Défaite de la science : la France n’est plus le pays de Pasteur

La science est devenue pour certains synonyme de menaces. L’homme scientifique, un comploteur vénal et animé d’une haine secrète de la nature. Bienvenue dans le présent le plus obscurantiste qui soit.

Par Bruno Kulich.

Ces derniers mois, la polémique autour du glyphosate a démontré à quel point l’autorité des arguments scientifiques a sombré en France.

Peu avant le renouvellement de la molécule par les États membres de l’Union Européenne, Frédéric Descrozaille, député LREM de la première circonscription du Val-de-Marne, a rédigé une tribune d’une grande neutralité dans laquelle il questionnait notre rapport aux herbicides issus de la fameuse molécule.

Dans la discussion autour du glyphosate, dit-il, la passion et l’opinion l’emportent sur les arguments, fussent-ils scientifiques. Pire : c’est justement parce qu’il s’agit d’arguments scientifiques qu’ils sont frappés de suspicion.

Le glyphosate « a fait l’objet d’un très grand nombre d’études qui n’ont pas, jusqu’à une date récente, mis en cause son innocuité pour la santé et pour l’environnement », constate Frédéric Descrozaille. Il est vrai qu’il existe une agence internationale, et une seule, qui a classé l’herbicide « cancérogène probable » pour l’homme. Il s’agit du CIRC.

Mais comme le rappelle le député LREM, l’étude de cette agence « n’est peut-être pas totalement sincère et rigoureuse ». L’avis du CIRC s’oppose en outre à ceux de nombreuses agences, notamment l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA).

Or, depuis le début, et malgré les accusations de collusion qui pèsent sur ces dernières, les pratiques des agences européennes ont toujours été transparentes.

Accusations farfelues

En Allemagne, l’Institut fédéral d’évaluation des risques (BFR) a exposé ses pratiques, ses conclusions et sa méthodologie dans une grande transparence. Toutes les actions liées au glyphosate sont ainsi rigoureusement répertoriées sur le site Web de l’Institut et ce depuis 2011.

De leur côté, l’EFSA et l’ECHA, mises en cause par le professeur Christophe Portier, lui-même critiqué pour ses postures activistes, ont également répondu point par point aux accusations de La Stampa et The Guardian. À plusieurs reprises, M. Portier a été accusé de faire obstruction à la procédure de réautorisation du glyphosate en multipliant les déclarations opaques et lacunaires.

Malgré cela, les présidents du groupe du Parlement européen ont annoncé, jeudi 18 janvier, la création d’une commission spéciale chargée d’enquêter sur les modalités d’autorisation des pesticides en Europe. Si elle va au bout de ce travail malgré la pression politico-médiatique, cette commission confirmera sans doute à quel point ces accusations sont farfelues.

Les agences européennes ont par ailleurs invité le professeur Portier à exposer ses données scientifiques et sa méthode. Ce qu’il ne fera jamais.

Science vs. Nature

Cette politique du “deux poids, deux mesures” égrène depuis le début de la polémique le cas glyphosate et fait grincer des dents les scientifiques.

Ainsi, aucun représentant de l’autorité publique européenne ne semble vouloir lever le voile sur les conditions dans lesquelles le CIRC a rendu son avis, mis en doute par toutes les agences de santé du monde. Seul le Congrès américain a demandé au directeur de l’agence lyonnaise de s’expliquer sur la façon dont ont été menés les examens concernant le glyphosate. En France, on continue en revanche de soutenir aveuglement le CIRC et d’ignorer le résultat d’autres recherches, notamment l’Agricultural Health Study (AHS).

Menée sur 20 ans sur plus de 50 000 agriculteurs, cette étude a été réalisée par une équipe dont l’indépendance et l’impartialité ont été largement reconnues (y compris par le CIRC). Ses conclusions : il n’existe pas d’éléments solides permettant d’affirmer que le glyphosate est cancérogène.

On pourrait longtemps discuter de cette étude et lire les innombrables témoignages de blogs scientifiques favorable à ces conclusions, comme celui par exemple de Science Etonnante. On pourrait, à défaut, visionner cette excellente vidéo du youtubeur Medifact sur notre perception du risque et du “hazard” afin de comprendre comment celles-ci jouent sur la réalité.

Hélas, peu de nos concitoyens prendront le temps de se renseigner et d’aborder ce sujet avec une attitude dépassionnée. Ce refus d’une position rationnelle et nuancée a culminé avec une inversion de valeurs qui aurait été impensable il y a quelques années.

La nature est devenue bienveillante par essence. La science et la chimie, malgré les nombreuses vies sauvées, sont devenues synonymes de danger et de menace.

Désormais, en France, le pays de Pasteur et de l’invention des vaccins, ces derniers sont accusés de tous les maux. Et les hommes et femmes de science auront beau se démener, ils seront toujours soupçonnés d’être corrompus et insensibles aux « combats » pour la santé et l’environnement.

Dans notre nouvelle société de la méfiance, la science a été défaite.