tout moment. Si Bezos voulait demain liquider ses actions d’Amazon pour se lancer dans la débauche, il en obtiendrait bien moins que leur cours actuel. Entre le fait qu’il n’y a pas un nombre infini d’acheteurs au prix fort et la suspicion que susciterait une telle lubie, on pourrait prévoir un décrochage massif en bourse. En fait, cette fortune en actions signifie surtout une chose : le pouvoir de diriger l’entreprise en question.

Un pouvoir considérable, mais contrôlable

C’est un pouvoir considérable, qui vient avec tous les dangers du pouvoir. Mais quelle est l’alternative ? Confier un pouvoir encore plus grand à un ministre ? Pouvoir qui serait en outre adossé à la force publique, donc beaucoup plus arbitraire et définitif. Le pouvoir du businessman peut être contesté par n’importe quel concurrent qui parviendrait à offrir un meilleur service. Le vote par le marché est permanent. Ce n’est pas un coup de poker électoral tous les 4 ou 5 ans.

Il faut qu’on puisse faire des choses en grand. Il est bon de vivre dans un pays où les grandes idées ne viennent pas toutes du gouvernement et où de bons gestionnaires puissent décider dans l’urgence de mettre 200 millions sur la table pour sauver un trésor national, ou pour n’importe quelle cause qui le mérite, ou même juste pour créer de nouveaux produits que les gens achèteront.

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